Qu’est ce que le social ? Retour sur une incapacité sociologique à saisir l’action humaine 5/5

VI – Le social, la sociologie, « et après ? »

La sociologie est une discipline essentielle. Elle nous permet de nous interroger sur nous-mêmes. Elle nous permet d’ouvrir et de mener un espace d’enquête, d’échange, de réflexion, voire de contribution effective sur autant de réalités qui nous concernent directement en tant que « sujets » organisés socialement.

Mais en même temps, la sociologie m’a toujours semblé être aussi tenté par une forme de dissimulation. En consacrant l’analyse conceptuelle, politique et morale des terrains, elle faisait disparaitre la compréhension objective de la réalité des processus matériels engagés dans les situations qu’elle décrivait et analysait. Sous couvert de mener un travail scientifique qui permettrait à terme de lever l’un des derniers voiles sur une réalité qui nous concerne directement ; le voile conceptuel, politique et morale, revenait rapidement dissimuler les traces de ce qui avait été révélé. Comme si le travail que la sociologie permettait d’engager affrontait un mur de verre invisible, dressé par ses principaux acteurs et représentants. Non pas un mur qui empêcherait de révéler des vérités nouvelles, constitués par l’enquête, grâce à l’étude et à la logique ; mais plutôt un mur qui effacerait toute interrogation sur les prémisses matérielles qui permettent de forger de telles vérités. Car tout le problème des sciences sociales est d’être dans la posture du serpent qui se mord la queue : tout savoir sur le social est lui-même le fruit d’une construction sociale. Dès lors, comment échapper à ce cycle infernale ? Comment fixer l’existence de savoirs objectifs en dehors de ce processus de construction – et donc aussi de remise en question permanente – des savoirs ?

Ce n’est donc que dresser un constat que d’affirmer que tout en prétendant à la légitimité du discours scientifique, les sciences sociales ont bien du mal à produire un discours sur les fondements proprement matérialistes du phénomène qu’elles proposent d’étudier. Et si les sciences se sont pourtant construites et détachées de la philosophie grâce à une réorientation de leurs questionnements leur permettant de penser l’élaboration d’outils afin de faire exister une échappatoire à cette boucle épistémologique interne ; force est de constater que les sciences sociales, en tant que disciplines revendiquant leur attachement à la science, ont pour leur part bien du mal à poser cet enjeu au centre de leurs propres préoccupations. En attendant que ce moment survienne, elles détournent les yeux pour éviter de devoir dresser l’ultime constat et ses conséquences : devoir accepter de considérer que le savoir qu’elles produisent réduise l’humanité, sa centralité comme sujet pensant et agissant dans et sur le monde, à un phénomène naturel tout à la fois aussi certain que potentiellement éphémère.

Le problème que pose une science du social et qu’elle est la seule à poser, est simple : comment peut-on rendre compte des regroupements d’individus très particuliers qu’on appelle « société » ? Notamment et plus spécifiquement – même si pas exclusivement – pour ceux qui nous sont les plus accessibles et qui nous concernent le plus directement, les sociétés humaines ? Ces phénomènes sont à l’évidence les fruits de corps sociaux, c’est-à-dire les fruits de l’action des individus, hommes et femmes, qui les composent. Mais avec cette série d’articles, j’espère avoir pu vous convaincre de l’existence de deux ordres de réalités parallèles et distincts susceptibles d’en rendre compte : celui de la psychologie, d’un côté, qui repose sur les capacités cognitives de notre cerveau à appréhender notre environnement, et celui du langage, de l’autre, issu de cette capacité sans pour autant lui être réductible, qui permet d’élaborer une relation très particulière avec cet environnement et qui permet justement l’émergence de ce qu’une science du social pourrait appeler « la société » – à la différence de toute autre forme de cohésion d’individus qui serait le fruit de processus psychologiques.

Les préjugés sur le langage sont forts. On a tendance intuitivement à le considérer avec importance, mais dans le même temps on a bien souvent du mal à saisir pourquoi cet argument – langagier / symbolique – devrait être considéré de façon si importante. Après tout, non seulement le langage a besoin de corps pour exister, mais surtout, l’expérience quotidienne nous incite à nous en détourner. Ne vivons-nous justement pas dans une époque de désaffection vis-à-vis des discours ? Rares sont ceux qui aujourd’hui peuvent dire qu’ils font encore confiance dans les arguments que produisent les médias et les représentants politiques. Les citoyens, de plus en plus confrontés à des promesses non tenues ou à des révélations sur les « dessous » de tel ou tel évènement, de tel ou tel personnage public sont de plus en plus les spectateurs de l’instrumentalisation des discours à des fins de réussites personnels, économiques, marketings ou de stratégies partisanes. Face à cette désaffection on en appelle généralement aux actes, aux preuves, aux images, comme si la seule chose qui soit au fond vraiment importante en dernier ressort, ce sont les faits. Et il est vrai que les faits sont importants. Mais si vous avez lu les articles qui précèdent, vous savez aussi que ce