Pour la sociologie… comme expertise de psychologie sociale.

Le danger sociologique, éd. Puf, 2017

Avant de commencer ce compte rendu de lecture de l’ouvrage de Étienne Géhin et Gérald Bronner, j’aimerais revenir sur le contexte de ma réception de cet ouvrage, parce qu’il n’est pas juste celui d’un lecteur intéressé aux débats qui se jouent dans les sciences humaines et sociales.

Il y a quelques années, m’intéressant aux complots et ayant mené plusieurs enquêtes sur l’association Reopen, je m’étais intéressé aux propos de Gérald Bronner. Je dois avouer qu’à l’époque ses interventions avaient tendance à m’exaspérer. Certes, il avait raison de faire la critique des effets de la démocratisation de l’information et de ses effets potentiellement néfastes par l’augmentation incontrôlée de la production et de l’accès à l’information, mais cette critique s’accompagnait toujours, inexorablement, d’un présupposé implicite : il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. En l’occurrence, les complotistes étaient évidemment du côté de ceux qui ne savent pas et donc, son propos ne venait généralement qu’entériner une illégitimité de la parole contestant la version officielle des évènements. Force était cependant de constater que si les thèses complotistes étaient, et sont peut-être encore aussi fortes, c’est parce que la critique de la définition de la réalité qu’ils proposaient n’était pas dénuée de raisons et d’arguments dont il convenait de rendre compte pour comprendre leurs raisons. Plus important à mon sens, la critique complotiste révélait par son existence un questionnement sur l’absence criante d’instances légitimes susceptibles de répondre à leurs interrogations. Dans une époque où le politique et les diverses institutions de nos sociétés sont de plus en plus remis en cause, s’interroger sur le complotisme et prendre au sérieux la réalité sociale de la genèse de leurs raisons et des « bonnes raisons » qu’ils ont de croire ce qu’ils croient est non seulement important, c’est nécessaire pour saisir les difficultés auxquelles s’exposent nos sociétés dans le contexte actuel d’internationalisation des problématiques. Mais en se posant en arbitre d’une réalité qu’il ne connaissait pas, pour laisser entendre que le complotisme était la manifestation de croyances irrationnelles, Gérald Bronner donnait le sentiment d’abuser d’une position d’autorité qu’il n’avait pas lieu de tenir, contribuant à rendre la réalité telle que définie par les institutions officielles, non questionnable. Il est donc pour le moins amusant de le voir contester aujourd’hui à d’autres de faire des simplifications abusives et dangereuses alors qu’il en réalisait lui-même à cette époque.

Quelques années plus tard, ne tenant pas rigueur du positionnement du sociologue qui me semblait alors plus appartenir à celle d’errements vaguement positivistes et naïfs, je m’étais rendu à une séance du CEVIPOF organisée avec Serge Galam. Étant, depuis la fin de mon master, en quête d’un directeur et comme j’étais plutôt critique des orientations prises par la pratique sociologique française, j’étais intéressé par une approche plus proche des sciences classiques : la physique sociale suscitait donc ma curiosité. Les présentations proposées pendant ce séminaire étaient intéressantes, mais achoppaient néanmoins sur un point aveugle particulièrement voyant pour un sociologue et qui m’avait marqué à l’époque : Quid des classes sociales ? Quid des positions des individus dans l’espace social et donc Quid des relations de pouvoirs qui les situaient dans cet espace et qui avaient un effet sur l’orientation de leurs actions ? Les présentations proposées oubliaient, ou masquaient manifestement des acquis importants de la sociologie… Sans surprises, l’ouvrage d’Étienne Géhin et Gérald Bronner reproduit ce même oublie des acquis de la sociologie et cela laisse perplexe sur la capacité réelle des auteurs à véritablement saisir et comprendre les phénomènes sociaux dont ils prétendent vouloir rendre compte.

Enfin, quelques années plus tard et après pas mal de péripéties, me voilà donc démarrant une thèse de sociologie sous les auspices d’un nouvel ouvrage de Gérald Bronner. Ouvrage qui met les pieds dans le plat puisqu’il critique une « certaine » sociologie française. Les critiques de ce dernier avaient de quoi m’intéresser puisqu’elles fondaient en grande partie ma décision de poursuivre en thèse. De plus, certains des arguments qu’il formulait dans les discussions entourant la publication du livre résonnaient plutôt favorablement à mes oreilles. Pour résumer, la sociologie est face à un problème épistémologique dont il ne servirait à rien de détourner les yeux si ce n’est aux dépens de la discipline elle-même. Cela dit, lorsqu’il s’agissait de rendre compte des fondements de sa critique et des moyens pour les surmonter, mes inquiétudes sur le penchant à une certaine naïveté et à une certaine cécité que j’avais déjà rencontré ressurgissaient, me laissant pour le moins dubitatif. La lecture de l’ouvrage devenait indispensable.

Bernard Lahire avait publié en 2016 un ouvrage s’intitulant « Pour la sociologie — Et pour en finir avec une prétendue “culture de l’excuse” ». À ce moment l’auteur revendiquait une forme particulière de la légitimité scientifique : la légitimité d’une science. Il s’agissait d’affronter les attaques de plus en plus répétées contre la discipline sociologique. Or comme nous allons le voir avec l’ouvrage d’Étienne Géhin et Gérald Bronner, cette dimension argumentative de définition d’un soi disciplinaire, n’est manifestement pas partagée. Pour eux, la sociologie est autre : elle est une expertise qui renvoie à une autre forme de légitimité. Cette tension entre science et expertise n’est pas nouvelle, mais l’incapacité de sortir de cette tension apparait ici véritablement problématique. Ce sont deux visions de la sociologie qui n’ont pas à être contradictoires, mais complémentaires. Cet ouvrage est d’autant plus étrange qu’il rejoue un débat qui avait été pacifié — même si non résolu — et qui n’a donc en soi rien d’étonnant ou de novateur.

Le débat qui a suivi cette publication semble donc être le resurgissement d’une bataille entre des positions, des postures, des égos et qui, si l’on en avait encore besoin, est une fois de plus significatif de la crise disciplinaire que la sociologie traverse en France et peut-être ailleurs. Or comme nous allons le voir, les deux auteurs contribuent à nourrir cette crise par l’expression d’une rationalisation que l’on pourrait qualifier, à l’image de la méthode qu’ils mettent en avant, de « limitée ». Limitée parce qu’elle ne répond à aucun des deux problèmes fondamentaux qui permettraient pourtant de résoudre l’impasse dans laquelle se trouve la discipline : La capacité de définir une méthode et un objet propre, commun aux sociologues. Ou plutôt si, elle y répond en fait très directement, mais en affirmant qu’elle doit se satisfaire d’une vision à la fois réductrice et trop générale de ces deux problématiques.

D’une certaine façon cet ouvrage est intéressant parce qu’il me semble apporter une pierre supplémentaire aux motivations qui ont fait que je me suis engagé dans la recherche que je mène. Et, face à l’impasse auquel cet ouvrage conduit, il me semble que les auteurs contribuent — sans peut-être en avoir eux-mêmes conscience — à reconfirmer à leur façon, la nécessité d’un changement de paradigme auquel la sociologie ne pourra, selon moi, pas échapper.

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Chapitre 1 – Contre l’intellectualisme / Pour l’expertise

Dans la première partie de leur ouvrage, les deux auteurs posent ce qui pour eux constitue les différents problèmes de la sociologie. Problème dont le révélateur s’exprime à travers des discours contre la sociologie sur la scène politique. Ils avancent notamment l’exemple du ministre de l’éducation japonais qui demande aux universités du Japon d’interrompre l’enseignement des sciences de l’homme et de la société et, dans une moindre mesure, la même demande de la part d’un parti suisse l’Union Démocratique du Centre (UDC). La critique adressée par Manuel Valls en France viendra plus tard dans l’ouvrage, mais aurait certainement pu être ajoutée aux constats de cette remise en cause des sciences humaines et sociales. Inquiets de cette situation, ils considèrent néanmoins que la sociologie « n’est pas pour rien dans la méfiance qu’elle suscite et dans les attaques dont elle est l’objet ». Pourquoi ? Parce que selon les auteurs « elle se défend mal contre les dérives auxquelles certains de ses représentants se laissent aller » (p.2). Pour expliciter cette méfiance qu’inspire la discipline, les auteurs citent plusieurs raisons :

Une évaluation « trop lâche » : C’est le cas lorsqu’une astrologue arrive à obtenir un doctorat de sociologie alors que manifestement « ce travail ne présente aucune des garanties intellectuelles qu’une thèse de sociologie doit offrir » (p.3). C’est l’existence d’un professeur — Michel Maffesoli — qui permette que cela se produise et qui, suite à un canular mettant en cause la revue dont il est le directeur, dira à la fois que « la sociologie n’est pas une science » (p.4) et que lui-même « ne veux pas être : un scientifique » (p.5). C’est enfin Edgard Morin qui défendrait la possibilité de réaliser une recherche qui n’a pas valeur explicative et qui use de « métaphores douteuses » pour « exposer des théories pour le moins hasardeuses » (p.7).

Le social conçu comme forces extérieures : Poursuivant sur la critique des propos d’Edgard Morin, les auteurs ajoutent que le « recours à des entités causales extérieures aux individus pour rendre compte de ce qu’il y a d’homogène ou de régulier dans leurs croyances et leurs conduites est l’un des biais cognitifs qui ont longtemps pesé lourdement, et parfois encore aujourd’hui, sur une certaine sociologie » (p.10). Selon eux, il n’existe donc pas de forces extérieures aux individus… Lorsque la discipline était encore balbutiante et peu institutionnalisée cette tentation existait peut-être, mais, serait-on tenté de leur demander, quel sociologue y croit encore aujourd’hui ?

Un déterminisme qui verse dans l’intellectualisme : Les sociologues, en voulant constituer la sociologie à l’image des sciences de la nature font l’erreur de croire qu’il existerait un déterminisme qui « règne dans le monde humain comme dans le monde physique ». Mais plus grave, cette croyance dans un déterminisme, parce qu’elle est impropre à l’explication sociologique, les oblige à créer toujours plus de concepts « au statut ontologique indéfini » (p.11). Étrangement, cette posture des auteurs laisse penser qu’ils remettent en cause la dénonciation qu’ils venaient de faire au sujet de l’affirmation de l’existence de forces extérieures, car quoi d’autre que la réalité du monde physico-chimique, même pour des êtres humains doués de raison ?

Les concepts comme explication : La multiplication de ces concepts entrainerait un autre problème, celui de faire émerger un biais : un biais d’intentionnalité et de causalité. En nourrissant ainsi le discours médiatique de concepts explicatifs, ils tendent à réduire la causalité ou l’intention à des entités comme « le capital », « les riches », etc. À cet animisme, s’ajoute le risque de produire des raisonnements « qui seront d’autant plus facilement endossés qu’ils vont dans le sens des préférences idéologiques » (p.13). La « vraisemblance » primerait sur « l’administration de la preuve ». C’est effectivement le problème dans lequel tombe le discours médiatique et les non-spécialistes, mais peut-on reprocher aux sociologues les mésusages médiatiques et éditorialisants de son discours ? Ou est ce que les auteurs veulent vraiment dire que « les riches », « le capital », etc, ne renvoient à aucune réalité empirique ?

Les concepts comme outils politiques et militants : Ces concepts en viennent à être utilisés contre la réalité elle-même. Prenant l’exemple des « gender studies » dont ils commencent par reconnaitre la légitimité avant de la critiquer, ils considèrent que le fait d’utiliser le genre comme un « concept » opératoire s’apparenterait à une « fuite en avant » fondée sur une « croyance anthropologique » dont les auteures seraient des « inventrices » (p.16). Ainsi, si d’un côté il y a bien des anthropologues qui ont reconnu à la biologie un ancrage indépassable, il y en aurait d’autres dont la visée « ultra-culturaliste » ferait du genre un « concept de combat » (p.18) au point de remettre en cause la dimension biologique du sexe comme « marqueur de la division sociale ». Là encore, comme dans le cas de l’usage médiatique, peut-on raisonnablement reprocher aux émetteurs — les sociologues — les usages politiques qui sont faits par les récepteurs — des citoyens investis dans la vie de la cité — de leurs discours ? La remise en question du sexe biologique comme marqueur de la division sociale peut être considérée comme problématique, elle n’est pas choquante en soi. Tout est question de ce que l’on en fait. Cependant pour les auteurs, la question semble déjà tranchée : la réalité biologique doit limiter les choix qui s’offrent aux acteurs sociaux et ils ne doivent pas contester la réalité.

De l’excuse et de la déresponsabilisation : Les auteurs contestent ici toute idée que le discours sociologique puisse aider à excuser les actes d’un individu. Pour eux, une violence exercée ne peut être expliquée/excusée par une violence subie. Cette sociologie serait aveuglée et ne verrait pas « qu’à force de ne prendre la plume ou la parole que pour dire et redire que les actions de l’homme social sont des effets de système, de structure ou de culture, il donne objectivement raison à ceux qui pensent et disent, comme Manuel Valls, qu’en attribuant leurs actes à des causes qui leur sont extérieures, “la” sociologie fait preuve de beaucoup trop d’indulgence envers les voyous et les meurtriers ? »(p.23). Les auteurs tiennent donc à rassurer le lecteur qui s’inquiéterait d’une telle sociologie, ils se placent du côté du sociologue qui « n’exclut pas a priori qu’un voleur ou un djihadiste puissent être responsables et donc coupables des actions pour lesquelles on le juge ». Voilà qui est rassurant, une sociologie qui se pose, enfin, du côté du pouvoir, avec le pouvoir.

L’individu comme marionnette : Tout cela conduirait une certaine sociologie, la sociologie déterministe, à considérer l’individu comme une marionnette sans cerveau, dépourvue de raison et donc irresponsable, alors même que selon les auteurs, c’est la capacité cognitive que l’individu, siège de la raison qui nous permet d’être dotés d’une « liberté d’action » qui n’a pas d’égal dans le monde animal. Pour les auteurs, il est donc évident que « l’acteur social [est] un individu dont les actions ne peuvent pas toutes êtres décrites comme les effets de causes sociales sur lesquelles il n’aurait aucune prise » (p.26). Au-delà du fait que considérer l’influence de déterminants extérieurs ne remet pas en question la liberté de l’individu et n’en fait pas nécessairement une marionnette, il n’est effectivement pas dans les attributs de la sociologie d’expliquer ce qui n’est pas social, elle ne peut donc viser à expliquer toutes ses actions. La critique paraît donc étrangement contradictoire. Les auteurs induisent-ils avec cette affirmation que le sociologue devrait aussi s’intéresser au non social ? Dès lors, le social est-il toujours leur objet et s’agit-il bien de toujours faire de la sociologie ?

Pour les auteurs il semble donc clair que : 1 — la sociologie a tord de s’inspirer des sciences naturelles pour rendre compte des phénomènes sociaux, et 2 — que les sociologues ont tord de réduire l’explication du monde à la seule explication sociale alors que la réalité est multiple et complexe. Prenant l’exemple du cerveau pour exemplifier ce deuxième point ils ajoutent que le sociologue ne peut pas faire l’impasse sur ce « moyen de la pensée, de l’intelligence, de l’inventivité, du choix et, par là, d’un certain libre-arbitre. » (p.26).

Cet exposé du problème a de quoi laisser perplexe. Tous les arguments avancés par Gérald Bronner et Étienne Géhin pour avancer leur critique de la sociologie ont déjà été intégrés par la sociologie sauf peut-être marginalement et pour les discours les plus attrayants médiatiquement. La distinction entre sciences sociales et sciences de la nature est d’ailleurs, contrairement à ce qu’affirment les auteurs, une réalité toujours vivace (et problématique à mon sens) même chez les soi-disant déterministes qui sont visés par Étienne Géhin et Gérald Bronner. Les sociologues sont très majoritairement conscients de la complexité de la réalité d’où l’importance des appels à l’interdisciplinarité et/ou à la pratique ethnographique. Pour ce qui est de la critique de l’intellectualisme, elle n’est pas une nouveauté, mais les auteurs ont peut-être oublié que la France appartient à une histoire dont l’intellectuel constituait une figure majeure dont une discipline ne se débarrasse pas par une simple critique. Enfin, cela fait longtemps que l’individu du sociologue n’est plus considéré comme un agent purement contrôlé par des forces extérieures. Gérald Bronner et Étienne Géhin donnent donc l’impression de se considérer comme des révolutionnaires, mais des révolutionnaires d’un autre âge arrivant en terrain déjà conquis. Quant à la critique des discours médiatiques, si elle est certes légitime, les exemples devraient convaincre toute personne intéressée par le sujet qu’il ne s’agit pas là d’un problème propre à la sociologie, mais qui est général au fonctionnement d’une économie de la production journalistique et à laquelle le sociologue qui souhaite intervenir ou qui est sollicité doit se contraindre ou est contraint. Passons donc directement au deuxième chapitre pour aller plus loin dans cette critique d’une certaine « sociologie déterministe ».

Chapitre 2 — Même Durkheim reconnaissait la part sociale de la psychologie

Dans cette partie les auteurs se concentrent donc sur l’approche déterministe, interrogeant celui qui serait « leur maitre à tous » (p.27) : Émile Durkheim et plus récemment Pierre Bourdieu. Considérant l’habitus comme un processus d’internalisation d’habitudes par une acquisition psychologique, les auteurs s’interrogent : comment les sociologues déterministes ont-ils pu faire l’impasse sur le fait que c’est la raison de l’individu « qui opère et non son habitus » (p.29) ? Ils accusent donc cette sociologie d’avoir placé ce processus explicatif trop haut en la plaçant au-dessus de la raison alors que pour les auteurs, elle lui est subordonnée.

Certes, rappellent-ils, Émile Durkheim, fondateur de la méthode sociologique, prônait que l’on puisse « expliquer le social par le social » pour s’extraire de tout risque de psychologisme, mais ils s’interrogent encore : pourquoi donc, selon cette méthode, faudrait-il que « la cause déterminante d’un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents » et à l’inverse, pourquoi s’abstenir de s’intéresser aux « états de la conscience individuelle » (p.30 ? D’autant plus que dans le suicide, Émile Durkheim aurait lui-même proposé une psychologisation de son explication du suicide. Ce n’est donc pas qu’il faut la rejeter, mais au contraire la considérer avec intérêt et si nécessaire l’intégrer à l’explication. C’est pourquoi la perspective actuelle d’une certaine sociologie à rejeter la dimension psychologique leur apparait plus que problématique.

M’étant intéressé dans une précédente note de blogue à la définition de l’objet social proposé par Émile Durkheim dans les règles de la méthode sociologique. Il apparaissait de façon assez évidente que malgré cette intuition qui le poussait à faire de la sociologie une science, il avait beaucoup de problèmes à la définir. Mais revenir ici sur les origines d’une discipline qui n’en était qu’à ses balbutiements était-il bien nécessaire ? Et utiliser cet argument pour remettre en question le projet de science que portait Émile Durkheim — et donc que porte une part de la sociologie française actuelle — relève d’une tentative qui fait peu de cas de l’histoire de la sociologie et des multiples débats qui ont eu lieu depuis sa fondation. Mais, comme on l’a vu dans le chapitre 1, si les auteurs croient tout à fait à la possibilité d’une sociologie scientifique, ils ne croient pas du tout à l’affirmation d’une science spécifique et indépendante. En essayant de réutiliser certains des arguments d’Émile Durkheim, les auteurs essaient donc de couper l’herbe sous les pieds de l’argumentation choisie par d’autres, mais a priori sans grande chance de succès. Sur quelle base s’appuient-ils pour contester ce projet de science ? La critique d’une définition relativiste du social et l’évidence d’une nécessité d’intégrer la dimension psychologique des phénomènes. Si on peut effectivement suivre les auteurs pour critiquer une vision du social qui ne définirait son objet que relativement à d’autres, intégrer la dimension psychologique relève d’une finalité de la recherche qui n’a pas grand lien avec celui de la production de savoirs nouveaux que pourrait proposer une science. Choisir une posture pratique entre expertise et science n’est pas problématique en soi, mais accuser d’autres de choisir une posture qui n’est pas la sienne relève d’un abus de position pour le moins critiquable surtout quand elle s’appuie sur des arguments aussi datés que ceux d’Émile Durkheim.

Chapitre 3 – L’individu, siège de l’explication du social

Se démarquant donc d’une approche déterministe hyper-culturaliste qui expliquent les actions des individus par des considérations se situant en dehors des individus, les deux auteurs mettent en avant une autre démarche sociologique « qui n’a pas la faiblesse d’ignorer “ce-qui-se-passe-dans-la-tête-des-acteurs-sociaux” » (p.51). Il s’agit de celle portée par Raymond Boudon, lui-même puisant dans une vision wébérienne de la sociologie, proposant une sociologie analytique fondée sur l’individu. La démarche explicative serait « différente » et dresserait « un tout autre portrait de l’homo socialis ». Les pages de ce chapitre et du suivant doivent nous permettre de mieux saisir les apports de la perspective développée par Étienne Géhin et Gérald Bronner face aux errements d’une sociologie holiste/déterministe actuelle.

Les ensembles sociaux n’« existent » pas : La sociologie qu’ils défendent ne ferait pas l’erreur de doter les ensembles sociaux (les français, l’État, la Nation, la famille, etc.) d’une existence propre qui reposerait en fait sur une « économie de langage ». Ils ajoutent : « ces ensembles ne sont pas des entités observables qui auraient en elles-mêmes le pouvoir de causer les actions et les phénomènes que le sociologue s’efforce d’expliquer. Ils n’ont de réalité que dans la pensée des individus dont ils sont composés, et dans les relations que ceux-ci instituent » (p.58).

Comprendre les « raisons » des acteurs : Les auteurs partent de cette volonté initiale, légitime pour fonder une science, de proposer l’argument sociologique d’un causalisme spécifique. C’est ce qui aurait poussé Émile Durkheim à user de cet argument pour justifier l’existence de « “forces” d’origine sociale » pour ne pas avoir à « recourir à la psychologie ». Le problème selon Étienne Géhin et Gérald Bronner est que cette stratégie amène à concevoir les individus comme les marionnettes de « forces structurelles, culturelles ou systémiques ». Or les individus sont, disent-ils, à la différence des pierres, doués de raison. Ils sont donc le siège de l’action. La preuve ? Une explication qui tenterait de se situer hors des individus serait incapable de rendre compte de pourquoi un individu respecte l’arrêt à un feu rouge et pourquoi, en d’autres occasions il est susceptible d’enfreindre ce code de la route. Elle prendrait le risque d’attribuer « à ce qui n’est qu’un signal de convention un pouvoir causal qu’il n’a pas » (p.63). Peut-être les auteurs auraient-ils été inspirés de tester la dimension sociale d’un tel exemple. Ainsi, si l’on en croit une certaine biologie, certains animaux ont développé la pigmentation de leurs corps de la couleur rouge pour signifier aux prédateurs leur toxicité. N’étant pas biologiste moi-même je n’affirmerai pas que cette affirmation ait été démontrée, néanmoins si l’on en croit le raisonnement des auteurs, le fait qu’un prédateur ne mange pas un animal en raison de son apparence, guidée par une raison qui anticipe une fin, celle d’éviter de tomber malade ou de mourir empoisonné, pourrait et devrait donc être intégré aux phénomènes sociaux que le sociologue doit pouvoir expliquer. Manifestement, il ne viendrait pourtant à aucun sociologue de considérer que le comportement d’un animal face à la couleur à la démonstration d’une dimension sociale d’un phénomène, et ce même si elle se manifeste dans une « interaction » entre une proie et un prédateur qui peut avoir des conséquences importantes par effet d’agrégation. On voit bien ici que les auteurs sont pris dans une définition trop large ou trop restreinte du social. Le social du sociologue et le social du psychologue ne sont pas les mêmes. Qu’ils se recoupent dans des phénomènes complexes doit être vu et distinguer pour éviter de ne pas tomber dans un psychologisme, mais l’on ne doit pas, surtout si on est sociologue, confondre les deux. Il est vrai que l’usage du terme « social » est tellement polysémique qu’il est facile de s’y laisser prendre. Il est vrai aussi qu’une perspective sociologique telle que proposée par Pierre Bourdieu, que les auteurs reprennent à leur compte sans peut-être s’en rendre compte eux-mêmes, avait cette tendance à absorber les discours d’autres disciplines pour pouvoir s’exprimer sur les phénomènes humains par une approche sociologique tirant vers le métadisciplinaire. Que Pierre Bourdieu ait emprunté la voie d’une formulation métathéorique alors que Gérald Bronner et Étienne Géhin préfèrent, dans une moindre mesure, reconnaitre les emprunts aux différents champs disciplinaires ne change par grand-chose au fait qu’ils partagent finalement une même perspective généralisante du discours. Peut-être sont-ils juste moins ambitieux.

La sociologie analytique n’est pas un psychologisme : En fondant leur méthode sur les raisons que donnent les individus à leurs actions, il était inévitable qu’on les accuse de renvoyer la sociologie à une forme de psychologisme. Les auteurs s’en défendent. Les raisons des acteurs ne peuvent pas être réduites à un psychologisme parce que les raisons des acteurs visent des fins conscientes et que « le monde humain n’est pas, comme le monde physique, insensible aux signes qui lui sont adressés » (p.67). Par ailleurs, la sociologie analytique n’abandonne pas l’idée que la raison « est le produit d’un plus ou moins grand nombre d’actions individuelles qui doivent et peuvent être comprises » (p.69). Pour cela, poursuivent-ils, il est nécessaire de s’inspirer des méthodes de l’économie en ne cherchant qu’à rendre compte de certaines actions, celles qui « sont causes du fait social qu’il entend expliquer » ; et donc, comme dans le cas de l’économie, on peut se fonder sur l’utilisation d’un personnage fictif, une figure « idéal-typique ». En s’intéressant ainsi à l’agrégation des actions individuelles, la sociologie analytique se distinguerait justement d’un psychologisme, justement parce que les effets de ces agrégations sont le plus souvent « imprévus », voir parfois « indésirables » des raisons que les acteurs expriment. S’intéresser à l’« activité psychologique » ne serait donc qu’un outil à la disposition du sociologue pour avoir accès à une compréhension plus large en se plaçant « par la pensée à la place des acteurs pour reconstituer la démarche mentale sur laquelle leurs actions sont ou ont été fondées » (p.75). Pour justifier cette méthode, ils postulent l’existence de « catégories universelles de pensée et de conduite » qui permettent au sociologue de comprendre les actions individuelles des acteurs sociaux « d’où émergent les faits sociaux qu’il a l’intention d’expliquer » (p.75). Ce faisant, les auteurs postulent une homologie entre eux et les acteurs qu’ils étudient leur permettant d’accéder à leur raison. Il est difficile de ne pas voir là une forme de naïveté assez confondante. Cela est-il aussi facile qu’ils le disent ? Force est de constater qu’elle révèle le biais individualiste de leur raisonnement qui est assez commun chez ceux qui ont une faible conscience sociale et qui réussissent : celui de ne pas comprendre pourquoi les autres ne réussissent pas comme eux et donc que, s’ils ne réussissent pas, c’est que, manifestement, ces derniers sont les premiers responsables de leurs situations.

Une démarche tout aussi explicative et causale : S’appuyant sur Wilhelm Dilthey qui distinguait deux méthodes de connaissance : celle des sciences de la nature et celle des sciences humaines, ou « sciences de l’esprit » ; et sur Max Weber qui voyait une erreur scientiste à vouloir imiter les méthodes des sciences naturelles, les auteurs s’emploient ici à montrer que la méthode n’en est pas moins une forme d’explication fondée sur la démonstration d’un lien de causalité scientifique qui passe par une interprétation de l’action des acteurs sociaux. Ce n’est donc pas le caractère explicatif et causal de la sociologie qui pose problème, mais bien la méthode mise en œuvre. Ils assument donc pleinement une méthode qui, à la différence de la sociologie déterministe, considère qu’« il n’y a pas de coupure entre les actions sociales et leur explication sociologique » (p.82). Expliquant d’ailleurs leur méthodologie ils affirment « … nous pouvons, le plus souvent, nous appuyer sur ce que nous savons des raisons de nos propres actions pour repérer, avec de bonnes chances de succès, celles des actions d’autrui, et donc pour expliquer les faits sociaux dont elles sont ou ont été les causes. Autrement dit, parce qu’elles sont des raisons, les causes des actions sociales auxquelles le sociologue s’intéresse ne lui sont pas toujours d’abord cachées ». Pour les auteurs, l’idée qu’il y aurait nécessité de réaliser une rupture épistémologique n’est donc ni recevable ni justifiable. On peut penser ici que si le sociologue peut facilement tomber dans l’illusion de transparence des faits sociaux, les auteurs tombent ici dans une illusion connexe, celui de la facilité.

Les valeurs et les normes existent, mais elles ne déterminent aucune action : Cette affirmation pourrait paraître contre-intuitive au sociologue c’est pourquoi ils décident de l’illustrer d’un exemple : celui du commandant du Costa Concordia qui s’était enfui lors du naufrage de son bateau non loin des côtes de Toscane au lieu de porter secours aux passagers. Ce commandant, évoquant ses « raisons », aurait renvoyé la responsabilité sur son équipage et aurait accusé son employeur de vouloir lui faire porter le chapeau. Pour les deux auteurs, un tel rejet de la responsabilité individuelle ne conduit qu’à un constat : « il s’est discrédité plus qu’il ne l’était déjà ». Mais allant encore plus loin, et se faisant les avocats d’un verdict, ils affirment qu’« on ne peut regretter ni la décision de ses juges ni l’opprobre dont les médias ainsi que les opinions publiques l’ont accablé ». En d’autres termes, ils s’arrogent le droit de soutenir un verdict populaire sans même chercher à comprendre les « raisons » du commandant, bafouant ainsi toute la démarche compréhensive des raisons des individus qu’ils proposent pourtant tout au long de ces pages. Cet exemple se révèle d’ailleurs assez symptomatique des possibles errements de la sociologie qu’ils proposent : s’intéresser aux raisons des individus, mais seulement dans la mesure où ces raisons s’inscrivent dans une raison légitime et partagée par eux et le pouvoir. Par ailleurs, si cet exemple devait démontrer « qu’une valeur, l’honneur, n’a pas en elle-même le pouvoir d’imposer à quiconque le respect du devoir qu’elle prescrit », encore fallait-il démontrer que le commandant du Concordia était effectivement préalablement attaché à cette valeur. Ce qu’ils ne font pas. Il est donc pour le moins facile de critiquer l’affirmation d’un déterminisme quand on s’appuie sur un exemple dont on ne prouve pas qu’il disposait d’une telle valeur en premier lieu. Néanmoins, les auteurs poursuivent en confondant le problème. C’est justement parce que chacun s’approprie ces valeurs et ces normes qu’elles ne peuvent avoir un caractère déterminant et qu’il faut donc en avoir une lecture individualiste. Ils ajoutent d’ailleurs qu’elles ne peuvent avoir d’efficacité pour les acteurs sociaux qu’autant qu’ils les respectent parce qu’ils en ont besoin pour mener à bien leurs actions collectives. C’est ce qui expliquerait aussi la difficulté d’incarner un rôle ou d’en avoir une utilisation stratégique, sans compter, pour un individu, la difficulté à composer avec des rôles « inconciliables ou difficiles à concilier » (p.117). Ce qui leur fait dire que si les individus se conforment à un ou plusieurs rôles, ces derniers n’ont, en soi, rien de contraignant. En d’autres termes, et si l’on en croit les auteurs, le déterminisme d’une valeur ne peut être jugé qu’à l’aune de son universalité. Et si une valeur n’est pas partagée par tous les membres d’un groupe, ceux qui ne la partagent pas ne peuvent être déterminés par cette valeur… cela paraît être d’une telle évidence et d’un tel bon sens que l’on se demande bien comment des sociologues auraient pu croire qu’une valeur était susceptible de déterminer les actions d’une personne qui n’y croit pas. Sauf, peut-être, si comme le font les auteurs, on mélange universalisme et déterminisme. Peut-être, plutôt que d’accompagner le verdict populaire et judiciaire, aurait-il été intéressant de s’intéresser au cadre social spécifique, spatial et temporel, qui a conduit à l’action du commandant du Costa Concordia, cela aurait apporté une compréhension plus large. Mais ce cadre ne semble pas intéresser les auteurs : n’ayant pas suivi les valeurs qui auraient dû le guider, il est nécessairement condamnable. En un sens, les auteurs ne partagent peut-être pas le déterminisme d’une certaine sociologie, leurs propos n’en révèlent pas moins l’affirmation d’une autre forme de déterminisme, qu’ils se gardent bien de nommer.

Enfin, un acteur doué de raison, mais pas forcément rationnel : Les acteurs seraient dotés d’une rationalité limitée. Limitée notamment par des contraintes externes, plus ou moins explicites, et son autonomie n’est réel que « dans la mesure seulement, où ses activités sociales sont imputables à ses propres raisons, c’est-à-dire ses croyances, à ses connaissances et à ses intentions » (p.123). En d’autres termes, non seulement les deux auteurs reconnaissent ici que les acteurs peuvent subir des déterminations externes, mais surtout, au regard de la méthodologie qu’ils préconisent — puisqu’ils se fondent sur la raison — ils entérinent une posture sociologique qui n’accorde de légitimité à l’individu et donc au phénomène social que dès lors qu’il serait capable d’en formuler une manifestation consciente. Pour les auteurs, les émotions qui ne dépendent pas de sa raison constituent une contrainte irrationnelle. Quant à la raison, elle peut aussi être l’objet de croyances irrationnelles, et cela pour un ensemble de raisons qui peuvent tenir à un manque de temps pour traiter les informations nécessaires ou à la précarité et aux limites de leurs capacités cognitives. Néanmoins, selon eux, toute action peut être considérée fondée sur une forme de rationalité, « du sorcier qui danse pour faire venir la pluie » au fanatique, du moment qu’ils « ont des raisons de croire qu’elle [l’action] est la plus appropriée au but qu’ils veulent atteindre » (p.125). Les auteurs manifestent donc une boucle rhétorique qui étrangement ne semble pas les déranger. On pourrait ainsi leur adresser la critique inverse de celle qu’ils tiennent, de ne pas voir que la méthode sociologique qu’ils préconisent ne fait que proposer les dangers inverses de la caricature sociologique à laquelle ils disent s’opposer. Qu’ils déplacent simplement la responsabilité en changeant le point de vue et le curseur politique du chercheur, mais ne changent fondamentalement rien à une compréhension du phénomène social qui est en réalité largement partagée et bien plus équilibrée au sein de la discipline sociologique.

On se rend compte ici à quel point le questionnement et l’objet d’études qu’ils définissent ne sont pas clairement identifiés, mais en plus semble liés par une justification purement rhétorique. La méthode choisie dépend de l’idée qu’ils se font du « social » et l’idée qu’ils se font du social dépend directement de la méthode choisie. Cette double contrainte non seulement fige leur vision de la sociologie, mais la rend en plus totalement dépendante des apports et / influences des disciplines extérieures. Et donc, non seulement, ils ne rendent pas véritablement compte en quoi leur approche serait supérieure à un autre mode d’explication, mais la réduise à une approche qui n’a aucune chance de produire des savoirs qui lui permettrait d’affirmer une légitimité propre. L’approche qu’ils proposent n’est donc pas, en soi, inutile, elle est juste sans espoir autre que celui de résoudre des problèmes collectifs pratiques maintenant et ici. Par ailleurs, en concentrant leur méthodologie sur l’individu doué d’une raison qui oriente son action, ils ne semblent jamais s’interroger sur les fondements de cette raison. On peut certes considérer que la raison est une affaire individuelle, mais si l’on ne croit pas à l’existence des orixas comme ils l’affirment, il faut bien que cette raison vienne de quelque part. Comment dès lors échapper à la quête de compréhension des déterminants antérieure à son existence ? Ainsi, si les auteurs pouvaient accuser légitimement l’épouvantail déterministe de savonner la pente vers une déresponsabilisation à outrance des individus, la perspective individualiste qu’ils proposent consiste à savonner la pente glissante inverse, celle de responsabiliser à outrance l’individu. Plus problématique, cette erreur de raisonnement des auteurs repose sur une erreur souvent faite en sociologie et dont, il faut dire que la formation de cette discipline est largement responsable : Le social n’est jamais clairement défini. Cela entraine un amalgame malheureux qui tend à assimiler le fait social à un fait de société. Dit autrement, dans le cas des exemples proposés par les auteurs, il semble que tout ce qui concerne les faits de société, qui engagent donc l’agrégation d’un ensemble d’individus doués de raisons, sont des faits sociaux… Il en découle que doivent être pris en compte dans la compréhension des faits sociaux, les phénomènes qui découlent d’une psychologie, ou plus largement les faits qui découlent d’une biologie propre à l’être humain. Du point de vue de la perspective qu’ils proposent, cela n’a rien d’étonnant, mais une telle perspective n’aura de cesse de choquer la perspective de recherche d’une science qui vise à la production de savoirs nouveaux afin de rendre compte de faits et de phénomènes que d’autres disciplines ne semblent justement pas être capable de saisir. Comment les auteurs expliquent l’existence d’une institution ? S’agit-il donc d’une agrégation involontaire et inattendue de la rencontre en plusieurs raisons individuelles ? Et si jamais elle est volontaire et attendue, comment expliquent-ils qu’il y ait des acteurs dotés de raisons qui convergent vers la mise en œuvre d’une telle institution et ensuite qui travaillent à la persistance de cette convergence avec le temps, ou au contraire décident de la dissoudre ? La sociologie, tel qu’ils la dessinent, est donc une expertise spécifique qui s’arrête à la compréhension des finalités pratiques du savoir qu’elle produit, visant à répondre à des problèmes relatifs à la gestion de la cité, mais sans jamais aller plus loin dans la compréhension de ce « vecteur » historique collectif qui organise autant d’actions individuelles dans un sens et pas dans un autre. L’intérêt que les auteurs portent aux neurosciences et qu’ils développent dans le chapitre suivant ne fait que confirmer ce choix.

Chapitre 4 – Les neurosciences sont nos amies

Les sociologues auraient peur d’être « absorbée par les sciences naturelles ». Peur qui s’exprime à travers un objectif de « dénaturalisation » des faits sociaux, sous prétexte d’un risque naturaliste et innéiste. Pour les auteurs, « On commettrait une faute intellectuelle en laissant croire que l’inné n’est pour rien dans la réalité des faits sociaux » ou sans accepter que « le langage, phénomène éminemment social, est rendu possible par des dispositions naturelles » : ou encore que « les bébés ont une connaissance intuitive de règles physiques, biologiques ou psychologiques, vont évidemment aussi dans le sens de la théorie innéiste ». Les auteurs entendent ainsi confirmer la dimension psychologique des faits sociaux et la logique d’expertise de l’existant qu’ils proposent.

Pour les auteurs, le social vient au cerveau par une « socialisation implicite « par fréquentation de régularités ». Ils réfutent la distinction entre conscience et inconscience, car ils considèrent que « Certains processus subintentionnels peuvent donc peser sur les décisions conscientes, de même que la conscience peut réinvestir des objets mentaux habituellement vécus sur le mode non conscient » (p.141). Évoquant des processus « emboités », « extrémités d’un continuum », « intriqués ». D’ailleurs, les routines mentales et sociales sont utiles et se révèlent lorsqu’elles sont mises à l’épreuve des faits.

Le cerveau est le siège de notre capacité « à imaginer des futurs possibles » et des stratégies qu’il élabore face au « caractère probabiliste de notre vie mentale et de la vie sociale » (p.152). Mais L’individu arbitre des tensions entre différentes instances du cerveau. La discussion qui s’engage au sein de l’individu est donc déterminante des choix qu’il va faire. C’est ce qui ne le rend pas totalement dépendant de l’environnement. Une indépendance fondée sur le cerveau, lieu d’arbitrage, mais aussi lieu d’erreurs et de rétrojugements. Lieu de biais cognitifs…

Le cerveau est donc aussi le lieu d’une imprédictibilité des « phénomènes mentaux que sont l’évaluation des arguments, la planification des objectifs, la résolution des dilemmes moraux, l’adoption d’une représentation du monde ou d’une autre… qui sont précisément les objets auxquels s’intéressent habituellement les sciences sociales. Cette imprédictibilité n’est pas un constat d’impuissance, mais la base épistémologique qui nous paraît devoir fonder l’identité de ces disciplines » (p.166-167). Ils introduisent d’ailleurs l’idée d’une hypersensibilité à des conditions initiales, qui renverrait à une certaine proximité avec la théorie du chaos et à cet exemple connu de « l’effet papillon ». Pour les auteurs il ne fait donc aucun doute que de tels faits sociaux peuvent entrer dans cette catégorie des faits chaotiques. Il ne s’agirait pas d’une démission scientifique, mais de signifier par là que « beaucoup de représentants, croyant sincèrement faire œuvre de science, se sont trompés sur la nature des phénomènes qu’ils étudient » (p.171). Et la criminalité, ou plutôt la différence de criminalité entre deux villes, parce que n’étant « “que” ce qu’elle est », serait la preuve d’une insuffisance du modèle déterministe à saisir l’imprédictibilité des faits mentaux. Ainsi, face à un déterminisme qui vise la prédiction, la sociologie analytique viserait plutôt la prévision d’un probable statistiquement incertain. Mais quelle sociologie affirme aujourd’hui un déterminisme statistique à 100 % ? C’est à se demander quelle différence les auteurs feraient entre l’affirmation d’un déterminisme à 70 % et l’affirmation d’un indéterminisme à 30 % ? Cet ouvrage n’est-il donc que ça, l’affirmation d’un point de vue ?

Il n’existe pas un homonculus interne, centralisant un esprit dont le siège serait le seul cerveau. Pour se défendre de la critique de psychologisme, les auteurs ouvrent une autre critique : celle de la tentation réductrice des neurosciences qui verraient dans la description et l’interprétation du cerveau et de son fonctionnement une source d’explication aux phénomènes sociaux. Ils postulent d’ailleurs que l’extrême complexité du cerveau pourrait « opposer une résistance inébranlable à toute volonté de réduction, et ne jamais se soumettre à sa mise en équation déterministe » (p.183). Pour eux, le cerveau est ce lieu d’apparition d’un phénomène émergent accessible ni par un réductionnisme intérieur (des neurosciences) ni par un réductionnisme extérieur (d’une sociologie déterministe).

La parcimonie des concepts. Émile Durkheim considérait que le tout ne se réduisait pas à la somme des partis. Pour les auteurs, à défaut d’une démonstration, une telle affirmation leur semble présomptueuse, évoquant d’ailleurs que démontrer l’inverse porterait « au “discontinuisme” un coup sans doute mortel ». S’appuyant sur la psychologie sociale de Gabriel Tarde et sur les travaux sur la diffusion de l’innovation, sur les prophéties autoréalisatrices, les effets pervers ou émergents, la démonstration est faite pour les auteurs « qu’il n’y a pas de “discontinuité” entre le niveau microsocial et le niveau macrosocial » et que les concepts utilisés par la sociologie posent problème parce que, citant Sperber, « on serait bien en peine de dire de quelle substance ils relèvent ». C’est effectivement un problème de la sociologie. Expliciter la substance de ces concepts… mais il y a un pas à ne pas franchir que les auteurs franchissent allègrement. Dire que c’est un problème ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de substance, mais plutôt que la recherche scientifique, si elle a justement un but, est de travailler à identifier et à formaliser cette substance. Pour le coup, on est tenté de penser qu’Étienne Géhin et Gérald Bronner ont été de tous les combats contre la science à travers son histoire : cette quête de compréhension de phénomènes décrits à l’aide de concepts flous, obscurs et mal-définis.

Le biais d’agentivité où le risque de donner une intention aux phénomènes qui en retour entraine le sociologue à se penser comme un combattant face aux intentions cachées de ceux qui les réalisent. Ils se fondent sur la psychologie sociale et sur l’existence d’une disposition universelle de l’esprit humain à imaginer des causes et des intentions aux objets. Ils citent Thomas Hobbes ainsi que Friedrich Hayek qui « a bien montré que le langage ordinaire était empreint d’“animisme” » (p.196). Un biais d’agentivité qui s’exprime notamment avec cette expression bien connue des sociologues : « Tout se passe comme si… ». Une expression qui conduirait par la tentation intellectuelle qu’elle propose à une forme de finalisme et à un type de raisonnement « parfois proche de l’idéologie conspirationniste qui prétend expliquer les malheurs du monde en dévoilant les mécanismes de domination que les “riches”, “les dominants” ou “les élites”, utilisent au mieux de leurs intérêts » (p.201). Le créationnisme biologique serait fondé sur cette rhétorique d’un finalisme. « Tout se passe comme si… » est « une façon de concéder que le modèle explicatif que l’on utilise est insatisfaisant » (p.204). Et Pierre Bourdieu aurait nourri cette tentation intellectuelle complotiste par ses écrits en affirmant après un passage il est vrai éloquent de ce dernier dans Contre-feux 2, que « la théorie de la domination qu’il a en partie constituée est aussi une matrice dans laquelle certains peuvent trouver les moyens de donner à des constructions idéologiques les apparences de la scientificité » (p.207). Certes… mais là encore, est-ce représentatif de la sociologie et de son discours ? De ce que Pierre Bourdieu a apporté à la sociologie ? Comme le dit l’expression, « la meilleure façon de se débarrasser d’un chien est de l’accuser de la rage ». La sociologie, comme toute activité humaine, n’est pas parfaite, mais faut-il à ce point maximiser des errements non représentatifs avec ce risque, inhérent à une telle pratique, de « jeter le bébé avec l’eau du bain » ? Décidément, la raison des deux auteurs ne semble pas être à la juste mesure de la réalité…

Le récit déterministe n’explique rien de phénomènes sociaux complexes. Au contraire même, il offre un argument d’excuses aux individus en introduisant un biais « d’auto-complaisance ». Il alimente et accentue cette pente psychologique qui consiste à s’attribuer nos succès, mais à rejeter nos échecs à des facteurs externes. Il alimente aussi notre justification à agir là où l’on se serait normalement retenu individuellement. Il entraine donc le risque d’une déresponsabilisation. Prenant l’exemple de la réussite scolaire des enfants originaires d’Asie par rapport à leurs homologues immigrants, ce sont selon eux les « convictions méritocratiques de leurs éducateurs » (p.215) qui seraient en jeu. Ils poursuivent donc, « L’inégalité des chances est un fait, mais elle s’accroit beaucoup si les individus se lancent dans la vie persuadés que les jeux sont faits ». Certes, mais on serait donc tenté de leur demander  : mais d’où vient donc cette conviction méritocratique des éducateurs et à l’inverse ce défaitisme des autres ? À en croire les auteurs, les sociologues sont à tous les chevets, disant aux uns — les Asiatiques — « tu vas travailler et tu vas réussir » et disant aux autres « ne travaille pas, ça ne sert à rien tu perdras de toute façon ? ». Si la sociologie occupait une telle présence, il me semble que beaucoup de monde, et notamment ceux victimes de discriminations, aurait eu de bonnes raisons de ce révolter devant un discours aussi normatif.

À ce titre, considérant que la sociologie dite « déterministe » serait aussi normative, ils se montrent très critiques d’un sociologue comme Bernard Lahire. Ce dernier souhaitait à la fois l’introduction de la sociologie aux plus jeunes alors que les auteurs y voient là un risque d’introduire dés le plus jeune âge « des récits déterministes dont on a vu qu’ils sont susceptibles d’affaiblir les sens des responsabilités » (p.217) ; alors qu’inversement ce dernier avait critiqué une initiative du gouvernement visant à éduquer les enfants contre les « théories du complot ». Ce dernier s’opposerait donc étrangement — sous-entendu de façon peut-être intéressé — à une normalisation des représentations dans le cas des théories du complot, mais pas dans le cas des sciences humaines… étrangement les auteurs ne savent pas faire la différenciation entre l’apprentissage d’une discipline et l’apprentissage des moyens de lutter contre des croyances. Si la première a une fin culturelle qui vise un apprentissage des savoirs, dont il est vrai qu’il peut avoir une influence sur les pratiques, mais comme n’importe qu’elle discipline enseignée, la seconde n’a qu’une visée pratique qui ne permet pas de se prémunir contre ce que l’on pourrait appeler des « vrais » complots dont le citoyen n’aurait de toute façon objectivement aucun moyen de distinguer l’un de l’autre, extrémisant donc le clivage avec les tenants d’une thèse complotiste et les autres. On en revient donc ici à cet aveuglement que j’évoquais dans l’introduction de cette note de blogue. Les auteurs ne voient pas qu’à travers leurs méthodes, ils éludent l’existence des hiérarchies sociales, d’intérêts non partagés voir contradictoires entre des individus et/ou des groupes sociaux. Ils supposent l’existence d’un monde étrangement lisse…

Conclusion : Où de la neutralité confortable du sociologue

Pour les auteurs il faut veiller à ce que la « sphère des jugements de valeur et celle des jugements de science restent étanches l’une pour l’autre » (p.222). Ce ne serait pas une indifférence morale, politique, ou encore une forme de nihilisme, il s’agit plutôt d’affirmer que la sociologie doit en rester à « établir empiriquement des faits (sociaux) dans l’intention de les comprendre ». Selon eux, le sociologue de combat « condamne [la sociologie] à n’occuper qu’une place marginale dans la cité des sciences ». Certes la dimension critique, politique et militante d’une certaine sociologie est critiquable si l’on se place d’un point de vue de science puisqu’elle s’abandonne à un combat qui ne permet pas, en soi, la production de savoirs… mais c’est oublié que ce combat n’est pas que le fait du sociologue, surtout lorsque les savoirs qu’il exprime contredisent explicitement ou implicitement l’existence d’un pouvoir. Celui-ci n’a pas d’autres choix que de se battre parce que c’est à la condition de l’issue de ce combat que la reconnaissance du savoir qu’il produit est possible. La neutralité axiologique que propose les auteurs, si elle peut et doit constituer un impératif du sociologue dont on pourrait faire gré aux auteurs de le rappeler, ressemble en fait ici, à une neutralité de confort. Non pas une neutralité du chercheur qui affirme des découvertes sur le monde social, quitte à ce qu’elle gène un pouvoir qui s’appuyait et bénéficiait de cette dimension de la réalité sociale, mais une neutralité qui se fonde sur un désengagement du savant et des savoirs qu’il produit de toute conflictualité politique. Ce n’est donc pas tant une neutralité qui se veut garde-fou des errements du discours sociologique, qu’un garde fou contre le sociologue qui s’aventurerait à remettre en cause un ordre établi auquel — par définition — les auteurs ne croient pas que le sociologue puisse véritablement changer quoi que ce soit.

Par ailleurs, avancent-ils, de nouvelles sources de données ne seraient pas considérées avec suffisamment d’intérêt par les sociologues. Il s’agirait des traces de l’activité sociale qui apparaissent avec ce nouvel outil qu’est internet. Or en délaissant cette source de données proprement sociologique, ils laisseraient aux informaticiens, physiciens et mathématiciens la tache de reprendre à la sociologie ses objets. La faible formation mathématique dans la formation initiale des sociologues et le refus de « tout dialogue avec les sciences “dures” » serait la cause de cette cécité de la sociologie classique. La sociologie n’étant plus faite par des sociologues, cela entrainerait un déclassement de la sociologie, la reléguant au débat médiatique alors que pour les auteurs, la sociologie « est nécessaire à la compréhension des réalités sociales, économiques et politiques de plus en plus complexes » (p.226).

——

Au terme de cette lecture, on a de quoi être partagés face à un tel ouvrage. Tout le monde est d’accord sur la pertinence de la sociologie, au moins en interne. Les arguments d’Étienne Géhin et de Gérald Bronner s’ils sont souvent caricaturaux n’en sont pas moins souvent juste d’un point de vue purement rhétorique. D’où vient donc le débat qu’a suscité le livre ? Son titre pour le moins ambigu qui délégitime le discours sociologique de ceux qui entendront parler de l’ouvrage sans jamais le lire (le contenu du livre réduit aussi la visée sociologique même si dans une mesure moins radicale). Ses attaques souvent excessives, caricaturales et simplistes contre un déterminisme et certains sociologues. Enfin, postuler la nécessité de considérer une causalité interne pour protéger la discipline des errements de l’affirmation d’une causalité externe est un argument pour le moins rhétorique et limitée d’une boucle qui a peu de chances de faire avancer le problème de la sociologie actuelle. Manifestement, les indicateurs objectifs d’une volonté d’attaquer qui ne se veut ni pacificatrice ni conciliatrice sont là. Voilà donc la raison du débat. Étienne Géhin et Gérald Bronner auraient pu élever le débat, mais non, il le réduise en se rendant en plus coupable des mêmes critiques qu’ils émettent à l’égard des autres ; en les considérant à l’aide de concepts vides dont ils proscrivent l’usage. Sans compter que la sociologie, et cela fait un moment déjà, ne ressemble plus à la sociologie qu’ils critiquent, rendant ainsi l’ouvrage sans objet. La légèreté de l’attaque est étonnante parce qu’elle s’adresse à un fantasme du sociologue et non à la complexité de la sociologie réelle, affirmant ainsi, tel un mea-culpa que c’est en réalité à un sociologisme du discours médiatique qu’ils s’adressent : « tous ne sont pas des sociologues et sans doute ces derniers sont-ils rares parmi ceux qui “basculent” vers les modes de raisonnement qui nous occupent ici ; mais il n’est pas toujours facile de les distinguer de la multitude de commentateurs journalistes, de bloggeurs, de militants, d’éditorialistes de réseaux sociaux » (p.207). En d’autres termes, et partant de ce constat, l’ouvrage aurait pu et aurait dû être très différent, à commencer par son titre.

Enfin, il est curieux de voir que le quatrième chapitre qui critiquait une certaine sociologie d’avoir peur d’être absorbée par les sciences naturelles se transforme dans la conclusion par une peur des auteurs de voir la sociologie être absorbée par les informaticiens, les mathématiciens et les physiciens. Ce faisant, ils confirment que, eux aussi, comme les critiques de la sociologie, ne croient pas à la pertinence de leur discipline et qu’ils s’inscrivent donc dans une défense corporatiste qu’ils contestent pourtant aux autres. La boucle rhétorique se referme donc en fin d’ouvrage comme elle s’était ouverte, par l’affirmation d’une croyance à laquelle les auteurs croient vraiment : le fait social n’existe que dans les yeux et les constructions du sociologue. Si tel était le cas et si cette crainte disciplinaire de disparition de la sociologie était justifiée, alors soyons heureux parce que la disparition d’une illusion est toujours, au final, préférable.

Mais accordons-nous l’espoir qu’à la différence des auteurs, la sociologie soit bien une science capable de proposer des formes de savoirs spécifiques révélant des déterminations particulières, bel et bien réelles. Et que de ce travail de recherche puisse naitre des savoirs qui nous donneront les moyens politiques de notre propre émancipation collective. D’organiser les conditions d’une « meilleure » socialisation qui, d’un côté, n’entretiennent pas les discriminations, les inégalités, les injustices, et de l’autre, favorise la créativité, la capacité de s’organiser, de trouver des réponses, d’organiser l’entraide, etc. Pour les deux auteurs, le social est un état de fait auquel on ne peut pas changer grand-chose. Ils expriment une résignation à laquelle une sociologie qui cherche dans les déterminants extérieurs aux raisons que les individus se donnent de leurs actions ne s’abandonne pas. Gageons donc que, contre la crainte exprimée par les auteurs dans cet ouvrage, la sociologie, quels que soient les débats dont elle est et sera le théâtre, aujourd’hui et demain, n’est pas près de disparaître.

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De penser « avec le trans » à penser « avec la critique »

Suite à la séance du séminaire de thèse à l’occasion duquel nous abordions la lecture de Trans – Gender and Race in an Age of Unsettled Identities par Rogers Brubaker, j’aimerais revenir ici sur quelques réflexions que cette séance a suscitées chez moi au regard d’un questionnement sur et « avec la critique ».

Le séminaire dans lequel s’inscrit cette réflexion est un atelier de lecture et d’échanges sur une série d’ouvrages publiés récemment. Mais ce séminaire ne revient pas sur n’importe quels ouvrages. Il revient sur des ouvrages qui ont suscité la controverse ou en tous cas qui s’inscrivent sur des lignes de clivages de la société. Son questionnement sous-jacent et plus général est d’interroger les conditions de possibilités de l’expression du sociologue dans l’espace public. Y a-t-il ou existe-t-il un espace dans lequel le sociologue puisse exprimer un point de vue intellectuel / académique sans pour autant subir le contre-feu politique / moral / économique / etc., d’enjeux et de pouvoirs situés hors du champ académique ? Un questionnement d’autant plus prégnant que parmi les membres du groupe d’étudiants qui devaient animer la séance sur cet ouvrage, l’un d’eux était investi émotionnellement par la cause de ceux dont Rogers B. se servait pour produire sa réflexion.

L’émotion exprimée par cet étudiant était forte, peut-être plus que de raison, mais elle s’est exprimée dans la formulation d’une critique qui ne pouvait pas ne pas être entendue. Si je la résume — j’espère pas trop maladroitement —, elle voyait dans le discours de Rogers B. une forme d’instrumentalisation académique de causes qui concernent des minorités dont ceux qui les vivent sont très souvent des victimes. Or sur ces notions de race et de sexe, la discrimination et les inégalités entrainent des injustices pratiques au quotidien voir parfois des morts, ce ne sont donc pas juste des concepts avec lesquels on peut jouer comme bon nous semble pour produire des constructions théoriques. Ce sont des réalités avec lesquels l’intellectuel ne peut pas et ne doit pas user sans, a minima, considérer la gravité et éventuellement les conséquences de ce qu’il exprime. Étant comme l’auteur un homme blanc occidental, je n’avais pas perçu cette dimension problématique de l’ouvrage. Je ne l’avais d’autant plus pas perçu que je trouvais que le propos de l’auteur aidait justement la cause de ceux qui questionnent et critiquent les discriminations et les injustices fondées sur une essentialisation des différences. Et donc, si on pouvait légitimement ressentir une position de surplomb à travers la lecture par le fait qu’il s’agit d’une prise de parole d’un intellectuel qui s’exprime du haut de sa reconnaissance institutionnelle, je la voyais moins comme une contrainte que comme une occasion à saisir pour questionner l’essentialisme d’un certain nombre d’utilisations critiquables de l’identité. Quoi qu’il en soit, je ne sais pas si j’avais besoin d’être confronté à une telle situation pour savoir que les mots peuvent blesser, y compris à l’insu de celui qui les exprime, mais d’une certaine façon cet épisode a été pour moi révélateur du biais de ma propre socialisation.

Cette dimension critique des objets sociaux avec lesquels le sociologue travail est d’autant plus importants pour moi que ma thèse, sa problématique, — si j’arrive à aller au bout — s’inscrira dans le prolongement du débat qui se joue actuellement sur la scène médiatique française avec la publication de l’ouvrage de Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le danger sociologique. Or à la différence de Rogers B. qui s’exprime sur des catégories de race et de sexe qu’il ne subit — a priori — pas personnellement, ici Gérald B. s’exprime en tant que sociologue qui porte une critique sur sa propre discipline. Au-delà du problème que pose le fait de formuler dans l’espace public un problème interne à la discipline avec un titre pour le moins ambigu, on peut se demander si cette prise de position n’interroge pas au final la définition même de ce qu’est un sociologue. Il y a encore peu de temps, Michel Maffesoli était aussi considéré comme un sociologue. L’est-il encore ? Il semble que oui si on en croit sa fiche Wikipédia. Il n’en reste pas moins que les épisodes médiatiques récents, de Gérald B. à Michel M., sont révélateurs du fait que la sociologie française traverse depuis quelques années une crise et qu’elle se cherche en exprimant, avec plus ou moins de virulences, des clivages et des tiraillements importants.

En résonance à ces débats, je ne peux pas ne pas revenir sur la petite anecdote personnelle du matin qui vient se rajouter à cette réflexion : découvrir par surprise, et par le hasard des connexions sur les réseaux sociaux, que le fait d’avoir utilisé l’expression « sport de combat » dans une précédente note de blog au sujet de l’ouvrage de Matthew Desmond, Evicted, a été réutilisée par un lecteur pour nourrir son argumentation critique de cette tension épistémologique. Ce petit détail personnel, a priori peu significatif au regard des débats qui se jouent sur la scène médiatique, pourrait ne pas nécessiter plus d’attention de ma part, néanmoins il m’interroge et résonne avec les débats que j’ai mentionnés précédemment. La critique faite à l’égard de l’usage — un peu léger je l’admets — que j’ai fait de cette expression, est tout à fait légitime au regard de la forte dimension morale positive et/ou négative qui a été accumulée sur elle lors de sa reprise dans l’espace public ; mais dans le même temps, tout usage d’une expression symbolique (vrai ou fausse) qui définit un réel et dont les acteurs de ce réel le pensent autrement s’expose nécessairement à la possibilité d’un retour critique qui annonce un combat (du moment que l’on ne s’y soustrait pas). La sociologie, en s’exprimant justement sur des espaces qui ne sont pas les siens et lorsqu’elle est médiatisée, remet en cause et influe nécessairement sur les rapports de force qui se jouent dans les mondes qu’elle décrit, elle s’expose donc aussi nécessairement à une modification du rapport de force dans lequel elle se trouve elle-même. En ce sens, l’engagement dans un sport de combat n’est ni une lubie ni une facilité de l’esprit, elle exprime une réalité du monde social qui, soit dit en passant, n’est pas l’apanage de la seule sociologie, mais de toutes les disciplines et de tous les travaux qui visent à exprimer une redéfinition la réalité.

Évoquer ici cette petite anecdote personnelle est aussi l’occasion d’exprimer une dimension de la réflexivité sociale qu’on oublie trop souvent : le débat et la critique n’ont pas besoin d’être fondés sur la réalité de ce que l’on désigne par ce que l’on dit, elle peut très bien se satisfaire de la réalité de ce qui est dit et se soustraire à la compréhension du monde décrit. Parce que dire, c’est déjà mettre en évidence la réalité des constructions sociales dont nous sommes les vecteurs. Or la critique n’a pas besoin de plus. Faut-il donc que le sociologue se taise en dehors du cadre des enquêtes qu’il mène afin de conserver sa légitimité ? Peut-être. La sociologie n’est après tout que l’expression d’un champ dans lesquels chaque prise de position d’un sociologue contribue à la définir. Elle n’échappe donc pas plus que les autres disciplines, et ses acteurs pas plus que les autres acteurs de la société, aux contraintes sociales de l’expression. Mais avec cette difficulté supplémentaire que la connaissance qu’elle produit est fondée par et sur cette capacité à dire le réel.

Ces débats sont aussi révélateurs du brouillage des frontières entre expression public et privé qu’entretient le développement des réseaux sociaux. Je n’aurai jamais eu conscience de cette critique à l’égard de mon emploi d’une expression si elle n’avait pas été mentionnée publiquement dans un espace auquel j’ai moi-même accès. Mais de la même façon, mon blog, aussi personnel soit-il, n’en reste pas moins accessible et donc ouvert à qui voudrait faire la contestation des jugements critiques que j’y exprime. Je joue donc le jeu de la critique et de sa mise en visibilité. La crispation est donc non seulement légitime, mais elle est soutenue et entretenue par un monde auquel je participe, qui se fonde sur la mise à disposition technologique des moyens pour faire exister son individualité, et pourquoi pas pour certains, à capitaliser sur cette capacité, grâce à la production d’une reconnaissance publique désincarnée. Ce nouveau monde technologique maximise la mise en visibilité du jugement : Mon jugement sur le livre et, par extension, le jugement d’autrui sur mon jugement sur le livre. Cela a évidemment le bon côté de réduire les protections sociales qu’offre les cercles sociaux restreints et dont certains abusaient par leur pouvoir pour se protéger des critiques externes (l’affaire Weinstein en est à mon avis l’illustration). Mais on ne peut pas s’empêcher de penser que si ce mécanisme social fonctionne dans un sens, il peut aussi avoir l’effet inverse. En d’autres termes que des actions a priori fondées et légitimes soient anticipées et contraintes par des critiques réelles ou anticipées, parce que susceptibles d’affecter la position sociale de celui qui souhaite agir.

Un problème dont il me semble que le champ politique actuel est en grande partie malade parce que mis dans l’incapacité de s’extraire du dilemme que ce nouveau monde lui propose : partagé entre les avantages et les inconvénients de l’agir et des expressions sur l’agir. À ce titre, le développement du marketing et de la communication sont à mon sens le signe de ces tentatives de justification par anticipation de ce qui est et de ce qui sera, avant même de savoir si une action mérite d’être engagée. Je suis donc tenté de dire que l’action est progressivement prise en otage par la dimension sociale des phénomènes. Par ailleurs, ayant travaillé dans le domaine des effets spéciaux, j’ai l’impression que l’expansion de la dimension visuelle, par la reconstruction virtuelle de la réalité, participe plus que jamais de ce mouvement de prise de pouvoir de l’expression symbolique sur nos actions. Un moyen de renforcer les discours par l’ajout de constructions visuelles de mondes qui ne sont plus le monde réel, mais seulement des versions subjectivées, cela afin de les seconder et de les confirmer.

Mais au-delà de l’anecdote personnelle et des débats qui se jouent autour de la sociologie, il est un fait que faire face à la critique n’est pas une chose aisée. C’est d’ailleurs un apprentissage que mon parcours de vie ne m’a pas appris à développer et qui se révèle très certainement dans ma pratique ambivalente de ce blog et plus généralement des réseaux sociaux. Je dois donc avouer que plus les mois passent et plus l’engagement dans cette thèse peut parfois m’apparaitre périlleux. D’un côté il y a le sentiment de la nécessité personnelle à m’engager, régulièrement renouvelé dans la perception des débats existants, et d’exprimer une position « autre » dans le champ académique / scientifique ; et de l’autre il y a cette crainte que cette position « autre » aussi sincère soit-elle, ne soit pas comprise, mal comprise, et face l’objet de critiques légitimes fondés sur les faiblesses existantes de ma propre construction sociale. La marginalité d’une position et la faiblesse psychologique qui l’accompagne pour affronter l’adversité de la critique posant nombre de questions sur la stratégie à adopter pour éviter d’être confronté à ses propres limites. Évidemment, le temps de la thèse est / devrait être le temps de l’apprentissage de la rigueur scientifique, et devrait permettre de résoudre le problème, au moins en interne.

Mais ma réflexion et a priori la réflexion de n’importe quel sociologue, dépasse nécessairement le strict cadre académique dès lors qu’il parle d’autres choses que de lui même. Penser aux conséquences des arguments que l’on emploie et la façon dont ils seront repris ne peut donc pas se limiter au seul champ académique. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de citer ici la réponse à laquelle je souscris totalement, proposée par Marc Joly lors du débat organisé par Science Po Lyon le 9 novembre dernier, lorsque le modérateur lui demande de revenir sur sa propre position au regard du titre du débat : à quoi sert la sociologie ? Marc J. répond ainsi : « la sociologie, en fait, c’est plus qu’une discipline, et c’est pour ça qu’il y a ces choses un peu irrationnelles, ces débats un peu irrationnels, parce que les sociologues n’en sont pas forcément toujours conscients. C’est plus qu’une discipline. En fait, ça participe d’une nouvelle image de l’humanité, et ça participe aussi d’une nouvelle image, d’une nouvelle conception, d’une nouvelle vision qu’on a de ce qui rend possible la connaissance humaine du monde. Donc en fait, la sociologie participe d’un truc tellement énorme que la pauvre petite discipline qui existe telle qu’elle est, dans les universités telles qu’elles sont, est parfois un peu écrasé par cette portée épistémique de la sociologie dans l’histoire des régimes de pensée. Donc la sociologie, ça sert tout simplement à nous comprendre nous-même » (la réponse de Marc Joly à 1 heure et 3 min ici : https://live.villagillet.net/user/event/7867).

Le plus surprenant est peut-être que si je partage pleinement ce point de vue de Marc J. sur la sociologie et sur ce qui peut apparaitre parfois comme un manque de conscience des sociologues sur la portée de l’objet qu’ils ont entre les mains, je pense aussi que malgré tous les défauts que présente l’argumentation de Gérald B., il est celui qui pose les questions dont les réponses — qui sont encore à trouver — amèneront à faire passer cette prise de conscience de l’importance que joue l’existence d’un ordre social de la connaissance (qui reste à réaliser), a la définition d’une réalité objective, scientifiquement démontrée, acceptée de tous et qui s’exprime à travers une mise en œuvre pratique. Je trouve d’ailleurs pour le moins cocasse que ce dernier se fasse tant critiquer alors qu’il avait usé d’une démarche similaire pour s’exprimer sur le complotisme. Mais là, évidemment, sa critique s’adressant à l’égard d’une minorité stigmatisée n’avait suscité que peu de réactions, si ce n’est de ceux visés par la critique. La critique s’exprime dans un espace à géométrie décidément variable.

Le séminaire de thèse auquel je participe n’en est pour l’instant qu’à sa troisième séance, mais s’avère particulièrement stimulant. Est-il possible de s’exprimer publiquement alors même que notre discipline a justement comme perspective — assumée ou non — de remettre en question les constructions sociales, individuelles et collectives, qui nous permettent d’affirmer une identité et d’agir au nom d’une conception sociale du monde ? Et si oui, quelles sont les conditions de possibilités d’une telle mise en œuvre, dès lors que le sociologue est lui-même pris et défini par ces constructions ?

À mon avis, la seule voie médiane acceptable — idéale — est celle qui permet de tenir, d’un côté, le rejet de la posture critique du sociologue — les nombreux débats et critiques opposant les sociologues autour de l’ouvrage de Gérald B. et Etienne G. prouvent que l’on n’y est pas encore — et, à l’inverse, entraine la nécessité de développer, pour remédier à l’impossibilité de la critique, l’adoption à la fois d’un régime d’argumentation justifiable 1 – par la démonstration de l’existence des fondements empirique de l’argumentation et 2 – par la démonstration empirique de la portée pratique de l’argument proposée.

Quant à l’espace d’expression du discours sociologique il existe, mais il est plus restreint que jamais. Il est limité en interne, du point de vue de la discipline par un régime d’argumentation qui recoupe trop le régime d’argumentation du langage commun ; et il est limité en externe par un individualisme qui tend à essentialiser le jugement de l’individu. En parallèle, les transformations de la structure de l’espace public, via l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la communication, accentuent d’autant l’espace de mise en visibilité des arguments, mais font émerger dans le même temps de nouveaux lieux où se ré-érige des frontières sociales qui existaient par ailleurs, transformant ces espaces en autant de nouveaux lieux de combats.

Le sociologue me semble donc plus que jamais dans une position difficile. Soit il s’inscrit dans le discours qui est attendu de lui, avec peu de marge de progression en termes de savoirs, soit à l’image de Sisyphe, il fait le choix de gravir la montagne épistémologique, en poussant son objet le plus haut possible pour essayer de franchir le sommet paradigmatique libérateur. Tant qu’il n’aura pas atteint ce cap, il est peu probable que la sociologie retrouve, ne serait-ce que pour un temps, la sérénité.

Aux bords du pragmatisme…

Compte rendu d’ouvrage
Chateauraynaud, F. & Debaz, J. (2017). Aux bords de l’irréversible : Sociologie pragmatique des transformations. Paris, France : Pétra

En 1986, le sociologue allemand Ulrich Beck publiait un livre, la société du risque, manifestant une rupture de la modernité et de la logique de progrès (1). Trente ans plus tard, le monde qui nous entoure nous apparaît chaque jour plus dangereux : crise écologique, problèmes sanitaires, nucléaires, OGM, sang contaminé, etc. Nous sommes régulièrement exposés médiatiquement à des problèmes publics dont nous nous sentons d’autant plus concernés que nous sommes régulièrement interpelés sur ces sujets lors de discours politiques, d’appels à pétitions, ou de discussions avec notre entourage. Cependant, le plus souvent, les conditions et enjeux de ces sujets nous échappent, nous renvoyant aux prises de position d’acteurs institutionnellement reconnus et diffusés par les médias auxquels nous avons accès. Face à des discours qui semblent de plus en plus alarmistes, le sentiment d’être embarqué dans une fuite en avant progresse, de même que la peur d’une irréversibilité de nos craintes.

L’ouvrage de Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz est donc particulièrement d’actualité puisque, à la lumière d’un courant particulier de la sociologie — le pragmatisme —, ils nous proposent d’éclairer la constitution et les ressorts de ce que cette branche de la sociologie a pris pour habitude d’appeler des controverses. Francis Chateauraynaud, directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS), fut un ancien élève de Pierre Bourdieu. Il s’est cependant détaché de sa théorie et a créé en 2011 le groupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR). Concerné par la capacité réflexive des acteurs, il est notamment l’initiateur avec d’autres de la terminologie de lanceur d’alerte en 1996, une expression largement reprise aujourd’hui dans les médias (2). Josquin Debaz est quant à lui ingénieur de recherche à l’EHESS et membre du GSPR. S’inscrivant dans la même démarche que Francis Chateauraynaud il développe plus particulièrement une analyse des procédés argumentatifs déployés dans les controverses à l’aide des méthodologies socio-informatiques (3).

Pour bien comprendre ce qu’il faut attendre de cet ouvrage, il convient de revenir sur ce qu’est le pragmatisme développé par les deux auteurs (4). Le pragmatisme y est défini comme cette démarche qui met en avant le « primat de l’expérience » individuelle et collective et qui s’intéresse à la dimension « processuelle et au caractère graduel de la production des arguments et des épreuves de vérité ». Il implique de prendre en compte la capacité des acteurs à penser les « conséquences » de leurs actions et donc d’anticiper les devenirs des situations qui les concernent. Il « valorise la mise en discussion publique des problèmes et la formation des collectifs d’enquêteurs ». Il met aussi en valeur le « pluralisme des modèles et des valeurs » en mettant en exergue trois dimensions importantes des situations : l’existence d’une « incompatibilité » des éléments qui composent une situation permet de penser une « incommensurabilité des positions » et une « irréductibilité des milieux ». Enfin, en écho au titre de l’ouvrage, cette sociologie incite à penser « la réversibilité des prises et des positions de pouvoir », ce qui permet rétrospectivement de comprendre pourquoi les auteurs ne se placent ici qu’« aux bords » de l’irréversible.

Il ne s’agit pas ici de la présentation d’une enquête, mais plutôt d’un retour analytique sur plusieurs enquêtes réalisées ces dernières années et sur la mise en avant du pragmatisme comme moyen de saisir les controverses dans le cadre des sociologies contemporaines. C’est pourquoi, à la différence d’un ouvrage classique, la lecture ne se veut pas linéaire et préétablie. Les auteurs avaient même pensé dans un premier temps publier chaque chapitre indépendamment afin d’en faciliter l’accès. Le lecteur peut donc entrer là où il veut, selon ses intérêts. Néanmoins, afin de présenter ici l’ouvrage et d’en conserver la logique, je respecterai la continuité proposée par les auteurs et reviendrai rapidement sur chaque partie — il y en a quatre. Cela permettra de saisir plus facilement le raisonnement mis en œuvre par ces derniers.

Dans la première partie, Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz interrogent les récits et arguments des différents acteurs des controverses étudiées. Ils commencent par les « prédicateurs » qui se font les porte-voix militants de l’irréversibilité des situations et s’intéressent notamment à cet usage du « nous » qui active la nécessité d’un engagement collectif autour de la critique ou de l’alerte qu’ils portent. Ils s’arrêtent plus longuement ensuite sur les institutions, notamment associatives et gouvernementales, et sur leurs façons d’aborder ces questions. Comment, face aux responsabilités qu’elles engagent, elles appréhendent la réalité à travers la construction d’indicateurs souvent imparfaits. Les auteurs décrivent à cette occasion cinq logiques épistémiques qui sont autant de moyens d’affronter les incertitudes auxquelles elles sont confrontées ; mais aussi quatre logiques d’expertises afin de produire, selon la position occupée, les arguments qui permettront de satisfaire la logique d’action choisie. Enfin, tout cela n’aurait pas de sens sans la capacité de ces acteurs à anticiper des futurs possibles et à scénariser les arguments disponibles. La prospective et la science-fiction offrent ainsi nombre de ressources argumentatives aux différents régimes d’énonciation du futur décrit par les auteurs et mis en œuvre par les acteurs de ces controverses.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz se concentrent plus spécifiquement sur les logiques d’actions elles-mêmes. Ce que Francis Chateauraynaud exprime sous l’expression de socio-balistique des processus complexes, expression qu’il avait déjà utilisée dans le titre d’un précédent ouvrage, Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique. Cette deuxième partie est donc l’occasion pour les auteurs de revenir sur un certain nombre de controverses, qu’il s’agisse des affaires de l’Amiante, du Médiator, du nucléaire, des nanotechnologies ou des OGM qui, chacune à leurs manières, sont révélatrices de la non-linéarité des dynamiques sociales à l’œuvre. À cette occasion les auteurs mettent en avant leur méthodologie, la constitution d’« observatoires » socio-informatiques, afin d’analyser les registres d’argumentation utilisés et comme moyen de saisir les rebonds et bifurcations par lesquels ces controverses se propagent.

Si dans la deuxième partie l’objectif était de mettre en avant les irrégularités des trajectoires, la troisième partie se concentre sur les interactions qui se jouent entre les controverses et les milieux qui en sont l’objet. Trois approches sont développées. La première se concentre sur les « bioturbulences » causées par la chimie et notamment sur les débats autour de l’usage des pesticides et de ses conséquences. C’est ensuite au corps, en tant que récepteur sensible des transformations de son environnement que les auteurs s’intéressent. Dans un « éloge de l’hypersensibilité », ils évoquent le cas des électro-hypersensibles et des victimes de la pollution atmosphérique. Ils développent notamment la notion de « vigilance » citoyenne face à des problèmes souvent difficilement identifiables et objectivables. Enfin, dans une troisième et dernière enquête « en milieux estuariens », les auteurs analysent les multiples relations et interactions qui se jouent entre l’être humain et son milieu de vie et comment les transformations de l’un affectent l’autre. Cela leur permet notamment de s’arrêter sur l’emploi du concept de « résilience » et d’en signifier la polysémie. Concept dont les auteurs sont amenés à penser qu’il n’est « sans doute qu’une formule générique de plus pour décrire les arts de faire, de défaire et de refaire qui sous-tendent les activités quotidiennes » (p.490).

Enfin, dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, les auteurs proposent une traduction schématique générale de leur compréhension des processus engagés dans ces controverses. Ainsi, afin de saisir les multiples dimensions et échelles des controverses, ils synthétisent en 3 plans et six logiques d’actions sociales les différents aspects évoqués dans les parties précédentes. Suite à cela ils invitent le lecteur à une réflexion sur la sociologie pragmatique des transformations et son rapport à la critique du capitalisme. Pour les auteurs, le pragmatisme est ce qui permet de redonner une légitimité politique à une contingence des causes qui est généralement évacuée et oubliée. Contingence d’où naissent des « micro-mondes » qui donnent prise à la radicalité au sein d’un univers qui n’est ni local ni général, mais « partagé par des entités capables d’en assurer l’animation, d’en partager activement le caractère vivant, sans dépendre d’un système ou d’un dispositif englobant » (p.601).

Indéniablement l’ouvrage de Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz contribue à la réflexion sur les phénomènes de controverses. L’explicitation de leurs complexités, l’impératif consistant à toujours considérer comme ouvertes et non linéaires les situations sociales étudiées, oblige à une plus grande réflexivité et à une plus grande distanciation sur les arguments qui nous engagent en tant que citoyen. On ne peut donc que partager le slogan et programme exprimé par les auteurs en fin d’ouvrage : « agir à toutes les échelles et penser la complexité de leurs articulations, c’est remettre l’action politique au cœur des processus de transformations » (p.580). En ce sens les auteurs mettent efficacement en valeur les apports politiques et moraux d’une approche pragmatiste des controverses.

Cependant plusieurs points pourraient nuancer les apports de cette contribution. On pourra ainsi s’interroger tout d’abord sur la forme et le style de l’ouvrage. Le livre est volumineux — 600 pages. Les auteurs en sont conscients. En livrant l’ensemble de leurs réflexions d’un seul tenant ils donnent certes plus de poids à leurs analyses, mais on ne peut s’empêcher de penser que, sans retirer au contenu, la dimension analytique aurait peut-être gagné à une présentation plus synthétique. Par ailleurs, en se présentant comme un retour analytique sur plusieurs années d’enquêtes, le langage se veut riche, parfois dense et complexe. Il satisfera donc certainement un public d’universitaires, mais il semble peu probable qu’il touche un public plus large, directement concerné par ces situations.

Ensuite, on peut avoir le sentiment que les auteurs sont confrontés au problème d’échelle, a priori insoluble, auquel serait confronté tout cartographe qui voudrait à la fois représenter le monde de la manière la plus accessible possible tout en conservant l’entièreté des détails de la réalité décrite. C’est le problème de la carte à échelle 1 pour 1 évoquée par Jorge Luis Borges, Umberto Eco et d’autres encore (5). Si le travail de réduction est trop poussé, la carte perd inévitablement des informations utiles à la compréhension de ce qui est représenté ; à l’inverse, si le niveau de détails augmente trop, l’outil de médiation qu’est la carte perd son intérêt pour décrire la réalité parce que devant s’agrandir elle perd son accessibilité comme outils de description. Les auteurs semblent reconnaître l’existence de ce problème en conclusion de l’ouvrage lorsque, anticipant la critique, ils se demandent si la sociologie pragmatique n’est pas ici prise « en flagrant délit de fuite ». Pour y répondre, les deux auteurs mettent en avant que leur objectif est de proposer des outils d’analyse pour essayer de sortir d’un « capharnaüm ambiant » (p.579) plutôt que de chercher à donner des réponses nécessairement limitées et limitantes. Mais est-ce suffisant ?

Car le lecteur intéressé à une sociologie explicative risque d’être déçu par une démarche dont la logique même consiste à mettre de côté la clôture de l’interprétation. On pourra d’ailleurs se demander si le monde — tel qu’il est — et la démarche — telle qu’elle est prônée — ne trouvent pas ici utilement quelques affinités épistémiques. Affinités certainement vertueuses pour les uns, mais dont d’autres pourraient considérer qu’elle s’apparente plus à une voie sans issues. Toute la question est de savoir ce que l’on attend du sociologue. Le lecteur acquis à la quête compréhensive, morale et politique, trouvera avec la démarche pragmatiste présentée ici, une tentative particulièrement riche et stimulante de retour réflexif multidimensionnel sur un ensemble de travaux concernant un objet de notre temps, les controverses, prolongeant avec encore plus d’acuité ce que John Dewey avait entrepris dès 1927 avec Le public et ses problèmes. Mais pour le lecteur intéressé à la quête explicative, la démarche proposée semble n’offrir aucune issue ou prise qui permettrait de se saisir plus facilement de son objet. Au contraire même, elle semble en complexifier chaque fois un peu plus la perception. Au point de se demander si le capharnaüm évoqué par les auteurs n’est pas, au final, le produit même de la démarche qu’ils mettent en œuvre et avec laquelle on choisit, ou non, de composer.

La sociologie pragmatique, aussi nécessaire soit-elle, semble ici éprouver les limites scientifiques de la démarche de connaissance qu’elle met en œuvre. Cela amènera-t-il la sociologie à se réinventer, afin d’explorer de nouvelles perspectives d’appréhensions de la réalité ? Rien n’est moins sûr. Néanmoins, peut-être que la démarche explicative, mise à distance ces dernières années, pourrait trouver dans les limites exprimées ici, quelques justifications à son renouveau.

1 — https://www.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2002-2-page-211.htm

2 — Voir l’entretien accordé par Francis Chateauraynaud au site Zilsel (consulté le 16 Oct. 2017) : https://zilsel.hypotheses.org/379

3 — Page de présentation des travaux de Josquin Debaz sur le site du GSPR (consulté le 16 Oct. 2017) : http://www.gspr-ehess.com/page/josquin-debaz

4 — Un glossaire, utilement placé en fin d’ouvrage, permet d’expliciter un certain nombre de termes utilisés

5 — Revue européenne de géographie. Borges Carrol et la carte au 1/1 : https://cybergeo.revues.org/5233

 

Re-penser l’identité, par et avec le trans

Comme il est de bon ton d’avancer ses lectures pendant la semaine de relâche je me suis avancé sur la prochaine lecture du séminaire de thèse. Celui ci concernait l’essai de Rogers Brubaker : Trans – Gender and Race in an Age of Unsettled Identities. Un essai publié en 2016, un an après les faits dont il s’inspire. Il s’agit donc surtout d’une réflexion et non d’une enquête à proprement parler.

En juin 2015, deux affaires défraient la chronique. La première concerne l’annonce officielle du changement de sexe de William Bruce Jenner dont la couverture de Vanity Fair consacre la transformation en celle qui dorénavant se fait appeler Caitlyn Jenner. La seconde concerne la révélation médiatique de la race blanche d’une activiste que beaucoup avaient finir par considérer comme noire, Rachel Dolezal. Or si dans le cas de Caitlyn J., le passage d’une identité homme à celle d’une femme fut largement applaudie et célébrée, dans le cas de Rachel D., c’est au contraire à l’accusation d’usurpation d’identité que cette dernière fut renvoyée.

Dans cet essai Rogers B. tente donc de faire le point sur la conjonction de ces deux affaires et des différents acteurs qui ont pris position. Mais aussi d’analyser comment la société américaine s’est emparée de ces remises en question de l’identité – le sexe et la race (il faut ici entendre la race au sens de son usage aux États-Unis) – qui était jusqu’à très récemment encore considérée comme acquise. Il explore donc ce que ces affaires révèlent sur notre façon de concevoir l’identité en y trouvant là une occasion opportune de s’interroger et de remettre sur la table un certain nombre de certitudes sur la façon dont nous avons de nous définir.

Durant les débats qui ont suivit les affaires Jenner et Dolezal, différentes positions se sont exprimées. Rogers B. remarque tout d’abord que dans une forme d’argument miroir, certains se sont exprimés pour condamner les deux protagonistes de ces affaires alors que d’autres ce sont exprimés pour les applaudir avec cet argument identique pour les deux camps « If Jenner, then Dolezal ». Mais plus intéressant note t-il, s’il y a eu des positions pour soutenir la transformation de Caitlyn J. et rejeter la transformation de Rachel D., l’argument inverse ne s’est semble t-il pas manifesté dans l’espace médiatique. Il n’y aurait, selon Rogers B. eu aucune position qui à la fois soutienne la transformation de Rachel D. et rejette celle de Caitlyn J.. Une situation qui peut paraître pour le moins paradoxale si on considère que le sexe biologique est ancré dans nos corps et qu’il apparaît comme une disposition non seulement indépassable mais nécessaire et interne d’un organisme biologique. Alors qu’à l’inverse, la dimension biologique de la race, c’est à dire la couleur de peau, les traits du visage ou la qualité des cheveux, n’apparaissent que comme des expressions biologiques secondaires externes

Ce constat l’amène à mener une réflexion sur cette situation très particulière de notre époque et qu’il appel le moment trans. Ce moment où ces catégories définissant l’identité sexuelle et raciale, a priori figées, sont remises en question. Dans le cas de Caitlyn J., l’idée que notre identité n’est pas pas attachée à notre corps et qu’il existe donc une distinction à faire entre le sexe biologique et l’identification subjective à un sexe donné se révèle. Avec Caitlyn J., la société donne le sentiment de marquer son acceptation d’une dimension nouvelle, subjective, de l’identité. Mais il note que cette libération des identités qui marque notre époque tend à augmenter les craintes et les incertitudes sur des catégories que l’on croyait sûres renforçant un contrôle accru de ces dernières et donc d’une certaine façon à un forme accrue d’essentialisation. Ainsi, autant Caitlyn J. a semble t-il vu sa quête de transformation biologique justifiée par une essentialisation de cette subjectivité intérieure, autant pour Rachel D. le choix de changer d’identité a été vu comme un rejet de son essence blanche.

L’aspect le plus intéressant de cet essai, pour moi, est que Rogers B. montre que les notions de sexe et de race sont en réalité construites différemment et que c’est cette différence sociale qui va être à l’origine des différences de traitement entre les affaires Jenner et Dolezal. Le sexe est certes une condition biologique profondément ancré dans le corps biologique et les conditions techniques pour réaliser une transformation bien plus complexes que dans le cas de la race, il n’en reste pas moins que le sexe est subordonné à l’individu. Or nos sociétés individualistes consacrent l’identité de l’individu et son authenticité. Si un individu souhaite changer de sexe parce qu’il considère authentiquement ne pas être à l’aise avec le corps qui est le sien, il devient nécessaire de respecter ce choix. Dans ce cas, le corps devient un objet, une enveloppe soumise à une volonté de l’individu qui lui est supérieur. A l’inverse, dans le cas de la race, si les dimensions biologiques apparaissent bien moins consistantes et contraignantes, la race n’est pas définie comme une réalité individuelle propre mais comme attachée à une histoire, à une filiation, à des ancêtres sur lesquels l’individu n’a aucune possibilité d’action. La race n’est pas un choix de l’individu, elle est définit comme s’inscrivant dans une trajectoire collective. De ce point de vue, toute tentative de changer d’identité raciale ressemble à une enfreinte, à une tentative d’usurpation stratégique, plutôt qu’à une nécessité individuelle. On peut changer son corps, pas son passé.

Par ailleurs, Rogers B. fait remarquer que si la catégorie de sexe est largement institutionnalisée, normée et qu’elle est donc appréhendable par les institutions, la catégorie de race ne l’est pas du tout. Il en résulte que si la première offre une légitimité, audible et reconnue, l’autre ne la permet pas. Dis autrement, vouloir devenir blanc ou noir ne fait pas sens de la même façon que le fait de vouloir devenir homme ou femme.

Pour aller plus loin et aider à penser ce moment trans, Rogers B., analyse trois positions de l’identité trans. Une position qu’il qualifie de « trans of migration », où trans par migration, c’est à dire la situation où ayant une identité donnée, on choisie d’en adopter une autre, totalement. Celui qui est homme devient femme ou inversement ; celui qui est blanc devient noir ou inversement. Dans ce cas la personne a recours aux technique du corps pour opérer une transformation totale qui rendra son identité reconnaissable par les autres. La deuxième position, qu’il qualifie de « trans of between », où trans entre deux, est la situation où ayant une identité donnée, la personne se donne les traits d’une identité autre, souhaitée, mais sans aller jusqu’au bout de la transformation. La personne garde toujours une part de l’identité d’origine. Le retour est donc toujours possible. Cette position, comme le montre Rogers B. offre de nombreuses possibilités et donc des modalités différentes d’appropriation des caractéristiques identitaires désirées. Enfin, une troisième position, qu’il qualifie de « trans of beyond », où trans et au-delà, manifeste à la différence de la position de « between », une volonté de marquer en plus une spécificité comme catégorie particulière, différente des catégories existantes. Celui qui choisit cette troisième position se considère à minima « ni homme, ni femme » voir revendique clairement une identité « autre ».

Par cette série de réflexions, Rogers B. montre que bien que différentes, les conditions trans-race et trans-genre ne sont pas aussi éloignées que les débats qui ont entourés ces affaires auraient pu le laisser croire ; et que l’argument selon lequel le trans-racialisme « is not a thing » ne l’était peut-être en effet que parce que son temps n’était pas encore venu. En d’autres termes que la question de la race n’attend peut-être que d’être constitué comme identité légitime pour devenir « a thing » qui mérite qu’on la considère au même titre que le sexe.

Je conclurai sur cette formulation, a priori tout à fait appropriée de Rogers B. pour signifier sa démarche dans ce livre : il convient de ne pas seulement penser sur le trans, mais de penser aussi avec le trans.

La connaissance ethnographique face au fait social

Pour le séminaire de thèse du 20 octobre dernier, nous avions à lire l’ouvrage de Matthew Desmond, publié en 2016, Evicted – Poverty and profit in the american city. L’ouvrage ayant été proposé à la lecture dans sa version d’origine, je conserverai les citations dans la même langue.

Par ailleurs, concernant l’ouvrage je ne m’intéresserai pas ici au récit en tant que tel. La question du logement et les situations très particulières d’expulsions sont certes des phénomènes sociaux intéressant et important pour saisir les sociétés actuelles, ce sujet ne concernant pas directement l’écriture de ma thèse, j’en ferai ici l’impasse. Je m’intéresserai plutôt à ce qui entoure le récit, ce qui constitue son avant et son après. Ces choses qui vont définir et préciser le type de savoir/connaissance qui est proposé par l’auteur. En ce sens, l’ouvrage a l’avantage d’être particulièrement riche justement parce qu’il explicite une forme de réflexivité de l’auteur sur son travail et sur lui même. Quelque soit les commentaires et critiques personnels que je formulerai par la suite, je tiens donc à préciser tout de suite qu’il est toujours salutaire qu’un travail sociologique fasse l’explicitation de ce qu’il est et d’où il vient. Par ailleurs, dernière précision, j’ai le défaut de ne pas dévorer les ouvrages de sociologie, je ne me sens donc pas en mesure, à l’heure actuelle, de le comparer avec d’autres qui, parce qu’ils aborderaient le même sujet et/ou mettraient en œuvre des méthodologies similaires ou différentes, pourraient présenter un contrepoint utile à cette note de lecture.

Pour ce qui est des éléments du livre que j’aborderai ici il y en a cinq. Deux avant le récit d’enquête : le « Author’s note » et le Prologue « Cold City » ; et trois après le récit d’enquête : l’« Epilogue : Home and Hope », « About This Project » et « Acknowledgments ».

1 – Tiré de faits réels… incontestables

Commençons tout de suite par le « Author’s note ». Celle-ci ne fait que quelques lignes (7 au total). Elle introduit le texte pour cadrer la situation. Le statut de l’œuvre tout d’abord : « This is a work of nonfiction » ; et le moment où se déroulent les faits racontés dans le livre, c’est à dire juste après la crise des subprimes en 2007 et alors que la crise économique vient de commencer : « …between May 2008 and December 2009 ». L’enquête se focalise donc sur une pratique – les expulsions – qui pourrait être une pratique sociale comme une autre, sauf que dans le cas qui nous concerne ici, elle est la face visible du scandale financier qui secoue l’Amérique au même moment. Étrangement, l’auteur n’explicite jamais vraiment dans ce livre la particularité de cette situation économique que traversent les États-Unis alors même qu’elle semble en nourrir directement le sujet d’enquête. Est-ce une volonté pour l’auteur de s’extraire de toutes critiques de particularisme historique ? On est tenté de le croire.

Les lignes suivantes de ce « Authors Note » posent l’ouvrage sur la défensive. Elles semblent supposer et prévenir un risque de critiques du récit proposé. Ainsi, l’auteur exprime sa fiabilité : « all the events that occured within that time period were witnessed firsthand » ; de sa capacité, si besoin, a faire la preuve de ce qu’il dit : « All quotations were captured by a digital recorder or copied from official document » ; et enfin, que pour protéger les personnes de la critique, il a fait le choix d’anonymiser le récit : « The names […] have been changed to protect their privacy ». Par ces quelques phrases, il s’agit bien sûr de protéger l’authenticité et la légitimité du récit à dire ce qu’il dit, mais aussi, cela n’est pas dit ouvertement, à protéger plus directement l’auteur de toutes suspicions.

Les deux premières lignes de ce « Author’s note » apparaissent tout à fait légitimes. Il s’agit d’évacuer aussi vite que possible le risque que le lecteur se laisse à lire un roman social. Toutefois les lignes suivantes interrogent. Il est évident que la situation d’« expulsion » est une situation particulièrement difficile à vivre pour ceux qui en sont les victimes, mais aussi qu’il s’engage dans un débat politique sur la façon de concevoir la réalité qui peut être clivant. Il se place donc dans une crispation sociale qui engage et affecte ceux qui participent à l’existence de ces situations. Exprimer la conscience de cette situation ne justifie pas pour autant la nécessité de l’exprimer. Le fait qu’elle le soit a priori révèle, peut-être plus que voulu, non seulement la tension qui habite ces situations, mais aussi et surtout la faiblesse d’une édition qui n’a pas les moyens de se préserver des attaques dont elle pourrait faire l’objet a posteriori. En cadrant ainsi préventivement le contenu de l’ouvrage, l’enjeu de ce premier élément du récit semble donc de prévenir toute libération non maîtrisée de cette tension sur un sujet potentiellement polémique. Nous voilà mis en garde.

2 – D’une situation type … à l’intérêt d’étudier cette situation

Le prologue – « Cold City » – se déroule en deux temps. Dans un premier temps, l’auteur nous plante un décor : froid, hivernal, en janvier 2008 avec des enfants qui s’amusent en lançant des boules de neige. Puis intervient une rupture dans cette situation froide, mais a priori paisible : Une voiture arrive, un homme sort, casse une porte. L’évènement, non explicité par M. Desmond apparaît arbitraire, comme une cassure de la situation. À partir de là va découler une suite d’évènements pour les habitants de ce logement. La crainte de la famille locataire – une mère et ses deux enfants – à l’égard d’un propriétaire qui dispose de moyens d’action pour la contraindre à quitter son logement. Le départ de cette famille qui les entraine dans une situation d’instabilité qu’ils vont devoir traverser bon gré mal gré. Enfin, une clôture de la situation – peut-être seulement provisoire – lorsque finalement ils trouvent un logement qui leur permet de re-rentrer dans une situation de stabilité que Matthew D. exprime par cette expression d’apparence aussi banale par sa distanciation que vitale par ses conséquences : « Things were off to a good start » (p.3). On a donc, en quelques paragraphes ici une description du déroulé type qui va être plus largement décrit dans l’ouvrage. Déroulé qui va d’ailleurs constituer la trame narrative de l’ouvrage. La première partie, la situation de départ, s’intitule Le Loyer, « The rent » ; la deuxième partie, la situation intermédiaire s’intitule Dehors, « Out » ; et enfin, la troisième partie, la situation finale, s’intitule Après, « After ». La structure du livre se révèle donc au final très simple et classique, considérant la description de la situation d’expulsion dans son entièreté.

Dans un deuxième temps de ce prologue, l’auteur revient sur la notion d’expulsion elle-même. Il fait un rapide retour historique pour remarquer que cette notion a beaucoup évolué dans l’histoire, mais qu’elle est devenue plus courante de nos jours, que les forces de l’ordre sont beaucoup plus mieux préparées et que les populations se mobilisent moins pour y résister. Il justifie aussi l’endroit ou a été réalisé l’enquête : Milwaukee, une ville à l’image des villes américaines qui permettra donc de penser la situation de l’expulsion à une échelle nationale. Abordant ensuite le sujet de son enquête, il fait remarquer que le nombre de personnes ayant des difficultés financières à payer leur loyer a augmenté et que les chiffres qui permettent de mesurer le taux d’expulsion sont à questionner au regard de leurs capacités à mesurer réellement le nombre d’expulsions dans le pays. Il considère ainsi que la relation sociale qui lie le propriétaire et son locataire a généré d’autres formes d’expulsions, non officielles, qui ne sont pas prises en compte dans les chiffres officiels. Enfin, Matthew Desmond fait remarquer que pour essayer de comprendre la société américaine, de nombreux points de vue ont été adoptés, mais qu’aucun ne s’est vraiment intéressé à cet aspect très particulier et que nous partageons tous : le fait d’avoir un propriétaire. Oubli d’autant plus dommageable pour M. Desmond que, d’après lui, pauvreté et expulsion sont étroitement liées et corrélées. Comprendre la logique sociale de l’expulsion c’est aussi comprendre le phénomène de création de la pauvreté.

Ainsi donc l’auteur nous offre ici un certain nombre d’arguments pour justifier sa démarche d’enquête et pour nous ouvrir à l’intérêt du récit qu’il va nous présenter, une situation qui devrait concerner le plus grand nombre d’entre nous.

3 – Au centre de la vie sociale, la maison.

Suite au récit, c’est avec un épilogue – « Home and Hope » – que l’auteur nous propose de nous donner les clés du récit que l’on vient de lire. Il revient dans cette partie sur l’importance de la maison – le « Home ». De sa centralité dans la vie de tout un chacun, comme lieu à la fois de refuge et d’épanouissement. Mais aussi comme point de départ et d’ancrage du citoyen concerné par les enjeux collectifs du quartier, de la ville et donc du politique. Il écrit ainsi : « It is only after we begin to see a street as our street, a public park as our park, a school as our school, that we can become engaged citizens » (p.294). La maison est donc selon lui un élément central de l’expression démocratique parce qu’elle permet la construction d’un citoyen meilleur : « When people have a place to live, they become better parents, workers, and citizens » (p.295). Le problème, selon lui, est que le temps où l’on considérait que l’on ne devait pas payer plus de 30 % de son revenu pour un logement est révolu et que les scènes d’expulsions se multiplient.

Il évoque d’ailleurs le fait – aussi étonnant soit-il – que l’expulsion a pendant longtemps été un sujet ignoré par la recherche. Mais qu’aujourd’hui, grâce à de nouvelles données et de nouvelles méthodes, on peut voir que l’expulsion est devenue un phénomène ordinaire dans les quartiers pauvres et qu’il a un fort impact sur les familles et sur les communautés qui en sont victimes. Mais que ce fait, qui pourrait être considéré comme une évidence, c’est-à-dire que l’instabilité soit inhérente à la pauvreté, n’est pas si évident que cela. Au contraire même, Matthew Desmond propose de remettre en cause cette logique. Les pauvres ne choisissent pas de vivre dans des situations instables, ils y sont forcés. En d’autres termes, on oublie de poser l’explication en termes de relation sociale : « Instability is not inherent to poverty. Poor families move so much because they are forced to » (p.296)

L’expulsion a pour effet de plonger ceux qui en sont les victimes dans la misère. Un cercle vicieux où l’expulsion et les dettes contractées deviennent autant de motifs pour que les organismes d’assistance gouvernementaux censés aider ces populations, refusent aussi de fournir un toit. Ainsi, selon M. Desmond, ce qui pouvait apparaître normalement comme une condition de la pauvreté, en devient la cause : « Eviction is a cause, not just a condition, of poverty » (p.299). Une cause d’autant plus importante à considérer que tout le monde peut-être sujet d’une expulsion lorsque les prix des loyers augmentent. Ceux n’ayant plus les moyens de payer étant mis hors des villes : « Our cities have become unaffordable to our poorest families, and this problem is leaving a deep and jagged scar on the next generation » (p.299)

Pour Matthew D., des solutions existent et ces solutions n’attendent qu’une chose, que les américains répondent ensemble et positivement à une question essentielle : « Do we believe that the right to a decent home is part of what it means to be an american » (p.300). L’auteur se place donc ici strictement sur le sol américain. On notera d’ailleurs que le fait de disposer d’un toit est déjà un droit reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 25). Est-ce que pour autant qu’il n’y a pas de mendiants ou de personnes dehors faute d’un toit, même dans des pays européens ? On peut être tenté de penser que cet appel de l’auteur à la bonne conscience des acteurs politiques et économiques est certes bien intentionné, mais qu’elle n’en demeure pas moins un peu naïve. Il aura beau dire que : « Decent, affordable housing should be a basic right for everybody in this country. The reason is simple : without stable shelter, everything falls apart » (p.300) ; les enjeux qui concernent notre capacité collective à résoudre ce problème dépassent – et de loin – la seule question du logement. Ils relèvent bien plus généralement du choix d’un modèle global d’organisation économique des biens et des ressources, accepté par tous ceux qui constituent la collectivité. Or aujourd’hui c’est bien là que le bât blesse, les sociétés s’organisent actuellement autour de la mise en opposition des intérêts des uns et des autres à travers le débat politique et la question de l’accès au pouvoir. Elles ne sont pas dans la mise en convergence des intérêts de chacun pour l’intérêt collectif. Basculement dont on peut penser qu’il serait souhaitable, mais qui – sauf erreur – n’existe pas encore dans nos sociétés modernes contemporaines.

Matthew Desmond, moins naïf, reconnait donc un peu plus loin que le premier problème à surmonter se situe dans le manque de volonté politique de remédier au problème, mais aussi, si on lit entre les lignes, dans un manque d’opposition collective des populations qui subissent, résignés, ces situations : « Imagine if we didn’t provide unemployment insurance or social security to most families who needed these benefits. Imagine if the vast majority of families who applied for food stamps were turned away hungry. And yet this is exactly how we treat most poor families seeking shelter » (p.303). C’est pourquoi, pour y remédier, il propose un certain nombre de solutions pratiques.

Dans un premier temps, il évoque le fait qu’il faudrait aider ceux qui risquent l’expulsion ou ceux qui sont expulsés à se défendre juridiquement et légalement. C’est une arme à laquelle ces derniers n’ont généralement pas les moyens économiques d’accéder, contrairement à ceux qui expulsent.

Deuxièmement, la hausse des loyers réduit l’accessibilité au logement pour les revenus les plus bas. Il considère donc qu’il faudrait augmenter le nombre de logements disponibles à ceux qui disposent d’un faible revenu.

À cette occasion l’auteur critique la logique capitaliste à l’œuvre dans le processus de location. Cette idée qu’il existerait un droit pour les propriétaires de faire le plus d’argent possible sur le dos de ceux qui sont les moins fortunés. Il fait donc remarquer que si le droit au logement est important pour garantir un « well-being » (p.305) et que l’on considère ce droit plus important que le fait de gagner de l’argent, alors il devrait être ajouté aux autres droits fondamentaux déjà reconnus sur le sol américain comme le travail des enfants, la sécurité sur le lieu de travail où le revenu minimum. Parce qu’il s’agit ici, nous dit-il, de reconnaître l’existence d’un processus dont le mot a disparu du débat : l’exploitation : « Poverty is two-faced – a matter of income and expenses, input and output – and in a world of exploitation, it will not be effectively ameliorated if we ignore this plain fact » (p.306). La pauvreté n’est pas juste le fait de disposer de bas revenus, c’est aussi le résultat d’une exploitation qui passe par l’existence d’« extractive markets »(p.306). Donner de l’argent aux pauvres à travers des aides publiques sans penser à cette logique d’extraction, c’est prendre le risque de ne pas voir que de l’autre côté les marchés sont susceptibles de monter les prix des biens au point que l’aide allouée publiquement ne serve au final qu’à être capitalisé par le privé au lieu de servir véritablement à ceux qui en ont besoin : « We have overlooked a fact that landlords never have : there is a lot of money to be made off the poor. The hood is good » (p.306).

Une pratique d’exploitation qui est d’autant plus efficace qu’elle est favorisée par un gouvernement qui a fait le choix de soutenir les propriétaires plutôt que les locataires : « it is the government that legitimizes and defends landlords’ right to charge as much as they want ; that subsidizes the construction of high-end apartments, bidding up rents and leaving the poor with even fewer options ;… » (p.307)

Conscient cependant que la critique des acteurs est limitée pour dénoncer le cercle vicieux de l’expulsion quand on est pauvre, Matthew Desmond déplace la critique vers la dénonciation d’un système politique qui semble incapable d’accéder aux racines de ce mal : « Emphasizing the importance of exploitation does not mean haranguing landlords as greedy or heartless. It means uncovering the ironies and inefficiencies that arise when policymakers try to help poor families without addressing the root causes of their poverty. It means trying to understand landlords’ and tenants’ acceptance of extreme inequality – and ou own » (p.307)

Face à ces deux libertés incompatibles que sont la liberté de profiter d’un loyer quand on est propriétaire et la liberté de vivre sous un toit abordable qui permet d’être en sécurité, l’auteur propose donc une troisième solution : que soit mis en œuvre un « voucher program » auquel tous les bas revenus bénéficieraient. La version telle que proposée par l’auteur force le trait et ressemble tout de même à un rêve : « A universal voucher program would change the face of poverty in this country. Evictions would plummet and become rare occurrences. Homelessness would almost disappear. Families would immediately feel the income gains and be able to buy enough food, invest in themselves and their children through schooling or job training, and start modest savings » (p.308).

L’auteur va tellement loin dans sa célébration de cette solution qu’il en appelle aux exemples de mises en œuvre réussies en Angleterre et aux pays bas. Une réussite qui est semble-t-il à mitiger si on considère cet article du média britannique le Guardian, publié en décembre 2016, et qui titrait : « Rough sleeping in England is soaring. It’s a scandal – but we can fix it ». Contrairement donc à ce que semble évoquer Matthew Desmond, l’Angleterre semblait en 2016 bien loin d’avoir résolu le problème de l’accès au logement pour tous.

M. Desmond est conscient que sans une politique générale, un tel programme ne pourrait fonctionner. Il conclut donc cette première partie sur ce dont il est sûr : l’injustice et le caractère inacceptable qu’une telle situation et le fait qu’elle prospère sans que quoi que soit ne soit fait alors les États-Unis d’Amérique sont un pays riche portant de nombreuses valeurs éthiques et morales : « Whatever our way out of this mess, one thing is certain. This degree of inequality, this withdrawal of opportunity, this cold denial of basic needs, this endorsement of pointless suffering – by no American value is this situation justified. No moral code or ethical principle, no piece of scripture or holy teaching, can be summoned to defend what we have allowed our country to become » (p.313)

Au terme de cet épilogue, il ne fait aucun doute que Matthew Desmond engage ici un combat personnel et politique. On pourra dire qu’il contribue ainsi à la longue tradition de ces chercheurs qui s’engagent dans une sociologie critique comme « un sport de combat ». Cela ne conteste en rien la valeur scientifique du récit proposé ou la justesse des analyses qu’il porte sur la situation en Amérique. Mais comme tout travail critique, il apparaît limité par l’absence de réflexion sur les mécanismes sociaux de l’exercice du pouvoir en société et de la place – elle aussi défini socialement – qu’occupe la connaissance du réel, comme celle qu’il propose dans ce livre, avec la mise en visibilité de ces jeux de pouvoirs.

4 – Quelle validité du discours ethnographique ?

La deuxième partie de la conclusion proposée par Matthew Desmond, comme son titre l’indique – « About this project » – revient sur les conditions de réalisation de l’enquête elle-même. Sur la position du chercheur et sur les méthodes mises en œuvre ainsi que sur les contraintes et difficultés qui ont pu se poser pendant leurs mises en œuvre.

Matthew Desmond commence tout d’abord par situer sa position sociale. À nous raconter comment il en est venu à s’intéresser à faire de la sociologie pour interroger les mécanismes de la pauvreté, du logement et de l’expulsion. Né dans une famille pauvre dont le père rappelait toujours à quel point il fallait travailler pour éviter de se trouver un jour à devoir faire la queue pour des emplois de misère, il réussit ses études et obtient des bourses qui lui permettent de s’extraire de sa condition. Au départ il veut devenir avocat, mais déjà la pauvreté l’intéresse. Sans compter que les explications avancées par les enseignants ne lui conviennent pas. Le fait que ses parents soient à leurs tours victimes d’une expulsion acte définitivement son engagement à en comprendre le processus. Les 2 explications qui lui sont proposées – forces structurelles d’un côté et inaptitudes individuelles de l’autre – ne lui apparaissent pas satisfaisantes, ce d’autant plus qu’elles semblent exonérer le modèle capitaliste de sa responsabilité : « Why, I wondered, have we documented how the poor make ends meet without asking why their bills are so high or where their money is flowing ? » (p.317)

Il choisit donc de renverser la problématique qui lui est proposée en choisissant de ne pas considérer uniquement les pauvres, mais de considérer aussi les riches. Postulant que c’est la relation entre eux qui est à la source du problème. Dit autrement, il n’y a de pauvres que parce qu’il y a des riches, et inversement. La procédure de l’expulsion lui apparaît alors comme la situation pratique qui exprime justement ces deux logiques sociales, celle du riche et celle du pauvre. Une situation propice à la mise en œuvre d’une enquête sociologique.

Pour mettre au jour cette relation et ses mécanismes, il décide de s’engager dans une ethnographie. La lecture de la presse l’amène a choisir un terrain dont les habitants sont promis à l’expulsion. Il décide de vivre dans une des caravanes pendant près de 4 mois. L’expulsion n’aura finalement jamais lieu, mais il reste tout de même, ne serait-ce que parce que l’emplacement où il se trouve lui permet de nouer et d’entretenir des contacts avec des personnes concernées par l’expulsion. De fil en aiguille il rencontre des gens qui lui parlent de leurs situations et il s’étonne de cette capacité que les gens qu’il rencontre ont à lui parler alors qu’il n’est qu’un inconnu et qu’il note ses observations sur un carnet. Ils n’ont plus grand-chose à perdre lui disent-ils. Une des personnes qu’il rencontrera dira ainsi « My life is an open book » auquel l’autre répondra « You know, I’ve got no pride or anything left » (p.319).

Évoquant son départ vers un autre quartier il constate deux réactions de la part de ceux avec qui il partage son existence. Tout d’abord que le lien d’attachement avec les personnes sur lesquels il enquête est devenu si fort qu’ils manifestent une inquiétude face aux risques qu’il pourrait encourir dans ce nouveau quartier, mais aussi que ces derniers ont une perception négative du quartier où il souhaite aller. Négative non pas parce qu’il s’agit d’un quartier pauvre comme le leur, mais en raison d’une lecture raciale : ce quartier est habité par des noirs.

Objet d’une mise à distance, il fait aussi parfois l’objet de la suspicion de ceux qu’il rencontre, mais il constate qu’avec le temps les barrières ont tendance à tomber. Les personnes sur lesquels il enquête ont autre chose à faire : « After a while, both thenants and landlords began to accept me and get on with their lives. They had more important things to worry about » (p.321). Cela ne veut pas pour autant dire qu’il est totalement accepté. Il remarque ainsi que quelques années plus tard, alors que l’enquête est terminée, Arleen, un des personnages du livre, lui demande encore s’il ne travaille pas pour les services de protection de l’enfance.

Dans ce quartier noir il découvre le privilège social d’être blanc. Et malgré quelques difficultés liées à sa condition et à l’étrangeté de sa présence pour réaliser son enquête, il se rend compte que cela n’enlève en rien aux avantages que procure son statut : « A white person living in and writing about the inner city is not uniquely exposed to threats but uniquely shielded from them » (p.323).

Il raconte aussi que ce sont les personnes qu’il a rencontrées qui lui ont permis de savoir où et quoi regarder : « It takes time too, to be taught how to notice things by people like Keisha, who have learned when to listen and what to look for. The people I met in Milwaukee trained my vision by modeling how to see and showing me how to make sense of what I saw » (p.324). Une telle affirmation est toujours ambivalente et ambigüe lorsqu’elle est faite par l’ethnographe. D’un côté elle confirme à la fois la capacité de l’enquêteur à s’adapter pour voir des choses qu’il n’aurait peut-être pas vues autrement, mais cela implique aussi qu’il y a d’autres choses qu’il n’a probablement pas vues, justement parce qu’il n’appartenait pas aux acteurs des situations étudiés de le les lui révéler.

Autre aspect du travail qui a pu constituer un problème est qu’évoque Matthew Desmond, le fait qu’il soit un homme évoluant dans un milieu essentiellement féminin. Les femmes étant le plus souvent à la maison c’est avec elle qu’il passait le plus de temps. En les aidant, notamment parce qu’il disposait d’une voiture, il était perçu par certains hommes qu’il devait y avoir une forme de récompense en échange de ces services. Or si pour Matthew Desmond, ce qui importait c’était les histoires que ces femmes, il n’a pas toujours été facile de faire comprendre cette importance du récit. Loin du don, c’est l’échange qui était préconisé dans ces situations et qui s’imposait à la lecture des situations par ceux qui les habitent. Position d’autant plus délicate pour lui que le vécu de ces personnes qui l’accueillait étant déjà difficile, il ne voulait pas ajouter à la difficulté d’une situation, la suspicion et les doutes au sein des couples qui le recevaient.

D’une certaine façon, cette enquête semble avoir été pour lui l’apprentissage de l’absence de neutralité du sociologue quand il arrive sur un terrain : Tout l’être et l’agir de l’ethnographe le situe pour ceux qu’il étudie et il faut donc composer avec ce que l’on est pour saisir les limites et les biais de sa propre inscription sur un terrain d’enquête : « My identity opened some doors and closed others. In the end, we can only do the best we can with who we are,… »(p.325-326)

En ce qui concerne la méthodologie, Desmond raconte avoir eu recours à l’observation. Elle était sa démarche d’enquête principale. Mais il a aussi eu recours aux entretiens et à la photographie. Multiplier les sources d’une information lui a notamment permis de déjouer certaines incompréhensions, voir parfois écarter des informations qui lui avaient été données et qui se révélaient au final fausses : « This proved to be incredibly useful, as some things people told me at the beginning turned out to be inaccurate. Sometimes, the truth comes out slow » (p.327). Raison pour laquelle, durant le processus d’écriture, il a fait appel à un fact-checker indépendant pour s’assurer que ce qu’il disait était vérifiable.

Matthew Desmond en vient ensuite à l’expression de sa propre expérience personnelle de l’enquête et notamment à la difficulté psychologique de vivre et traverser les situations qu’il a décrites : « The honnest answer is that the work was heartbreaking and left me depressed for years » (p.328). Une difficulté que les personnes au coeur de ces situations lui ont appris à intérioriser. Il remarque ainsi qu’adopter un comportement de distance ou de lassitude s’est révélé être un bon moyen de faciliter les échanges « pacing technique ». Mais plus dur que le terrain lui-même, c’est le départ qui a pesé le plus lourd, en ce sens qu’il disposait du privilège de partir et d’échapper aux conditions de vies que vivaient ceux avec qui il avait passé tout son temps : « I felt like a phony and like a traitor, ready to confess to some unnamed accusation » (p.328). Il est intéressant de noter ici qu’il n’explicite pas plus cette place des effets de socialisation sur lui-même et sur les conséquences probables que cela a pu avoir sur les résultats de son enquête.

En voulant comparer ses observations à la situation plus générale, il s’est alors rendu compte qu’il avait besoin d’informations de bases sur les locataires, les propriétaires, les expulsions, les conséquences, etc. C’est à ce moment qu’il s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de travail sur le secteur privé de la location. Un secteur qui concerne pourtant une grande majorité de familles pauvres. La raison qu’il découvre est assez simple : personne ne s’était, semble-t-il, interrogé sur le sujet avant lui. Face à ce vide, il décide de monter sa propre enquête quantitative à destination des locataires du secteur privé du logement de Milwaukee. Une enquête qui s’étalera sur près de deux ans et qui aura l’avantage de bénéficier du travail de terrain réalisé pour préciser les questions et éviter certains pièges dans la formulation des questions.

Les résultats qu’il obtient sont édifiants. 1 habitant sur 8 a déjà vécu une expulsion durant les deux ans avant l’enquête et la moitié de ceux qui avaient été obligés de déménager de force l’on était hors du cadre formel de la décision judiciaire. En d’autres termes, les chiffres sur lesquels se basent tous les commentateurs et sur lesquels se fondent les discussions politiques sont faux et ne restituent pas la réalité du terrain : « If public attention and ressources are a product of how widespread policymakers think a problem is, the studies that produce artificially low eviction rates are not just wrong ; they’re harmful » (p.331). Il est tout de même étrange que l’auteur utilise ici le mot « artificially ». À moins d’une subtilité de langage et d’une traduction approximative de ma part, l’utilisation de ce mot alors qu’il n’est pas nécessaire, semble insinuer implicitement une volonté politique de cacher la réalité du phénomène. Or à aucun moment M. Desmond ne vise ni ne permet de révéler une telle volonté. Reste à préciser peut-être plus clairement ce qui sépare les expulsions qui ont fait l’objet d’une démarche officielle de celles qui se sont déroulées officieusement, et de voir en quoi elles se distinguent. Peut-être que l’erreur que révèle Matthew Desmond est moins dommageable que ce qu’il laisse entendre. Malgré cela les données et le croisement avec d’autres enquêtes lui a permis de constater un certain nombre de caractéristiques de l’expulsion : sa prévalence dans les quartiers noirs et, dans ces quartiers, du fait que les femmes sont deux fois plus victimes d’expulsion que les hommes, qu’elle touche tous les âges et que le fait d’avoir des enfants, loin de protéger, en augmente au contraire la probabilité.

La discussion constante entre données d’enquêtes qualitatives et données d’enquêtes quantitatives est ce qui a permis selon M. Desmond d’assurer une cohérence entre le terrain et la portée générale du discours sur la pauvreté qu’il voulait produire. Néanmoins il n’est pas moins conscient des limites de sa volonté de généralisation : « …, it is ultimately up to future researchers to determine whether what I found in Milwaukee is true in other places. »(p.333). Mais cette nécessité de généraliser, qu’il revendique, semble aussi s’imposer lui, au point d’en contester la logique : « Maybe what we are really asking when we ask if a study is « generalizable » is : Can it really be this bad everywhere ? Or maybe we’re asking : Do I really have to pay attention to this problem ? »(p.334). Clairement, avec cette enquête, M. Desmond est dans un registre de critique d’une situation complexe bien réelle qui émerge dans la réalité. De ce point de vue, la question de la généralisation ne fait effectivement pas de sens, mais souligne la prégnance de cette injonction à la validité scientifique des affirmations proposées par la recherche selon des critères qui appartiennent au champ de la science. La crainte qu’il exprime autant que la critique qu’il formule apparaissent donc déplacées. Révélateur néanmoins de ce mélange en sciences humaines et sociales entre deux logiques de recherche, entre deux registres de l’argumentation, qui tend à mélange la recherche d’expertise et la recherche de science. Comme si pour répondre au problème de légitimité dont la discipline fait l’objet, ont pouvait y pallier en additionnant deux légitimités existantes, non moins divergentes.

Enfin, Matthew Desmond aborde son rapport à l’écriture et plus précisément son rapport au « je » dans l’écriture ethnographique. Ce « je » qui place et rend visible l’observateur dans la situation sociale qu’il décrit. Mais pour Matthew D., cette technique est problématique, même quand il s’agit d’une approche légitime puisqu’elle confère une autorité à parler de ce qui est : « Ethnographers shrink themselves in the field but enlarge themselves on the page because first-person accounts convey experience – and experience, authority »(p.334). Il est étrange qu’il traduise cela en termes d’autorité. Plaçant l’utilisation du « je » dans la situation sociale de celui qui va devoir débattre et argumenter de la justesse de ses affirmations, alors qu’il aurait pu arguer que c’est aussi un moyen de situer un point de vue personnel sur une situation donnée. Une manière d’écrire qui ne préjuge donc justement pas de la capacité à dire le vrai sur une situation, mais permet justement de se distancier en affirmant qu’il s’agit d’un point de vue sur elle. Pour lui, cette pratique d’écriture concentre trop l’attention du lecteur sur l’observateur et pas assez sur les sujets de l’observation. Ce serait donc la méthode la moins adaptée : « In fact, it may be the least well-suited vehicle for capturing the essence of a social world because the « I » filters all ». La raison qu’il avance pour cet abandon du « je » en reviens là manifestement à son engagement à produire un discours politique. Le sujet ce n’est pas lui, ce sont les personnes qui subissent la pauvreté et les expulsions. C’est notamment pour cela que quand il parle d’un « ami » dans le livre, bien souvent cet ami, c’est en réalité lui-même. Mais il est pour le moins ironique de lire ainsi l’auteur contester l’injonction à la généralisation (scientifique) et aussitôt après, légitimer sa démarche de généralisation (politique) en faisant abstraction de l’enquêteur dans le récit.

Matthew Desmond conclut cette partie sur le projet d’enquête qui a été le sien en évoquant ce lien particulièrement fort qui s’est noué entre lui et les personnes de son terrain d’enquête. Lien d’autant plus difficile à rompre que, comme il l’avait évoqué précédemment, il a aussi fallu quitter le terrain : « The harder feat for any fielworker is not getting in ; it’s leaving. And the more difficult ethical dilemma is not how to respond when asked to help but how to respond when you are given so much ». Un tel engagement sur le terrain et avec les personnes qu’il a fréquenté est particulièrement touchant, mais aussi particulièrement problématique. Car l’expression d’un tel lien social conduit nécessairement à s’interroger sur la position sociale du discours qu’il a produit. Peut-être que tout ce qui est dit dans ce travail est factuellement vrai, scientifiquement défendable, mais peut-être aussi que ce n’est là que la partie de la réalité que le Desmond militant était disposé et capable de voir de par la position sociale qu’il avait choisi d’occuper… Il est ainsi fort probable que d’autres enquêtes nuanceront son travail en abordant des aspects de la réalité sociale qui lui sont restés invisibles.

5 – La connaissance sociologique comme construction sociale

Lors du séminaire de thèse durant lequel nous avons abordé cet ouvrage, un point important a été évoqué que je n’avais pas vraiment approfondi – et à tort – lors de ma lecture préparatoire. C’est la lecture de cette partie que l’on a souvent tendance à laisser de côté et qui en dit pourtant beaucoup, sans que l’on s’en rende compte : les remerciements. Ce lieu où un auteur manifeste le cercle social sans lequel l’acte d’écriture n’aurait pas été le même, voir sans lequel il n’aurait peut-être même pas existé.

On remarquera tout d’abord que la longueur de ces remerciements est significative. Il faut ainsi près de quatre pages et demi pour évoquer l’ensemble des personnes qui ont compté, ce qui n’est pas rien. Parmi l’ensemble des noms proposés, trois noms ressortent du lot et devraient interroger sur les logiques sociales à l’œuvre au sein des sciences humaines et sociales. Trois noms qui doivent pousser à la réflexion sur les conditions de production et de diffusion de la recherche.

Juste après le remerciement général aux personnes de Milwaukee qui l’ont accueilli pendant la réalisation de cette enquête, l’auteur évoque le nom d’Amanda Cook. Amanda est éditrice chez « Crown ». Je ne connaissais pas le nom avant, mais il semblerait qu’elle occupe une place importante dans le monde de l’édition. Le fait qu’elle soit citée en deuxième est significatif du rôle particulièrement important qu’a joué l’édition dans la réussite de cet ouvrage et notamment sur la capacité de ce travail à gagner un prix Pulitzer.

Après les remerciements à l’édition vient le remerciement pour l’agent, Jill Kneerim de Kneerim and Williams. Là encore, il n’est pas donné à tous les chercheurs, notamment en sciences humaines et sociales, d’avoir un agent.

Enfin, parmi tous les autres noms évoqués dans ces remerciements, vient quelqu’un d’un statut un peu particulier, que j’ai déjà évoqué, mais que l’on ne s’attendrait pas à trouver dans un tel ouvrage, celui de Gillian Brassil : un fact-checker. En temps normal, il appartient au sociologue de réaliser cette tâche de fact-checking, cela fait parti de ses attributs. C’est lui le scientifique après tout. Mais comme je l’ai évoqué précédemment, l’enjeu dépasse celui de l’exposé d’une simple connaissance scientifique. On peut penser que la polémique au sujet de l’ouvrage d’Alice Goffman, paru en 2014, tiré de sa thèse et intitulé : On the Run: Fugitive Life in an American City, a aussi eu son effet sur les moyens mis en œuvre par l’édition pour publier ce travail. La critique concernant d’éventuelles inexactitudes, voire des inventions dans l’ouvrage de A. Goffman, semble avoir poussé Matthew Desmond et son éditeur à mettre tout en œuvre pour éviter des attaques et des polémiques.

Si donc, du point de vue d’Evicted, il apparaît tout à fait louable que ce travail de relecture et de vérification ait été fait, on ne peut que s’interroger sur ce qui pourrait apparaître comme l’existence, au sein des SHS, d’une capacité de publication et de diffusion à deux vitesses. D’un côté ceux qui ont les moyens de faire en sorte que leurs travaux soient diffusés, pour ne pas dire médiatisés… et de l’autre, les autres. On pourra toujours se rassurer en se disant que le travail mis en œuvre pour permettre un succès de diffusion ne pré-juge ni de la qualité ni de la portée scientifique du résultat proposé, mais plutôt d’une adéquation réelle et/ou supposée à son milieu social de réception. Mais cela ne peut laisser indifférent. Tout travail de recherche qui malgré sa qualité n’aurait pas la chance d’être entourée d’un contexte social d’amélioration et de promotion du travail effectué risque de prendre bien plus de temps à être reconnu dans le milieu de la recherche, voir à n’obtenir aucune reconnaissance en raison même d’un manque de soutien fondé sur des logiques sociales qui sont externes – politique et morale – à la production de la connaissance sociologique elle-même.

Pour conclure sur cet ouvrage et sur les impressions qu’il me laisse, je suis évidemment partagé. Il ne semble faire aucun doute que le travail de Matthew Desmond apporte un argument scientifiquement solide et une légitimité académique importante à ceux qui luttent pour l’amélioration des conditions de vies des plus pauvres aux États-Unis. Mais montrer que la condition de « pauvreté » est une condition sociale qui implique des acteurs dont la plupart ne sont pas visibles dans les situations qui nous concernent, relève d’une sociologie qui est, au final, assez basique. Et on peut considérer comme dommage qu’en 2016 – date de publication de l’ouvrage -, on en soit encore à devoir faire des travaux pour démontrer l’existence des phénomènes sociaux. C’est à dire à devoir rappeler que nos sociétés sont des constructions collectives et que la mise en visibilité de tel ou tel fait ou problème, dans ce cadre, est nécessairement aussi fondée sur des constructions sociales s’exprimant dans le pouvoir – ou non – de désigner et de décrire des réalités problématiques.

Autre point qui me laisse songeur est cette qualité a priori du travail, à avoir démontré que l’expulsion et donc la situation d’instabilité des pauvres n’est pas tant une conséquence de la pauvreté qu’une de ses causes. La pauvreté signifie/désigne ceux qui sont plus ou moins exclut d’une capacité à être et à agir dans le monde par rapport à d’autres qui, au contraire, dispose non seulement du droit à en faire usage, mais aussi peut être d’un devoir à réaliser cette capacité d’action. Considérer que l’expulsion constitue un rouage de ce mécanisme d’exclusion et qu’il en précipite l’existence, apparait comme une évidence. On pourrait donc jouer longtemps à savoir qui est arrivé en premier de la poule ou de l’œuf – la pauvreté ou l’expulsion –  il n’est pas sûr qu’un tel questionnement soit pertinent et encore moins qu’il soit productif, si ce n’est que comme artifice rhétorique. La portée d’une telle affirmation, si elle n’est pas inutile politiquement, n’en reste donc pas moins scientifiquement assez faible.

Du point de vue de la production d’une connaissance sociologique dans les standards de la discipline Matthew Desmond semble avoir brillamment rempli son contrat. Mais pour ce qui est de la production d’un savoir susceptible de véritablement modifier la situation qu’il dénonce, il me semble qu’il faudra attendre encore un peu…

Pour redonner sens, au sens social du monde

Bonjour à tous,

Petit retour automnale sur ce blog pour annoncer (enfin ! Après tant d’années) le début d’une thèse. Donc oui, enfin, ça y est ! Au moment du dernier souffle, avant l’abandon définitif, un directeur m’a dit « oui ». C’était il y a un an. Le temps de préparer les dossiers, de valider mon inscription, ma demande de visa etc, et me voilà, un an plus tard, à commencer une thèse à Montréal.

En même temps – pour reprendre la rhétorique macronienne bien connue en France – le plus dure reste à faire. Atteindre la montagne était une chose, la gravir sera un travail autrement plus complexe et ardu… Il va donc falloir remonter les manches pour franchir les nombreux obstacles qui se présenteront à moi. Le mémoire de maitrise avait été une source importante de frustration et abouti sur ce que je considère encore largement comme un échec. L’impossible discussion avec mon directeur d’alors – dont je reconnais totalement ma part de responsabilité – me laissera longtemps un goût d’inachevé. Mais voilà, j’espère qu’avec le projet de thèse, j’aurai le temps de développer un certain nombre de réflexions qui ont émergées depuis et qui me tiennent à cœur. La sociologie, son objet, sa légitimité comme discipline qui a quelque chose à dire sur le monde est une évidence pour celui qui a embrassé la voie de cette discipline, et plus largement celle des sciences humaines et sociales, or force est de constater que cette démonstration d’évidence est loin d’avoir convaincu l’ensemble du système académique et politique.

Reste donc maintenant à réaliser ce travail. 3-4 ans c’est long mais – en même temps – cela parait aussi finalement assez court quand on commence à regarder la largeur de la montagne à gravir ainsi que son altitude. Sans compter qu’après un mois et demi depuis la rentrée universitaire, la tentation est grand de se laisser aller. Internet et les réseaux sociaux offrent tellement de plaisirs immédiats à l’attention qu’il est tentant de se détourner des lectures académiques qui paraissent soit rabâcher des choses que l’on sait déjà, soit obliger à un effort supplémentaire d’attention pour se révéler. La mise en œuvre d’un programme de travail stricte s’impose. C’est pourquoi je vais tenter de relancer ici ce que j’avais essayé de faire il y a quelques temps avec les premiers chapitres de l’ouvrage de E. Durkheim, écrire ce que je retiens de mes lectures. Je veux croire que cette condition sociale de « nouvel étudiant » renforcera mon engagement sur ce blog, donnera une consistance supplémentaire à la mémorisation des textes – trop souvent plus vite oubliés qu’ils ont été lu – et que cela m’aidera à structurer l’argumentation de ma thèse. Disons que si j’arrive à passer ne serait-ce que la moitié du temps sur l’évocation ici de ces lectures que de temps que je passe habituellement à la rédaction de mes écrits sur ce blog – cette note comprise – je pourrais considérer ma mission remplie.

Évidemment ces notes de lectures n’auront pas la prétention de tout dire du texte. Elles seront la mise par écrit d’un point de vue subjectif sur la thématique qui m’intéresse dans le cadre de ma thèse. Disons le rapidement comme cela me vient alors que j’écris : De la scientificité de la sociologie, comment passer d’une expertise scientifique implicite à une science explicite ?

De la réflexivité…

Les sociologues reçoivent souvent le conseil, si ce n’est l’injonction, – cela a été mon cas en licence et en master – de prêter attention à la réflexivité des acteurs dans les situations étudiées. Voir, dans le meilleur des cas, à s’interroger sur leur propre réflexivité de chercheur qui, parce qu’ils sont impliqués socialement dans les situations étudiés ou qui, parce qu’ils sont eux-mêmes inscrit dans des trajectoires de socialisation, les concerne directement parce que cela affecte nécessairement le travail qu’ils réalisent.

Le hic, si l’on peut dire, c’est que penser qu’un chercheur où n’importe quel individu puisse mettre en œuvre une telle capacité est contradictoire avec tous le discours sociologique et ses apprentissages. C’est notamment nier l’incorporation d’un certain nombre de schèmes de pensés qui parce que le chercheur est un être social comme les autres, fait que lui aussi les adopte à son insu ; et c’est nier plus généralement que les constructions sociales existent bel et bien et que nous sommes tous à la fois les agents et les acteurs de ces constructions. En d’autres termes, croire que l’on peut appliquer à soi même une réflexivité, c’est croire à la capacité de l’esprit d’aller au delà de son propre corps et de sa situation pour réaliser son propre dépassement. Si une telle expression peut paraitre séduisante elle n’a absolument aucun fondement scientifique.

La réflexivité ne se décrète pas. Elle se construit socialement au gré des interactions, par les interactions et grâce aux interactions. La réflexivité est une construction sociale qui se traduit dans un certain type de dispositif organisationnel des individus composant le groupe que l’on étudie, et composant le groupe auquel on appartient. Cette réalité phénoménale particulière sur laquelle la sociologie a tant de choses à dire, dépasse évidemment l’ordre du conseil ou l’injonction éducative, morale et politique. La réflexivité est un choix qui relève en réalité de la décision politique. Elle n’est ni une immanence intérieure, ni une transcendance extérieure. Mais pour cela, encore faut il que la sociologie mette le doigt sur l’explicitation de ce qu’elle est et sur ses conditions de réalisation afin de la rendre accessible à un choix possible. Force est de constater qu’il y a encore du travail à faire… j’espère que ma thèse y contribuera.

Des limites…

D’une certaine façon, et c’est cela qui m’a peut-être le plus frappé avec la sociologie, c’est de voir à quel point les sociologues étaient eux-mêmes l’expression de constructions sociales. Constat dont la traduction la plus socio-logique qui soit est d’en déduire l’aveuglement de ces derniers à leurs propres conditions sociales d’existence. Il ne s’agit pas là d’une critique, juste d’un constat. Nous sommes tous contraint, chacun à sa position, à ce phénomène d’aveuglement. La question qui se pose c’est quoi faire de ce constat ? Faut-il accepter cette réalité et faire avec ? Ce qui ressort trop souvent de mes lectures sur les justifications sur le statut particulier de la sociologie. Ou peut-on suggérer qu’il existe des moyens, et si oui il convient de trouver lesquels, de devenir moins aveugles à nous mêmes ? C’est ce qui fonde à mon avis la démarche de science.

Est-ce que je prétend à une plus grande réflexivité ? Pas du tout. Si je m’embarque dans cette thèse c’est justement parce que je pense que ma trajectoire sociale est suffisamment différente pour que la perspective que j’entends développer soit significative au collectif des sociologues. Donc qu’elle me permettra d’aller au delà de la seule confirmation tacite d’un accord socialement institué sur ce qu’est la discipline, sur ce qu’est son objet et sur le fait qu’un tel travail, pour le moins scolaire, validerait efficacement mon acquisition de ressources intellectuelles, théoriques et méthodologiques nécessaires à la reproduction interne de la discipline.

D’ailleurs, au risque de choquer peut-être quelques sociologues qui me liraient, il convient peut-être tout de suite de préciser ici et dés maintenant mon rapport à la sociologie : je n’aimerais pas la sociologie si c’était juste pour le plaisir d’entretenir des relations avec des gens dont j’appréciais les questionnements et la façon d’être. Je n’aimerais pas plus la sociologie s’il s’agissait de raisons militantes – politiques et morales – d’engagement personnel à vouloir changer la société pour telle ou telle raison subjectives et personnelles. Enfin je n’aimerais pas cette discipline s’il s’agissait purement d’un opportunisme social où, comme le dirais P. Bourdieu, parce que les hasards de la nécessité de ma trajectoire sociale la transformait en une contrainte vertueuse, satisfaisant au maintient de ma condition. En d’autres termes et pour reprendre une expression bien connue en France, si je faisais de la sociologie à l’insu de mon plein gré.

J’aime la sociologie et je veux m’engager dans cette thèse parce qu’elle se concentre sur un objet, cette chose qui reste pour le moins toujours obscure et mystérieuse que les sociologues appel « social ». Or ce social est toujours implicite. Il est d’une certaine façon le parfait miroir du personnage maléfique de Harry Potter. Dans cette fiction pour enfant, le mal est une réalité objective qu’on ne doit pas nommer par peur de l’invoquer. J’ai le sentiment qu’en sociologie, le social est une réalité nommée que l’on ne veut pas objectiver par peur de la confronter.

Et pourtant, la capacité d’en rendre compte explicitement – j’en ai la conviction – est ce qui permettra d’ouvrir la clé de compréhension de notre « Humanité ». Humanité qui est ici à prendre dans son sens le plus prosaïque, comme pourrait l’exprimer une expression marxiste bien connue : cette capacité à devenir un collectif d’individus pour soi au lieu d’en rester à un collectif en soi. De ne pas réduire l’humanité à la définition biologique d’une espèce animale particulière à laquelle nos corps renvoient, mais à notre capacité à nous penser nous même comme des êtres humains doués d’une existence propre, d’une raison et d’une capacité d’action justifiant que nous agissions dans un sens nouveau, différent du sens que semble nous imposer – a priori et en contradiction cette fois avec Marx – les conditions matérielles.

La sociologie met en évidence une réalité qui est encore mal connue et mal perçue par la plus grande majorité des individus. Et même, je soupçonne qu’un certain nombre de sociologues ne sont pas eux-mêmes pleinement conscient de l’ampleur de cette dimension de la réalité qu’ils ont pris pour objet. C’est pourquoi, avant de finir cette note – n-ième tentative de faire de cet espace un outil de travail régulier plus que l’exutoire aléatoire de raisonnements irréguliers et trop éloignés temporellement pour faire sens – je finirai sur un exemple qui exprime tout à la fois la raison de ma passion pour la sociologie et aussi pourquoi elle représente un intérêt si central pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et à quel point elle est si centrale pour saisir ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Quand le temps disparait …

Il y a quelques mois de ça, regardant sur Youtube un documentaire sur Einstein et la notion physique du temps, je me suis rendu compte à quel point ce questionnement sur le social est non seulement important mais significatif pour comprendre le temps. Je précise tout de suite, pour avoir assisté une fois à Paris à une conférence de Hartmut Rosa au sujet de son ouvrage Accélération – une critique sociale du temps, qu’il ne s’agit pas du tout ici de revenir sur le temps social – au sens politique et morale – mais sur le concept de temps lui même.

Vous remarquerez ainsi qu’en science, le temps est une notion essentielle pour décrire l’univers et ses dynamiques. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, la référence à l’Histoire et donc plus généralement à des espaces-temps différents est aussi central. Le social n’est pas seulement un fait, il est aussi une dynamique. L’utilisation de la notion du temps est donc fondamentale et fondatrice pour comprendre et saisir les rapports qui nous lient aux autres individus et aux choses qui nous entourent. Elle permet de saisir les dynamiques de transformations des agencements d’individus, des choses, des actions, des récits que nous réalisons et exprimons par notre existence.

Mais surtout et peut-être le plus important de tout, elle est au fondement de notre capacité à penser la causalité. Cela parait bête à dire mais si on est incapable de penser le temps, on est aussi incapable de penser la causalité. Au point que cette notion de causalité devient une flagellation disciplinaire à laquelle doivent se plier les disciplines qui prétendent au rang de « science ». Faire la démonstration d’une causalité démontrable et reproductible permet de prétendre à l’affirmation selon laquelle le savoir produit appartient bel et bien au rang de la science. La notion de temps peut donc apparaitre structurante et indispensable pour ne pas dire explicative de certains aspects de la structuration sociale d’un certain nombre de nos institutions.

Et pourtant, quand on y pense, la causalité, comme la notion de temps en science, ne veulent – en soi – absolument rien dire. La causalité, pas plus que le temps n’existe. On pourrait prendre bien d’autres exemples et produire la même affirmation devant les yeux offusqués de ceux qui les emploient tous le temps au point de ne pas en saisir les fondements.

Mon objectif n’est pas ici de critiquer cette utilisation évidemment utile socialement (c’est d’ailleurs justement l’objet de ce texte – et in fine de ma thèse – de signifier cette pertinence des choses qui n’existent pas) mais de montrer à quel point il peut être utile de déconstruire un concept. Un concept qui n’a pas pour but de « signifier des choses » objectives, mais de signifier des « configurations particulières de la réalité » qui nous permettent d’appréhender le monde et les expériences que nous en faisons. Plus spécifiquement, le concept de temps nous permet de / sert à / appréhender collectivement le monde. C’est là que la sociologie entre en scène. Car pour appréhender une dimension collective du monde, il faut être capable de voir et de reconnaitre justement qu’existe une dimension particulière de la réalité humaine : le social.

Qui n’a pas, étant enfant et même encore aujourd’hui, senti l’excitation monter en lui lorsque est évoqué la possibilité de remonter le temps. Les souvenirs de la série de films « Retour vers le futur » ou plus simplement l’évocation dans la vie de tous les jours, de la possibilité – si elle était réalisable – de changer ce qu’on a pas réussi, nos erreurs, nos échecs et donc ainsi de remédier à ce qui n’a pas été fait ou de remédier à ce qui a été mal fait et dont on regrette les conséquences. La charge émotionnelle contenue dans l’évocation de la possibilité de remonter dans le temps concerne tout le monde – à partir du moment où la notion d’individualité, de responsabilité ont été acquis, cela va sans dire…

Si je prend cet exemple du « temps » c’est parce qu’au delà de son évocation à tord et à travers, c’est en réalité une notion qui est très étrange. Elle apparait tout à fait indissociable de notre capacité à comprendre le monde, à en faire sens pour soi et pour les autres mais, dans le même temps – justement -, le temps lui même en tant que chose réelle et singulière, en tant que réalité ontologique propre apparait pour sa part insaisissable. Au grand dam des passionnés de sciences fictions qui rêvent de la possibilité de voyager dans le temps, il semble insaisissable tant il soulève de contradictions quand on essaie de le manier. C’est ici, à mon avis, que la sociologie pourrait éclairer les citoyens et peut-être aussi certains apprenti-physiciens qui prendraient trop au sérieux le temps comme réalité particulière.

Lorsqu’on s’intéresse au social, on se rend compte que cette obsession à se référer au temps n’est qu’une aberration sociale. Pourquoi ? Parce que le temps – en soi – n’existe pas et n’a jamais existé. La seule réalité qui existe, c’est la possibilité de distinguer (1) des réalités matérielles dans (2) un espace donné dont (3) l’hétérogénéité s’exprime par (4) l’hétérogénéité des propriétés qui définissent la matière présente. Cette hétérogénéité des propriétés, parce qu’elle est elle-même le fruit d’un mouvement préalable, manifeste le mouvement dans ses composantes matérielles. Perçu par l’observateur, il doit construire l’idée de temps pour exprimer et saisir la notion de mouvement et la notion de matière.

Pour le dire rapidement et de façon un peu rapide, le mouvement dans un espace donné est un phénomène matériel dont la création du concept de temps permet de rendre compte.

De l’illusion de l’idée de voyage dans le temps…

Ainsi posé, la question du voyage dans le temps, revient donc en fait non pas à savoir si l’on peut agir sur une chose que l’on appellerait « temps », mais en réalité à se poser la question de la possibilité de réorganiser le monde matériel de tel sorte qu’il corresponde à l’organisation matérielle tel qu’il existait selon une mémoire que l’on nomme « passé » ou tel qui correspondrait à une organisation matérielle du monde que l’on anticipe au regard de nos connaissances présentes et que l’on a décidé d’appeler « futur ».

La tache à accomplir devient dés lors pharaonique. Il ne s’agit plus d’agir sur une chose, mais sur le tout. Dis autrement, la question revient à savoir si on peut maitriser l’univers considéré – de l’infiniment petit à l’infiniment grand – pour le transformer au point de coller à ce passé antérieur que l’on a mémorisé ou à ce futur postérieur que l’on anticipe. Sachant que, la moindre différence dans la disposition de la matière entre ce qui était vraiment l’organisation matérielle d’un monde qui a donné lieu à, par exemple, un souvenir et l’organisation matérielle que l’on a réussi à reproduire, aura inévitablement pour effet de changer la dynamique générale du système que nous aurions ainsi défini, donc de changer son futur.

C’est pourquoi, le rêve de remonter dans le temps prend tout de suite un sacré coup dans l’aile car elle n’est pas tant une question de science qu’une question technique sur la capacité objective de transformer le monde selon notre volonté. Mais, peut-être plus important encore, l’expression devient un non-sens. Car si on peut penser la réalité comme une organisation particulière de la matière, le passé et le futur ne sont eux-aussi que des formes particulières d’organisation de la matière. La seule raison pour laquelle le passé est antérieur au présent et le futur postérieur au présent repose sur un agencement particuliers de propriétés, de l’espace et des corps qui le constitue. Théoriquement donc, il n’y aurait aucun problème à recréer un passé ou un futur qui existe dans le présent. Le seul problème serait que l’on ne pourrait pas les appeler passé et futur, mais seulement des reproductions dans le présent d’un agencement matériel passé et/ou futur. La différence de taille entre une reconstruction présente du passé ou du futur par rapport au monde passé ou futur qui nous concerne étant… le contexte. On est dans ce cas, ni dans la même définition de l’espace ni avec les mêmes constituants. Rêver de voyage dans le temps n’a donc pas de sens.

Pour voyager, il faut nécessairement un voyageur capable de penser ce changement organisationnel du monde qu’il catégorise sous la notion de temps. Or en se plaçant par définition hors de la transformation, il recrée nécessairement une réalité qui n’est ni son passé, ni son futur. Et la contradiction théorique supposée du voyage dans le temps posant la question de savoir ce qu’il adviendrait du voyageur temporel s’il tuait malencontreusement ses parents avant de naître, n’a empiriquement aucun fondement scientifique puisque ce ne serait pas ses parents, mais une reconstruction ultérieure de parents qui, dans ce cas, donneraient simplement naissance a un doublon du voyageur. Ni plus, ni moins.

Ce que nous appelons passé pourrait tout à fait se situer dans le futur et inversement ce que nous appelons futur, se situer dans notre passé sans jamais que cela ne pose en fait aucun problème théorique ou empirique qui soit. Cela ne changerait strictement rien du point de vue des lois qui organisent la matière. les situations continueraient à se réaliser selon les propriétés de l’espace considéré et peu importe qu’elles appartiennent à des configurations que nous appelons « passé » « présent » ou « futur ».

Dans l’expression « voyager dans le temps » il n’y a donc ni « voyage » ni « temps ». C’est – en soi – une expression vide qui révèle notre capacité à faire sens du monde, collectivement, sans pour autant dire quoi que ce soit de pertinent sur le monde lui même. Ce qui fait sens dans cette expression c’est que nous soyons d’accord pour qu’elle exprime quelque chose en quoi nous nous reconnaissons mutuellement. La relation sociale devient alors plus forte que la réalité du monde à laquelle est prétend renvoyer. Et la force de la sociologie est d’avoir su implicitement mettre en évidence cette dimension très particulière de notre réalité.

Cela n’est pas à dire que ce sont de purs fantasmes, des preuves que nous nous sommes plongés dans des illusions individuelles et collectives et que le monde n’est qu’un artifice de notre esprit. Bien au contraire, il s’agit ici, et avec la sociologie, de se rendre compte que grâce aux capacités dont nous sommes dotés individuellement, nous sommes capable de générer une réalité nouvelle, une réalité pratique – langagière et symbolique – qui se surajoute à la réalité phénoménale expérientielle du monde que nous percevons par notre corps. Et donc, que si l’on veut comprendre la société, les débats qui nous agitent, les institutions, les constructions sociales diverses et variées qui nous organisent, on y arrivera jamais si on fait l’impasse sur cette dimension particulière de la réalité. En d’autres termes : si le temps n’existe pas en soi, il existe néanmoins bel et bien dans nos têtes simplement parce qu’il nous est pratique socialement.

Pour finir, une petite expérience de voyage dans le temps…

Cette construction sociale qui nous fait considérer le temps comme une chose qui existe est d’autant plus importante, que sans peut-être l’avoir jamais remarqué, vous la pratiquez déjà tous les jours lorsque vous vous levez pour aller au travail. Vous reproduisez les conditions matérielles de la reproduction d’un évènement afin que ce qui s’était passé dans le passé – votre capacité à aller au travail hier – soit reproduite dans le futur – votre capacité à aller au travail demain.

Il suffit, pour s’en rendre compte, de faire une petite expérience de voyage temporel :

Prenez une balle dans votre main. Tenez là à bout de bras, puis laissez là tomber. La balle tombe, rebondit sur le sol un certain nombre de fois, puis s’arrête.

Reprenez la balle et refaite exactement la même expérience. repositionnez vous exactement au même endroit. Tenez là exactement de la même façon. Faite la tomber exactement de la même façon. La balle, va une nouvelle fois tomber, rebondir et s’arrêter. Selon les lois de la physique, le mouvement risque de ne pas être exactement le même parce que vous avez été incapable de reproduire exactement les conditions objectives qui étaient présentes lors de votre premier lâché de balle. Pourtant, dans les faits, et si dans la deuxième expérience vous aviez pu faire véritablement exactement la même chose, en remettant la balle exactement dans les conditions de la première expérience, la balle aurait reproduit exactement le même mouvement. Vous auriez ainsi exactement réalisé ce que vous espériez. Bravo ! Vous avez réussi à faire voyager la balle dans le temps.

Pourquoi est-ce un voyage dans le temps ? Parce que la balle n’avait absolument aucune raison de revenir à sa position initiale – c’est à dire la position juste avant que vous ne la lâchiez – si ce n’est en raison de votre intervention. Par votre action, vous avez changé le cours de son existence et donc son rapport au monde pour la remettre dans une situation théoriquement similaire à un temps passé qu’on pourrait assimiler à un voyage dans le temps… Évidemment l’observateur n’a pas changé lui. Il n’a pas voyagé dans le temps. Mais dans le principe du « voyage dans le temps », la seule différence entre ces deux situations c’est que l’on assimile la balle à tous l’univers qui est autour de nous. Faire un « voyage dans le temps » revient en fait à considérer que la balle est l’ensemble de l’univers, faisant abstraction du voyageur.

La vulgarisation excitante de la physique évoque aussi la possibilité d’inverser les propriétés de l’espace pour que le mouvement de la matière s’inverse et qu’elle se réorganise en sens inverse. En d’autres termes que les + deviennent des -, que les phénomènes d’attraction deviennent des phénomènes de répulsion etc, et inversement. Problème… dans ce cas comment serait-il possible de s’extraire de l’univers pour ne pas être impacté par son inversion ? Si cette façon d’évoquer le voyage dans le temps semble plus séduisante pour signifier que le passé ou le futur que l’on aura constitué sera notre « vrai » passé ou notre « vrai » futur, elle n’en apparait pas moins problématique – Soit dit en passant, cela n’empêche pas l’idée que ce type de phénomène existe mais que nous ne nous en rendons simplement pas compte -. Car ce passé inversé serait effectivement notre passé mais réduit de la bulle spatio-temporel qui nous contiendrait. En d’autres termes, pour reprendre la contradiction apparente que soulève l’expression des conséquences possibles de tuer nos parents avant de naître, nos parents ne seraient tout simplement plus les mêmes parce que leurs actions ne seraient plus fondé sur l’existence de l’enfant auquel ils ont donné naissance. Une nouvelle réalité passé apparaitrait, mais celle-ci se serait reconstruite en l’absence du voyageur. La matière serait donc arc-bouté sur une fracture spatio-temporelle, fracture d’autant plus large que l’on remonterait loin dans un soit-disant passé. L’organisation matérielle du temps passé s’écarterait de la mémoire que nous en avons au fur et à mesure que l’impact de notre absence produirait ses effets sur ce monde inversé.

Au final donc, la seule différence entre l’expérience de la balle et l’idée que l’on se fait du voyage dans le temps, type retour vers le futur, c’est 1 qu’il ne s’agit pas juste d’une balle, mais d’un univers entier qu’il s’agit de réagencer ; 2 que nous pratiquons le voyage dans le temps tous les jours – imparfaitement, c’est là tous le problème – sans nous en rendre compte. Autant dire que vu qu’il est quasiment impossible de le faire parfaitement pour une balle, le faire à l’échelle de l’univers, relève au mieux d’une douce rêverie sans conséquences, au pire d’une illusion destructrice fondée sur l’incompréhension que notre action serait fondée sur une construction sociale – l’idée de temps – qui n’a pas le sens empirique qu’on lui attribut.

Sans compter que qui s’intéressera du sort de ceux qui, n’étant pas avec le voyageur, auront à subir son pouvoir de transformation et subiraient donc les conséquences sur leurs vies de la moindre faille, limite, erreur, qu’il réaliserait ? Si jamais l’humanité résolvait le problème technique qui est ainsi posé par la maitrise du temps, c’est à dire en réalité notre capacité de maitriser l’ensemble de la matière dans un espace donné, on déboucherait sur un problème politique d’une ampleur autrement plus grande.

Du temps… au social.

Le temps, comme le social, sont des concepts qui signifient sans pour autant qu’ils ne renvoient à des réalités concrètes que l’on puisse désigner objectivement. Et il y aurait erreur à vouloir les constituer ainsi. Les sociologues sont tentés par cette objectivation du social comme le physicien est tenté par l’objectivation du temps. Une science du social, si tenté que la sociologie s’y intéresse, a donc pour tache d’expliciter ce processus par lequel nous passons de l’un à l’autre. Elle éclairera cette confusion/illusion si nécessaire, parce qu’elle nous est pratique – mais aussi par absence d’une compréhension bien compréhensible – qui tend aussi à nous éloigner de la compréhension du monde tel qu’il est, au point, parfois, et c’est là toute la force du social… de nous amener à lui contester sa propre réalité.

Qu’est ce que le social ? Retour sur une incapacité sociologique à saisir l’action humaine 5/5

VI – Le social, la sociologie, « et après ? »

La sociologie est une discipline essentielle. Elle nous permet de nous interroger sur nous-mêmes. Elle nous permet d’ouvrir et de mener un espace d’enquête, d’échange, de réflexion, voire de contribution effective sur autant de réalités qui nous concernent directement en tant que « sujets » organisés socialement.

Mais en même temps, la sociologie m’a toujours semblé être aussi tenté par une forme de dissimulation. En consacrant l’analyse conceptuelle, politique et morale des terrains, elle faisait disparaitre la compréhension objective de la réalité des processus matériels engagés dans les situations qu’elle décrivait et analysait. Sous couvert de mener un travail scientifique qui permettrait à terme de lever l’un des derniers voiles sur une réalité qui nous concerne directement ; le voile conceptuel, politique et morale, revenait rapidement dissimuler les traces de ce qui avait été révélé. Comme si le travail que la sociologie permettait d’engager affrontait un mur de verre invisible, dressé par ses principaux acteurs et représentants. Non pas un mur qui empêcherait de révéler des vérités nouvelles, constitués par l’enquête, grâce à l’étude et à la logique ; mais plutôt un mur qui effacerait toute interrogation sur les prémisses matérielles qui permettent de forger de telles vérités. Car tout le problème des sciences sociales est d’être dans la posture du serpent qui se mord la queue : tout savoir sur le social est lui-même le fruit d’une construction sociale. Dès lors, comment échapper à ce cycle infernale ? Comment fixer l’existence de savoirs objectifs en dehors de ce processus de construction – et donc aussi de remise en question permanente – des savoirs ?

Ce n’est donc que dresser un constat que d’affirmer que tout en prétendant à la légitimité du discours scientifique, les sciences sociales ont bien du mal à produire un discours sur les fondements proprement matérialistes du phénomène qu’elles proposent d’étudier. Et si les sciences se sont pourtant construites et détachées de la philosophie grâce à une réorientation de leurs questionnements leur permettant de penser l’élaboration d’outils afin de faire exister une échappatoire à cette boucle épistémologique interne ; force est de constater que les sciences sociales, en tant que disciplines revendiquant leur attachement à la science, ont pour leur part bien du mal à poser cet enjeu au centre de leurs propres préoccupations. En attendant que ce moment survienne, elles détournent les yeux pour éviter de devoir dresser l’ultime constat et ses conséquences : devoir accepter de considérer que le savoir qu’elles produisent réduise l’humanité, sa centralité comme sujet pensant et agissant dans et sur le monde, à un phénomène naturel tout à la fois aussi certain que potentiellement éphémère.

Le problème que pose une science du social et qu’elle est la seule à poser, est simple : comment peut-on rendre compte des regroupements d’individus très particuliers qu’on appelle « société » ? Notamment et plus spécifiquement – même si pas exclusivement – pour ceux qui nous sont les plus accessibles et qui nous concernent le plus directement, les sociétés humaines ? Ces phénomènes sont à l’évidence les fruits de corps sociaux, c’est-à-dire les fruits de l’action des individus, hommes et femmes, qui les composent. Mais avec cette série d’articles, j’espère avoir pu vous convaincre de l’existence de deux ordres de réalités parallèles et distincts susceptibles d’en rendre compte : celui de la psychologie, d’un côté, qui repose sur les capacités cognitives de notre cerveau à appréhender notre environnement, et celui du langage, de l’autre, issu de cette capacité sans pour autant lui être réductible, qui permet d’élaborer une relation très particulière avec cet environnement et qui permet justement l’émergence de ce qu’une science du social pourrait appeler « la société » – à la différence de toute autre forme de cohésion d’individus qui serait le fruit de processus psychologiques.

Les préjugés sur le langage sont forts. On a tendance intuitivement à le considérer avec importance, mais dans le même temps on a bien souvent du mal à saisir pourquoi cet argument – langagier / symbolique – devrait être considéré de façon si importante. Après tout, non seulement le langage a besoin de corps pour exister, mais surtout, l’expérience quotidienne nous incite à nous en détourner. Ne vivons-nous justement pas dans une époque de désaffection vis-à-vis des discours ? Rares sont ceux qui aujourd’hui peuvent dire qu’ils font encore confiance dans les arguments que produisent les médias et les représentants politiques. Les citoyens, de plus en plus confrontés à des promesses non tenues ou à des révélations sur les « dessous » de tel ou tel évènement, de tel ou tel personnage public sont de plus en plus les spectateurs de l’instrumentalisation des discours à des fins de réussites personnels, économiques, marketings ou de stratégies partisanes. Face à cette désaffection on en appelle généralement aux actes, aux preuves, aux images, comme si la seule chose qui soit au fond vraiment importante en dernier ressort, ce sont les faits. Et il est vrai que les faits sont importants. Mais si vous avez lu les articles qui précèdent, vous savez aussi que ce qui justifie les sociétés repose justement sur l’incapacité objective individuelle d’avoir accès aux faits, à cette réalité qui devrait fonder notre action. C’est pourquoi, pour accéder néanmoins à ces faits, on va nouer un type particulier de relation avec son semblable : une relation symbolique. Une relation qui n’est pas juste importante, elle est tout simplement indispensable à la réussite de l’action individuelle.

D’ailleurs, lorsqu’on y regarde de plus près, l’argument selon lequel il y aurait une désaffection vis-à-vis de la parole publique, médiatique, n’est pas tant fondée sur le constat de son inutilité empirique que sur le constat d’une perversion du discours visant à en cacher d’autres. Ce que montre en réalité la désaffection vis-à-vis des discours, notamment de nos jours avec la période électorale en cours, c’est que les récits qui sont adressés aux électeurs servent d’abord et avant tout à proposer une vision symbolique positive de la réalité. Or ces constructions, si elles ont l’avantage d’avoir souvent tendance à exprimer publiquement une volonté collective pour gagner en adhésion, ont aussi le défaut d’avoir tendance à cacher des homologies symboliques privées, non moins réelles, qui pourraient contredire cette adhésion populaire. Parce que prendre le risque de faire coller la réalité symbolique exprimée publiquement avec la réalité perceptible de ce que l’on est, c’est prendre le risque de ne pas permettre une adhésion indispensable à la réussite de ce que l’on incarne quand on est un candidat qui vise à gagner une élection. Cette dissimulation est d’ailleurs si efficace – parce qu’elle n’est pas pensée comme réalité agissante incontournable – qu’elle rend bien souvent l’électeur, qui n’a bien souvent pas accès à la réalité perceptible pour comparer, incapable d’être et d’agir politiquement de façon cohérente. C’est dire à quel point les mots sont importants….

Cependant, loin de moi la volonté de maintenir une dichotomie stérile entre des « paroles » et des « actes ». Rien ne serait évidemment plus réducteur que ça, et cela pour deux raisons essentielles :

1 – les paroles sont des actes et les actes peuvent être des paroles. Il ne s’agit donc pas de distinguer les actes d’un côté et les paroles de l’autre mais de poser l’argument – à mon avis plus scientifiquement tenable – selon lequel les actes visant à la production de symboles (qui je le rappelle, ne sont pas nécessairement des actes parlés) n’ont pas la même fonction que les actes du corps visant à agir ou à réagir directement sur le monde, et qu’il est donc nécessaire, d’un point de vue de science, de les considérer séparément.

Pour l’anecdote, ma plus grande désillusion vis-à-vis de la sociologie, et notamment de la sociologie pragmatique, était qu’en s’intéressant aux actes pris dans leurs généralités, elle n’opérait pas la distinction scientifique qui lui aurait permis d’aller plus loin dans la compréhension des phénomènes qu’elle considérait. Non seulement elle me donnait le sentiment de redire ce que d’autres pouvaient déjà dire, mais que ce faisant, elle en restait à la surface expérientielle des choses. Qu’en éludant de sa compréhension un questionnement sur les fondements explicatifs et sur la rationalisation matérielle des situations avec leurs causes objectives, elle se privait d’une capacité d’élaborer une compréhension sur les conséquences objectives que ces réalités impliquaient. Mettant ainsi de côté ce qui, à mon sens, constitue une démarche de production de savoirs en science. Cette approche, qui avait manifestement toute mon attention lors de mes débuts en sociologie, entretenait ainsi le flou sur la définition de son objet – certainement par manque de moyens j’en conviens. Ce faisant, elle n’arrivait pas à tracer la frontière qui marque la séparation entre la conviction personnelle instinctive et subjective qu’élabore le chercheur-penseur, et la construction collective raisonnée et objective qu’élabore le chercheur-scientifique.

Ne distinguant pas clairement les actes de la parole des actes pris dans leurs généralités, la sociologie produit ainsi une étrange ambiguïté sur l’étude de ces choses qui pourtant n’existent pas : le travail, la violence, le sport, le journalisme, les médias, la famille etc. Tous ces objets qui sont ainsi à la fois, a priori, des objets légitimes du travail sociologique – combien de livres et articles ne portent-ils pas le titre « Sociologie de … », sans oublier ces deux fameuses orientations que sont la « sociologie critique » et la « sociologie de la critique » – et dans le même temps sont régulièrement remis en cause par une démonstration sociologique qui vise à mettre en évidence qu’ils n’ont pas d’existences en soi. Qu’ils sont des constructions, c’est-à-dire des rationalisations de situations complexes, sous forme symbolique, qui ont autant pour objet de mettre en œuvre une capacité d’action collective que, par effet rétroactif, de la contraindre.

Il est ainsi généralement attendu du sociologue, et c’est bien normal, qu’il soit capable de rendre compte de ces choses que sont le travail, le journalisme, la famille, etc. ; qu’il nous aide à les comprendre, à voir où sont les problèmes, mais pas qu’il les remettes en question. La réponse qu’il propose doit être contenue dans l’espace autorisé qui permet la poursuite de ces constructions sociales. Et c’est pourquoi, au final, bien souvent le discours sociologique se réduit à une dimension politique et morale. Les conditions objectives des corps, des contextes et de leurs histoires sont considérées comme incontournables. Tellement incontournables qu’elles empêchent la possibilité d’explorer d’autres alternatives propres à ce qu’une science du social serait pourtant susceptible de proposer. C’est pourquoi, si une expertise – par exemple – du travail a tout à gagner à faire intervenir le sociologue dans son analyse, il me semble qu’une sociologie qui voudrait approfondir sa science se perd en s’intéressant aux actes de travail en soi. Car si le terrain d’enquête permet l’existence d’une zone de recoupement évident entre les deux démarches, l’interrogation initiale et la finalité de la recherche engagent des raisonnements qui sont, pour leurs parts, très largement disjoints.

Ainsi, si dans les deux cas il importe pour le sociologue de comprendre pourquoi les actes sont réalisés dans un sens si particulier que l’individu en vient à s’effacer lui-même pour adopter le sens que les autres lui donnent, comprendre la mise en œuvre de ce processus au regard d’une situation donnée n’a rien à voir avec la quête d’une capacité à révéler les fondements objectifs d’un tel processus vis-à-vis de n’importe quelle situation. D’un point de vue social, c’est comprendre que nos actes ne sont ni nécessairement fondés sur les actes qui précèdent (trajectoire), ni sur les contextes qui les contiennent (contexte d’action), et que donc ils ne peuvent suffirent à l’analyse… sauf à poser comme fondement, à mon avis heuristique, qu’il existe bel et bien deux types d’actes distincts qui se répondent l’un l’autre et qu’il convient de les constituer séparément pour saisir l’existence et l’importance d’une dimension spécifiquement sociale de l’action.

Mais comment fonder une rationalité scientifique qui permette de différencier et d’ancrer ces deux aspects a priori indissociables de la réalité ?

2 – Aux actes du corps précèdent des perceptions du corps, aux actes de la raison précèdent des perceptions de raisons. Produire une telle distinction est essentielle si on souhaite améliorer notre compréhension de la dynamique des corps : dynamique des corps individuels d’un côté et dynamiques des corps collectifs de l’autre. Et si l’objectif paraît similaire parce qu’on partage une volonté a priori commune de comprendre d’où viennent les dynamiques de ces corps, où ils vont et comment ils se transforment, les phénomènes susceptibles d’en rendre compte n’en suivent pas moins des relations de causalités différentes. Mais pour le voir encore faut-il prendre le temps de les distinguer…

Car dans les situations réelles, les deux processus sont joints et se réalisent parallèlement. Ils se répondent l’un l’autre en permanence. À tel point qu’il est devenu impossible de les penser séparément. Pourtant, s’il s’agit de saisir des causes initiales et d’envisager la capacité de penser leurs conséquences possibles, alors la nécessité de prendre en compte leurs différences devient indispensable. C’est d’ailleurs ce qui justifie pleinement l’existence d’une frontière disciplinaire entre la psychologie et la sociologie. Frontière que j’ai essayé de rendre visible dans les parties 3 et 4 de cette série d’articles. Il n’y a ainsi rien de social dans l’étude des actions qu’un individu est susceptible de produire naturellement lorsqu’il est confronté à des expériences sensorielles de son environnement. Lorsqu’il les acquiert, les mémorise et les réutilise pour définir son action. Par contre considérer qu’un individu est un parmi d’autres et que ses actions sont orientées selon un rapport collectif, médié par des interactions au cours desquels s’échangent des symboles qui modifient les perceptions du monde qu’il a été susceptible d’élaborer à l’aide de ses sens, est ce qui permet de faire émerger quelque chose de nouveau. Car si les actes du corps s’expriment dans l’instant pour transformer un rapport individuel à une situation perceptible, alors les actes symboliques visent à modifier un rapport collectif à des situations considérées comme imperceptibles ou inatteignables, qui appartiennent à un ailleurs et/ou à un autre temps.

Au terme de ces articles et des 2 postulats que je viens d’énoncer qui, selon moi, permettent véritablement de fonder une compréhension sociale – scientifiquement tenable – de l’action collective par rapport à une compréhension psychologique fondée sur l’agrégation de la multitude des actions individuelles, je souhaite maintenant mettre en exergue quatre conséquences qui me semblent essentielles pour penser et engager une compréhension matérialiste de nous-mêmes en tant que sujets sociaux. Je ne m’attarderai ici que sur les conséquences qui touchent aux dimensions théoriques et disciplinaires d’une telle pensée sur le social. Je laisse l’analyse des conséquences politiques et pratiques d’un tel savoir à de futurs articles.

– Premièrement, contrairement à la mise en avant de la complexité des situations par la philosophie sociale et qui lui permet de justifier ses analyses, il convient d’affirmer à l’inverse la simplicité des principes qui fondent l’existence d’un processus social. Que l’expression pratique et située d’un phénomène soit difficile à percevoir dans sa totalité est une évidence. On peut même dire que l’accès à la réalité pris comme totalité est caractéristique de l’utopie scientifique : qu’il s’agisse, dans le cas d’un phénomène humain, du nombre des individus engagés, de la complexité et de la maitrise du langage mis en œuvre, du nombre important de facteurs externes qui viennent interférer avec son déroulement, de causalités historiques, ou encore en raison du fait que celui qui capte les données est généralement constitutif de la situation qu’il mesure. Mais cela ne change en rien la nature du phénomène, ses principes, et le fait que cela constitue une réalité objective en soi. C’est pourquoi le langage qui est utilisé pour décrire de tels phénomènes ne peut plus être celui de la philosophie. Le travail philosophique est utile et nécessaire pendant la période de temps qui va de la perception d’un problème dont les fondements restent imperceptibles, à l’énonciation d’hypothèses plus ou moins complexes pour résoudre intellectuellement ce problème. Il peut aussi permettre d’énoncer les conduites morales qu’il conviendrait d’adopter vis-à-vis de ces situations problématiques compte tenu de ce que nous sommes capables d’en saisir.

Mais le travail de la science consiste justement, une fois cela posé, à réaliser le travail inverse. Il consiste à considérer que les fondements d’une réalité quelle qu’elle soit, ne sont pas imperceptibles par nature, et qu’il convient donc de suspendre son jugement et son analyse tant que la quête des moyens pour se mettre en capacité d’objectiver la réalité problématique considérée ne sont pas résolus. Et lorsqu’il le sera – objectivé -, d’y restreindre son analyse. Le temps de la philosophie qui s’intéresse au monde se réduit donc au temps nécessaire avant la mise en œuvre de capacités nouvelles de perceptions de la réalité. Une fois ce processus engagé, le langage philosophique est soit contraint par l’avancée des techniques, soit, et c’est là son salut en tant que discipline qui a son rôle à jouer dans le champ disciplinaire, se trouve dans la position d’être celle qui est légitime à penser la mise en relation de savoirs disjoints. C’est pourquoi la science se doit d’adopter un outil d’expression plus synthétique, plus en capacité de rendre compte du réel et de ses propriétés, et de mettre en relation des mesures pour en produire des analyses d’un type différent. Pour cela un autre outil est à la disposition du chercheur, il s’agit du langage mathématique. Parce que, sans oublier que la mathématique, comme la philosophie, est d’abord et avant tout un outil au service de ceux qui les utilisent et dont la valeur dépend des arguments qui servent à nourrir son accomplissement – ainsi la statistique actuelle bien que mathématique laisse largement ouverte la porte aux critiques qui en contestent ses utilisations sondagières abusives – il n’en reste pas moins qu’il est l’outil qui répond le mieux aux nécessités de la synthèse matérialiste dont a besoin le raisonnement scientifique pour s’accomplir.

– Il en découle, deuxièmement, que les savoirs produits ne peuvent plus se suffirent de concepts qui rendent compte de logiques conceptuelles ou intellectuelles, c’est-à-dire qui rendent compte de façons de penser fondées sur les individus qui les ont produits. La mise en œuvre d’une science du social implique de travailler à pouvoir mettre en équation un type de phénomène particulier – c’est à dire à exprimer les relations objectives nécessaires et suffisantes pour le décrire – afin de le rendre plus accessible à l’objectivation des relations de causalité qui le fonde, en dehors du jugement subjectif de ceux qui l’étudient. Ce serait alors la possibilité d’engager une science du social capable de formuler des lois réfutables. Lois qui encore aujourd’hui restent à construire mais qui ne pourront exister qu’à partir du moment où le choix sera fait de décrire le monde pour ce qu’il est plutôt que pour ce que l’on pense qu’il est ou pour ce que l’on pense qu’il devrait être.

Les conséquences pratiques d’une telle réorientation du questionnement sont très importantes pour le chercheur. Elles impliquent notamment un changement dans la formulation des savoirs eux-mêmes. Ainsi l’homme ou la femme d’une science du social ne pourra plus se satisfaire d’une description plus ou moins vérifiable d’une situation et de la capacité d’en produire une analyse qui s’inscrit dans une confirmation ou dans une critique d’autres analyses. Au lieu de cela, il ou elle aura pour travail d’interroger les outils et leurs limites afin d’améliorer leurs capacités de perception du réel, mais aussi et surtout de faire la démonstration empirique que les analyses produites avec ces outils possèdent une effectivité à dire ce qui est, ce qui a été ou ce qui va être, et pourquoi ils ont cette capacité.

Comme souvent en science, on peut trouver une fonction utilitaire à l’élaboration de tels savoirs. Qu’il s’agisse d’aider des semblables à réaliser des actions en fonction des buts qu’ils poursuivent ou bien de les aider à surmonter des problèmes qui les concernent. On peut aussi penser ces savoirs permettront l’organisation des corps et la stabilisation des groupes sociaux nécessaires à l’enrichissement des structures symboliques qui, en retour, permettront d’étendre nos capacités sociales et individuelles ; ou à l’inverse qu’ils permettront de produire les mises en garde utiles et nécessaires à des actions dont les acteurs qui les réalisent ne perçoivent pas les conséquences, actions qui pourraient d’ailleurs être fondées sur les mésusages de ces mêmes savoirs.

Mais tout savoir possède ses limites et une responsabilité attachée aux conséquences que sa mise en œuvre entraîne. Responsabilité qui, dans le cas d’une science du social, ne sera plus seulement une responsabilité théorique et morale, indexée à la position sociale occupée, mais sera une responsabilité politique objective dont les conséquences sur ceux qui en subissent les conséquences pourraient être opposées à ceux qui les ont mis en pratique. Contrainte d’une responsabilité donc, qui, il faut bien le reconnaître, serait bien difficile à assumer pour les promoteurs d’une science du social compte tenu du développement actuelle de la discipline.

Plus intéressant sur le fond, une telle capacité replacera nécessairement l’humanité au sein d’une réalité dont bien souvent la posture humaniste tend à vouloir la soustraire. Car au-delà des dimensions morales qu’on décide ou non de lui attribuer, l’Humanité sera dorénavant une partie prenante objective et objectivable des causes et des conséquences qui l’affectent. Dès lors, la remise en question de soi, comme organisation collective, deviendra un problème objectif à résoudre au gré des situations dans lesquelles nous serons individuellement et/ou collectivement impliqués. La politique deviendra aussi une affaire de science et la sociologie aura, parmi d’autres disciplines, son mot à dire quant à la mise en œuvre de cette capacité collective.

– Troisièmement, un savoir sur le social est un savoir qui, comme tous les autres savoirs scientifiques, repose nécessairement sur une capacité à isoler – au moins temporairement – la chose que l’on étudie des facteurs extérieurs. Un tel savoir ne peut donc s’élaborer qu’à partir du moment où on accepte de considérer la chose étudiée toutes choses égales par ailleurs ou, pour le dire plus pratiquement, en travaillant à la possibilité d’isoler empiriquement la chose dans le cadre d’expérimentations scientifiques en laboratoire. Mais en sciences sociales – et encore aujourd’hui – l’idée que l’expérimentation soit possible, a été et est encore largement contestée voir combattue. Or c’est justement cette idée, celle selon laquelle il n’est pas possible d’isoler un phénomène social de son contexte, qui est révélateur de l’ambiguïté qu’entretiennent les sciences humaines et sociales vis-à-vis de leurs objets. Elle confirme aussi ce problème que pose un discours qui a du mal à rendre compte de la portée des savoirs qu’il est amené à exposer, de rendre compte dans quelle mesure ils sont applicables ou à quel point ils sont significatifs des situations décrites. Bien souvent le discours sociologique ressemble plus souvent à un journalisme du temps long ou à une réalité conceptualisée, qu’à un véritable discours scientifique visant à produire des savoirs nouveaux permettant une meilleure compréhension de la place que nous occupons dans la mécanique générale du monde et comment nous y contribuons.

Une science du social pour se réaliser doit donc nécessairement postuler la possibilité qu’elle aurait d’étudier des collectifs de corps identiques dans des contextes identiques où seule la part symbolique pourrait constituer la variable de transformation de ces situations théoriques. Dans ce cas une science matérialiste du social pourrait théoriser et produire des lois susceptibles de rendre compte des formes que prennent ces situations symboliques, comment elles surviennent et ce qu’elles entrainent. Mais pour cela elle aurait nécessairement besoin de reproduire en laboratoire les conditions de réalisation de tels phénomènes. Bien évidemment, il ne s’agira pas ici de manipuler des individus à leur insu. Cela constituerait non seulement un interdit moral évident à ne pas franchir mais cela poserait deux problèmes scientifiques très concrets qu’une telle pratique ne pourrait éviter d’affronter. Le premier serait que les phénomènes sociaux ne concernent pas seulement l’humanité. On peut donc tout à fait imaginer des situations sociales qui impliqueraient des corps différents de celui de l’anthropologie. Comment faire alors si l’être humain est le seul corps qui puisse être mis à l’épreuve ? La seconde raison, peut-être bien plus importante encore, est qu’un corps humain est déjà par définition tellement complexe qu’il n’est pas maitrisable, en soi, dans le cadre de l’expérimentation. Ces expérimentations s’appuieraient donc sur des individus réels dont elles seraient dans l’ incapacité de connaître – a priori – et de maitriser – a posteriori – les conditions et propriétés d’existence. Un tel biais scientifique serait si fondamentalement contradictoire avec la raison même qui fonde la volonté d’expérimentation qu’une telle idée n’aurait pas beaucoup de sens. On peut aussi légitimement estimer que si de telles expérimentations étaient menées, elles montreraient très rapidement leurs limites.

C’est pourquoi il me semble nécessaire de travailler à synthétiser ces capacités dont nous sommes dotés et, en l’occurrence, pourquoi il convient de mettre en œuvre les savoirs dont nous disposons déjà sur la matière pour faire advenir une telle possibilité. Or la robotique et l’intelligence artificielle se développent très rapidement de nos jours et il ne fait aucun doutes, qu’à court terme, ils seront en mesure de proposer à la recherche sociologique des corps qui – même s’ils ne satisferont pas l’équivalence stricte avec la figure humaine – seront tout de même susceptibles de fournir à la science des corps dont les principes d’actions et de réactions seront au moins maitrisables et contestables dans le cadre de l’expérimentation et des résultats ainsi produits.

Ayant cette possibilité en perspective, et si on accepte de considérer le social comme une réalité objective mesurable qui appartient au champ des réalités matérielles, alors une recherche scientifique peut s’envisager. Car les phénomènes sociaux sont, de par leurs matérialités, soumis aux mêmes principes que ceux qui organisent les autres réalités matérielles : notamment celui de causalité. Dès lors, si toute action peut être établie, tout action peut être décrite selon une succession d’évènements le long d’un axe temporel ; et si toute action peut être établie dans ses étapes successives au regard des conditions nécessaires aux transformations observées, alors on peut rendre compte des causes comme des conséquences qui président à l’existence du phénomène considéré. Mais, pour cela, encore faut-il se donner les moyens pratiques de réaliser une telle possibilité. C’est le seul moyen de rendre visible les causalités particulières de son objet, c’est le seul moyen de développer une compréhension théorique de l’objet que l’on étudie, et c’est au final le seul moyen d’accomplir un projet de science qui permette de faire sens de ce concept qu’est celui de « sens de l’histoire ». C’est-à-dire de donner du sens à cette idée qu’il existe un sens socialement construit d’un devenir collectif.

Par ailleurs, pour les non-scientifiques qui me liraient, je tiens tout de suite à préciser qu’il ne s’agit pas ici de rappeler à la vie une pensée « déterministe ». Car si le déterminisme théorique est effectivement une quête constante pour toutes les sciences parce qu’il permet de fonder un critère de vérité scientifique, cette quête n’a de légitimité que parce qu’elle permet de mieux comprendre et de mieux réduire en retour l’indéterminisme des situations pratiques. Indéterminisme qui découle directement de la complexité des situations réelles qui nous concernent. Ce concept d’indéterminisme ne sert d’ailleurs bien souvent qu’à décrire ces situations, le plus souvent naturelles, dont les facteurs ne sont pas maitrisés. Situations et contextes d’actions qu’une discipline de science tente justement d’annuler – au moins théoriquement – pour constituer les savoirs dont elle a besoin sur les objets qui la concernent.

D’ailleurs pour revenir sur cette question de la distance qui sépare le réel des conditions de laboratoires, on ne peut que constater la volonté historiquement traçable des sociétés humaines à réduire l’écart qui sépare les deux. Sa volonté de réduire l’indéterminisme des situations naturelles qu’elle affronte. Il en va ainsi de la maitrise des corps – via, par exemple, la médecine et les techniques de la santé – et de la maitrise des contextes – via, par exemple, la maitrise technique et technologique des cadres de vies dans lesquels se déroule l’action comme l’urbanisme et l’architecture. Autant de moyens d’augmenter en retour l’effectivité et la prévisibilité des phénomènes d’ordre symbolique dont un groupe social a besoin pour rendre possible ses actions collectives. Et ce n’est pas faire œuvre de scientisme que de dire ça, c’est simplement faire le constat que nos interactions se réalisent de moins en moins dans des contextes naturels définis par une organisation extérieure qui a ses propres règles, et de plus en plus dans des contextes construits dont nous définissons nous-mêmes les règles parce que nous en sommes les architectes. Ainsi, lentement mais sûrement, nos sociétés basculent de contextes immaîtrisés vers des contextes maitrisables, renforçant en retour l’importance du social sur notre devenir.

Si donc on accepte l’existence d’une matérialité du monde social, si on accepte de considérer la capacité de traduire mathématiquement les relations de principe qui la constitue, et si enfin on considère possible de synthétiser le social au sein de l’expérimentation en laboratoire, alors il convient de finaliser l’argument en réinterrogeant la conception que nous avons de la place qu’occupe une telle discipline dans le champ des sciences. C’est d’ailleurs sur ce dernier point que je terminerai cette conclusion.

– Dernièrement donc, de cet état pratique d’une science du social découle que les savoirs qu’elle produit pourront être dorénavant pleinement intégrés et justifiés au sein d’une continuité disciplinaire naturaliste. Ainsi, contrairement à un certain a priori récurrent en sciences humaines et sociales, il n’existe en réalité aucune différence de nature entre elles-mêmes et les sciences de la nature. La différence qui est régulièrement opposée à la logique scientifique classique repose en réalité sur la qualité particulière des constructions symboliques qui organisent les sciences humaines et sociales. En d’autres termes, la distinction qui est mise en évidence tient surtout à une forme d’auto-justification fondée sur la défense d’une façon de penser du chercheur et non sur la particularité de la chose qui est étudiée par ce dernier. En l’occurrence, c’est la dimension intellectuelle qui polarise les sciences sociales.

À l’inverse, on constate très souvent que les différents niveaux de savoirs qui sont proposés par des disciplines dites de sciences, se répartissent selon des définitions socialement partagés et pratiquement éprouvés des objets qu’elles choisissent. Ainsi, si on prend l’exemple des corps biologiques, les disciplines peuvent soient s’intéresser aux corps pris comme « finalité » d’un processus d’adaptation à un environnement – ce qui a amené par exemple à la théorie de l’évolution – soit comme réalité en soi – ce qui a amené à la médecine -, soit encore comme point de départ à la compréhension de ce que ce processus fait au monde – c’est le cas de multiples disciplines telles que l’anthropologie, la psychologie sociale, ou l’éthologie, etc. Dans le cas de cette dernière orientation, les disciplines puisent alors dans les multiples approches et intérêts que nous avons pour la spécificité des agencements humains. Or pour exprimer notre intérêt, la dimension intellectuelle constitue une issue importante ; car en s’intéressant aux perspectives que permet d’envisager l’existence d’une réalité – et pas à la réalité elle même – l’espace de réflexion utile et nécessaire a cet avantage de ne pas avoir vocation a être éprouvé pratiquement.

L’étude d’un phénomène est donc toujours pris entre plusieurs ordres de questionnements : celui en dessous, qui cherche à rendre compte de ses conditions de possibilité d’existence, celui intermédiaire, qui questionne le présent pour voir ce que l’on peut en dire et ce que l’on peut en faire, et celui au-dessus, qui cherche à rendre compte des réalités nouvelles auxquelles ce phénomène donne la possibilité d’exister. Les sciences humaines et sociales ont cherché à faire de même et de nombreuses disciplines se sont donc construites pour rendre compte de ce qu’a permis l’émergence de ces capacités si particulières dont l’humanité dispose : L’économie, l’histoire, la politique, la linguistique, la démographie, etc.. Autant de recherches qui étaient fondées sur des phénomènes qui découlaient de réalités existantes a priori connues. Problème, comme j’ai essayé de le décrire dans cette série d’articles, la biologie et la psychologie ont échoué à rendre compte de l’ensemble des prémisses nécessaires à la compréhension de ces phénomènes. C’est donc sur une remise en cause de ces prémisses que la naissance de la sociologie a pu se fonder et espérer contribuer scientifiquement à la compréhension de notre réalité.

Cependant elle n’arrive pas à faire rupture avec son histoire et ainsi à engager le tournant épistémologique qu’elle porte. Elle n’arrive toujours pas à définir son objet, à se restreindre à la réalité qui la concerne… alors comme pour toutes les autres disciplines en sciences humaines et sociales, elle se focalise sur ce qui lui permet de se justifier dans l’immédiat. C’est à dire contribuer intellectuellement sur la chose politique et moral ; sur la chose qui, relevant de son domaine, est tout à la fois la plus proche et la plus éloignée scientifiquement de l’objet qu’elle prétend étudier et qui lui permettrait de produire une justification objective. A ce titre l’écoute de l’émission « La suite dans les idées » de Sylvain Bourmeau, du 4 février 2017 au sujet de l’ouvrage « La sociologie, une révolution » de Marc Joly, apparaît comme un n-ième exemple de ce recroquevillement d’une discipline de science sociale sur elle-même (https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/la-sociologie-une-revolution). Comme s’il n’y avait à retenir de la légitimité d’une discipline à exister, que sa « révolution » interne, c’est-à-dire à considérer comme seules pertinentes les luttes internes qui lui ont permis de se réaliser, et non les fruits objectifs, les connaissances réelles, acquises par le biais de ces luttes. Il en résulte d’ailleurs cette impression en fin d’émission que la sociologie est belle et bien considérée, une fois de plus, comme la discipline surplombante, placée au dessus des autres, qui pense l’ensemble. Une position de super ou méta-discipline que tend normalement à occuper la philosophie. Mais il est vrai que c’est justement sur cette incapacité à réaliser son propre dépassement scientifique qu’une science du social  achoppe. À cela, il manque – peut-être – l’achèvement d’un changement de paradigme qu’elle a su initier et susciter par ses interrogations et ses enquêtes sans pour autant arriver à en compléter la réalisation.

Il est d’ailleurs remarquable que lorsqu’un sociologue évoque les phénomènes sociaux, il inclut nécessairement mais inconsciemment la dimension individualiste anthropologique de l’explication. Il ne le dira jamais ouvertement, mais c’est une condition de légitimité de son discours. Il viendrait ainsi peu à l’idée d’un sociologue d’étudier des sociétés animales mais pas moins à l’idée de ne pas prendre en compte l’importance des trajectoires des individus qu’il étudie. C’est donc une condition nécessaire et pratique pour que son propos soit entendu. Mais dans le même temps il lui faut assurer la défense et le maintien des frontières disciplinaires qui légitiment son discours et donc se dissocier de ces disciplines qui l’empêcheraient de revendiquer la légitimité de sa propre position. À quoi bon parler d’une spécificité sociale si elle découle directement de connaissances psychologiques ? C’est pourquoi, pour opérer cette rupture, il lui faut définir ce qui relève d’une description spécifique – le quoi ? – et ensuite dire et justifier en quoi cela constitue une spécificité – le pourquoi ?. Or les constructions intellectuelles et les terrains étudiés sont particulièrement complexes et ambivalents si l’on souhaite répondre précisément à ces questions. Que l’on parle de don, d’habitus, de capitalisme, de démocratie, de domination, de genre, de pouvoir ou que l’on cherche à les raccrocher à des terrains précis que l’on aurait préalablement décrits, le chercheur ne peut pas se soustraire à des dimensions premières biologiques et psychologiques ou contextuelles, qui ne le concernent pas directement – il ne peut tout simplement pas s’en abstraire. Il peut seulement faire « comme si » et euphémiser une réalité qu’il ne souhaite pas exprimer. En se sens, il est vrai de dire que la sociologie propose « un nouveau régime de pensée » … de là à dire qu’il est scientifique, est un pas que je ne franchirai pas.

Il est vrai qu’il peut exister, entre des disciplines aux frontières adjacentes, le même flou que celui qui peut exister entre les objets qu’elles ont définis comme objet d’étude. Ainsi, j’évoque dans la partie 3 de cette série d’articles, cette capacité objectivement constatable que nous avons de mémoriser notre perception de l’environnement. Il ne fait aucun doute que cet environnement, notamment pour ceux qui vivent en ville, est de moins en moins naturel. Que cet environnement est aujourd’hui de plus en plus composé de téléphones, d’ordinateurs, d’outils divers, de constructions urbaines, de moyens de transport, etc. Il ne fait donc aucun doute qu’une mémoire fondée sur un environnement façonné par l’homme entraînera, a priori, des différences par rapport aux actions de ceux qui ne disposeraient pas de telles transformations dans leur propre environnement. Dans ce cas, si c’est le contexte qui devient la variable pertinente, c’est aussi l’existence même d’un objet propre à une discipline qui disparaît. Car cette tentation de pointer l’existence de différences extérieures aux individus, encouragé par cette idée que le social est lui-même extérieur aux individus, entraine la mise en œuvre d’une analyse le plus souvent superficielle puisqu’elle ne touche que rarement, voire jamais, à la compréhension de la spécificité du processus qui est mis en œuvre dans les phénomènes décrits. Cette zone d’entre-deux, qui permet d’utiliser dans un point de vue social, le résultat indirect de capacités sociales sur un environnement sert très souvent à l’expertise sociologique. Elle lui permet de réaliser des expertises comparatives, le plus souvent entre pays, qui engagent des réponses pratiques qui mettent de côté les questionnements sur les processus eux-mêmes. S’agit-il dans ce cas de processus véritablement sociaux ? Force est de constater qu’il est difficile de le nier complètement mais il serait tout aussi difficile d’accepter une telle affirmation. On parlera plutôt dans ce cas de processus « sociétaux », c’est à dire de processus qui engagent l’ensemble des phénomènes qui participent de l’existence d’une société et non de la dimension spécifiquement sociale qui la rend possible.

Mais il est vrai aussi que le social occupe une place particulière dans les sciences. Et contrairement à un autre a priori souvent véhiculé au sein de ces disciplines, elle n’est pas une discipline parallèle de l’économie, de la démographie ou de la linguistique. Elle n’est pas « à côté », distincte, mais en réalité une discipline en amont de ces dernières. Ainsi, seule une science du social peut contribuer à fournir les arguments de compréhension des phénomènes dont ces disciplines secondes (l’économie, la démographie ou même la linguistique, etc.) rendent compte. Ainsi, un sociologue du travail, n’étudie pas le travail, mais la façon dont notre façon de penser le travail fait exister ce qu’on appelle le travail. Il en va de même de l’économie. Si la sociologie était une science du social elle serait susceptible de rendre compte de ce qu’est l’économie comme discipline, c’est-à-dire une construction sociale visant à produire des savoirs qui intéressent ceux qui l’étudient et la pratique, aussi bien que ce qui constitue la part sociale de la réalité économique telle que l’économie – la discipline – l’étudie. C’est ce qui fait que s’il peut tout à fait exister une sociologie de l’économie (de la discipline et du phénomène), il ne peut pas y avoir en retour une économie de la sociologie. Car dans ce dernier cas, soit cette économie concerne la capacité d’action des représentants de la discipline sociologique, mais il faudrait alors démontrer que cet effet sur la capacité d’action est spécifique à la sociologie par comparaison avec d’autres disciplines et de quelle capacité d’action il s’agit (la réalité objective à laquelle renvoie l’équation 2+2=4 ne change pas en fonction des réalités économiques) ; soit, s’il s’agissait de s’intéresser à une véritable capacité d’orientation de l’action, alors il me semble que l’on serait inévitablement amené à se rendre compte que l’on s’intéresse en fait à la dimension sociale de la réalité économique, et donc non pas à une économie de la sociologie comme on pourrait le penser de prime abord, mais bien plutôt à une sociologie spécifique des acteurs économiques vis à vis d’une sociologie des sociologues.

C’est pourquoi, si notre objectif est d’interroger ici la place des sciences sociales dans le champ des sciences il faut tout de suite oublier ce tableau qui nous vient instinctivement en tête et qui, dans sa version la plus simple, distinguait d’un côté les sciences naturelles, et de l’autre les sciences humaines et sociales. De mémoire cela donnait à peu près ça :

Sciences naturelles
Sciences humaines et sociales
– Mathématique
– Physique
– Chimie
– Biologie
– Géologie
– Philosophie
– Économie
– Histoire
– Anthropologie
– Démographie
– Psychologie
– Sociologie
….

Le problème d’une telle représentation est non seulement qu’elle coupe la réalité en deux ordres distincts – Naturel / Humain -, ce qui n’a pas de fondement scientifique valable ; mais surtout elle fait comme si elle sous-entendait que le monde physique n’avait pas d’histoire ou que les corps humains n’étaient pas eux-mêmes des corps physico-chimiques, ce qui est particulièrement problématique si on souhaite comprendre quoi que ce soit de la réalité du monde qui nous entoure, des relations de causalité qui en relient les différents niveaux de réalités, et de la place que nous occupons en son sein.

Il peut donc apparaitre plus utile de se tourner vers d’autres représentations. Une recherche rapide sur internet m’oriente vers ces quelques exemples :

1 – Celui là, par exemple, tiré d’un site dont l’orientation religieuse parait certaine (Source : http://www.inquisition.ca/fr/livre/thonnard/philo/s008_p0095a0109.htm) :

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2 – Ou celui là, tiré d’une page de la fondation Jean Piaget (Source : http://www.fondationjeanpiaget.ch/fjp/site/ModuleFJP001/index_gen_page.php?LANG=FR&NIV=1&MENU=8&IDMODULE=72&IDPAGE=370) qui vise à penser les relations entre les différents domaines de sciences selon différentes dimensions.

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3 – Ou encore ces trois représentations tirées du « Encyclopédie project »  (Source : https://encyclopedie.uchicago.edu/node/162) :

a – Tout d’abord la représentation de Diderot parue dans l’Encyclopédie en 1751 :

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b – La division de Chambers dont la première édition date de 1728 :

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c – et cette représentation qui serait tirée d’une publication de Bacon « The Advancement of Learning » publié en 1605

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4 – On peut aussi noter cette représentation tirée d’auguste Comte, empruntée à la page Wikipédia sur la science (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Science) et qui présente l’arborescence suivante  :

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5 – Ou enfin, l’arbre évolutif des savoirs de Gregg Henriques (Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Tree_of_Knowledge_System) :

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Comme on le voit, si certaines représentations présentent des similitudes, il ne semble pas y avoir de consensus et toutes pourraient être discutées. Néanmoins, si on prend toute la mesure de l’importance du langage et de ce qu’est le travail de la science (travail individuel et collectif visant à rendre compte des réalités phénoménales du monde dans lequel nous vivons), ces représentations apparaissent toutes imparfaites. Je vous propose donc en guise de conclusion une autre approche, qui vaut ce qu’elle vaut et qui sans avoir une quelconque prétention de dire ce qu’il faudrait penser de l’organisation des disciplines scientifiques pose néanmoins un certain nombre de propositions ouvertes à la discussion.

Ainsi, pour penser la place d’une science sociale au sein des sciences, on peut déjà distinguer deux types de questionnements. Les disciplines dont le questionnement vise à rendre compte des causes particulières matérielles (le plus souvent invisibles) des phénomènes qui les intéressent. Dans ce cas on parlera plutôt de science fondamentale. Et de l’autre les disciplines qui visent à la compréhension et, in fine, à la maitrise des relations qu’un phénomène complexe entretient avec les différents aspects des contextes dans lesquels le phénomène est amené à se dérouler. Dans ce cas on parlera plutôt d’expertise. La différence porte sur la façon dont la société organise la compréhension du phénomène. Dans le premier cas il s’agit d’élaborer une discipline à vocation mono-disciplinaire fondée sur un objet dont elle est la seule à rendre compte. Pour ce faire elle établit des savoirs généraux sur l’objet lui-même à l’aide d’expérimentations et propose des lois qui s’appliquent en toutes circonstances. Dans le deuxième cas, la discipline vise plutôt à l’ouverture inter-pluridisciplinaire et à la description et à l’analyse de situations naturelles, quitte pour cela à fonder une nouvelle discipline qui ait pour but de réaliser cette synthèse pratique. Mais dans ce deuxième cas, les principes qui font la raison d’être de tel ou tel phénomène sont postulés comme déjà connus. Ce qui importe c’est de les éprouver en contexte, dans des conditions spécifiques, situées, sources d’interrogations parce qu’elles sont justement les raisons pour lesquels le phénomène est considéré par le chercheur. Il s’agit alors d’élaborer une connaissance générale, mais située dans le temps et dans l’espace, sans prétention à la production d’un quelconque savoir universel.

En mettant en évidence ces deux pôles de la recherche on est typiquement aux deux bouts de l’axe phénoménal. Du côté de la science fondamentale le chercheur est en quête des propriétés qui fondent l’existence et la pertinence matérielle de son objet, alors que du côté de l’expertise le chercheur est en quête des finalités phénoménales, c’est-à-dire intéressé par la forme particulière que des propriétés prises dans un contexte particulier donnent à voir et à faire.

Ainsi, la géologie qui fut ma première passion d’enfance et qui l’est toujours aujourd’hui encore, est typiquement une discipline d’expertise qui propose des connaissances objectives fondées sur des savoirs définis par ailleurs. c’est-à-dire une discipline qui constitue sa compréhension des phénomènes qu’elle étudie en étudiant la rencontre située de nombreuses propriétés physico-chimiques différentes. Son sujet n’est ni la physique, ni la chimie, mais la forme particulière d’un produit de cette rencontre qui s’exprime dans notre environnement. Il s’agit donc typiquement d’une discipline d’expertise scientifique qui vise à répondre à des questions pratiques, non d’une science fondamentale qui viserait à définir une réalité matérielle en soi. Ce qui n’enlève rien à sa pertinence pratique pour ceux qu’elle concerne.

La sociologie, celle que j’ai connue à l’université, est typiquement dans cette situation de la discipline d’expertise. N’ayant pas réellement de réalité matérielle désignée à étudier en soi, elle exprime une analyse générale de produits phénoménaux. Produits qui trouvent leurs spécificités dans la rencontre en situations de multiples variables d’analyses plus ou moins pertinentes. En soi, une telle approche ne serait pas un problème si les chercheurs acceptaient que, dans un discours rationalisé sur elle-même et sur son objet, comme pour la géologie que j’évoquais précédemment, la discipline non seulement affirme mais revendique sa filiation avec des savoirs produits par d’autres disciplines plus fondamentales, telle que la psychologie, la géographie, l’économie et bien d’autres… Or en contestant par exemple à la psychologie la capacité à dire ce qu’il en est des phénomènes sociaux, la sociologie se trouve dans la situation ambigüe de devoir à la fois tenir un discours d’expertise en éludant son attachement à des disciplines existantes tout en souhaitant prétendre au discours de science fondamentale sans désigner cette réalité particulière qui justifierait qu’on y consacre une science. Mais en essayant de tenir les deux bouts de l’arc phénoménal, le discours sociologique tend à s’éloigner du projet scientifique qui était le sien pour prendre la forme d’une philosophie sociale qui, il est vrai, est plus à l’aise avec ce type de difficultés.

Cette difficulté à se positionner se retrouve d’ailleurs dans cette défense des sciences sociales à vouloir être considérées comme des disciplines qui construisent leurs objets, sous-entendant par là, en contradiction avec toutes les enquêtes sociologiques sur la pratique scientifique que les autres sciences ne construisent pas leurs objets. Ou à vouloir considérer une dimension historique particulière alors que toutes les réalités matérielles en ont une etc. Or si on tire toutes les conclusions de la partie 4, on sait que toutes les disciplines de sciences sont en réalité des sciences sociales. Mais que c’est la façon dont elles sont organisées et la question à laquelle elles tentent de répondre qui fonde tout à la fois leur unité et leurs différences vis-à-vis des démarches non scientifiques. Ainsi, on peut dire de la physique qu’elle est une science sociale de ces phénomènes dont on peut dire qu’ils ont un caractère physique.

La question qui se pose pour une science du social, n’est donc pas tant de savoir si les sciences sociales utilisent les bonnes méthodes puisque ces méthodes sont fondamentalement communes avec d’autres sciences, mais plutôt de savoir en quoi elle serait capable de rendre compte de réalités matérielles spécifiques, définissables objectivement par tous ceux qui travaillent sur les phénomènes qui la concernent. Qu’elles ne soient donc pas juste une science sociale, mais bien d’abord et avant tout une science sociale du social.

C’est pourquoi je vous propose une autre représentation, différente de celles proposées préalablement. Cela fait quelques années que je souhaitais l’intégrer dans un article sur ce blog, la voici :

Cette représentation du champ des sciences veut résoudre plusieurs points :

– Tout d’abord en réunissant dans le même cadre l’ensemble des sciences, ce tableau veut résoudre la discontinuité habituelle qui est généralement établie a priori et qui dissocie les sciences naturelles d’un côté des sciences humaines et sociales de l’autre

– Ensuite, à l’aide d’un axe vertical, signifier la hiérarchie de complexité que je sous-entendais dans la partie 2 de cet article qui, dans une continuité phénoménale de la réalité, lie dans un seul tenant, les réalités de la physique aux réalités humaines que nous réalisons par nos actions, à l’aide d’une échelle qui va des corps les plus simples au plus complexes.

– Ensuite à l’aide d’un premier axe horizontal, signifier l’existence d’une histoire qui concerne toutes les sciences et qu’il n’existe donc pas une seule histoire qui serait l’Histoire humaine. Car l’Histoire avec un grand H qui ne s’intéresserait qu’à l’Humanité n’est en réalité que la petite histoire avec un petit h, d’une Histoire plus globale et générale qui concerne tout le système naturel. Ainsi L’histoire concerne autant l’homme qu’elle concerne directement ceux qui en physique travaillent autour de la notion d’ « expansion de l’univers », que ceux qui en géologie travaillent autour de la notion de « temps géologique », ou que ceux encore qui, en biologie, travaillent autour de la notion de « théorie de l’évolution », etc.

– Ensuite, comme je l’expliquais précédemment, un deuxième axe horizontal vient compléter l’axe historique puisqu’il vise à rendre compte cette fois des développements auxquels une science fondamentale donne lieu. Ainsi, si des catégories générales telles que la physique produisent des savoirs sur les fondements explicatifs de certains types de phénomènes, ces derniers trouvent ensuite une continuité et un développement naturel en se prolongeant par la mise à l’épreuve pratique des savoirs ainsi produits dans des situations plus précises et particulières. Dès lors, les disciplines d’expertises ont pour objet de fournir des réponses qui se veulent plus pratiques mais aussi plus situées et attachées à leurs contextes.

– Enfin, dernière remarque sur ce tableau, sur la présence des mathématiques et de la philosophie. Deux formes plus spécialisées du langage qui vise à sortir des limites du langage commun pour rendre compte du monde. Ce sont des formes particulières du langage, des outils au service de notre capacité à rationaliser le monde. Ils sont donc transversaux à toutes les disciplines de sciences. Mais si les mathématiques sont le langage de la mise en relations de propriétés fondamentales particulières, la philosophie vise pour sa part au développement de notre capacité à penser le réel pris comme un tout complexe et difficile à saisir.

Je terminerai donc cet article en disant que les disciplines des sciences sociales sont des disciplines qui ont à la fois le privilège et la difficulté d’être directement confrontées à elles-mêmes. Qu’elles sont les fruits de constructions qu’elles ont pour tache de déconstruire. Elles sont donc privilégiées parce qu’elles ont la chance de pouvoir se prendre elles-mêmes comme objet ; mais elles sont handicapées parce qu’en considérant qu’elles sont elles-mêmes leur propre objet, elles sont perpétuellement obligées de se remettre en question. Ainsi, la difficulté de la sociologie à aller au bout de la logique scientifique que je critique est, je crois, le résultat de cette double tension. Située entre le confort que procure une position qui peut tout à la fois s’accommoder d’une distanciation avec la réalité – personne n’oblige le sociologue à des résultats précis ou à sa capacité d’anticiper un devenir social – et des privilèges qu’octroie cette distanciation – la reconnaissance de l’intellectuel et de sa capacité en tant qu’individu à penser le monde et à le faire penser à ses semblables. L’incapacité de la sociologie à s’extraire elle-même de ses propres constructions sociales alors qu’elle est peut-être la plus à même d’en comprendre les rouages est aussi très certainement la preuve la plus éclatante de l’importance qu’une science du social aurait à saisir scientifiquement le phénomène qui la concerne. De mettre en œuvre une capacité à s’extérioriser, grâce aux outils et à la démarche scientifique, afin de produire des connaissances qui, sans ce travail, rend tout à la fois impossible la transformation du monde et la maitrise de ces transformations.

Considérant en plus que l’époque actuelle consacre la massification des outils de communication et que la communication est plus que jamais vouée à prendre une part prépondérante si ce n’est centrale dans la définition de nos réalités collectives, politique et moral, il me semble que faire une telle impasse est non seulement une erreur, mais constitue une faute. Faute parce qu’elle laisse ouverte, de manière trop peu questionnée, le développement et l’utilisation sans compréhension des conséquences, de nombre des outils de captation des discours qui prolifèrent aujourd’hui. Or le temps où les contraintes matérielles empêchaient l’idée même de pouvoir mesurer très concrètement le social est fini. L’heure est plutôt aux Frankenstein et aux expérimentations hasardeuses. Il est donc temps que le débat sociologique sur ce qu’est l’argument politique et moral, sa légitimité, ses contours et sa mise en œuvre, soient dorénavant posés. Mais ce cadrage scientifique d’une nouvelle dimension de notre réalité, la réalité sociale, qui fait partie du développement normal de la rationalité humaine, ne pourra se faire sans la revendication d’une connaissance proprement matérialiste du monde social que nous forgeons. C’est pourquoi, si la sociologie souhaite prétendre à l’ancrage scientifique de son discours et à l’accomplissement d’une pratique qui vise non plus à essayer d’interpréter le monde mais à entrer concrètement en adéquation avec la réalité qui la constitue, elle se doit de changer de pratique. Cela nécessite des outils à la mesure de l’objet que l’on souhaite étudier et d’un langage capable de synthétiser l’expression des données et des relations qui existent entre ces données. Et si le discours intellectuel a effectivement su insuffler un raisonnement qui a ouvert à la possibilité de penser le social, il doit maintenant laisser la place à la mise en œuvre des actions à même d’en rendre compte.

Parce que rendre possible l’accès à la matérialité des phénomènes sociaux c’est se donner la possibilité de penser l’existence de causes accessibles à la raison humaine, quand l’emploi de concepts tels que ceux de « complexité », d’« incertitudes », de « relativité » ou d’« indéterminisme » renvoient à une impossibilité – soit-disant naturelles – d’y accéder. Bien sûr, la réalité est complexe, incertaine, relative et indéterminée, mais ce sont là des problèmes dont il revient justement à une science de les résoudre, pas d’en dresser le constat normatif d’une soit-disant inaccessibilité. Ces mots appartiennent au discours philosophique lorsqu’il s’agit de pointer l’existence de limites politiques et morales à l’élaboration de savoirs, de méthodes et d’outils, pas au travail scientifique.

Durant ma licence à l’université de Nice, je me rappelle d’une phrase de Karl Marx qui nous avait été cité durant des cours de sociologie et qui disait à peu près ceci : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, il s’agit dorénavant de le transformer ». À cette époque, une telle affirmation me semblait tout à fait légitime compte tenu des limites pratiques d’un travail philosophique trop coupé des réalités dont il visait à rendre compte. Mais aujourd’hui, quand je vois la sociologie autant impliquée à décrire et à interpréter les transformations sociales qui se jouent un peu partout dans le monde, je me dis que cette phrase de Karl Marx brille par le silence qu’elle fait de ceux qui produisent les savoirs utiles aux transformations qu’il conviendrait de mettre en œuvre : les sciences. Je voudrai donc, d’une certaine façon et pour conclure, reprendre à mon compte cette phrase de Marx en y ajoutant cet oubli particulièrement dommageable :

Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, la science en a produit des connaissances objectives et a su lui fournir les savoirs nécessaires à sa transformation. Il est temps, dorénavant, que l’Humanité se prenne elle-même pour objet afin de rendre possible la maitrise de sa propre capacité transformatrice.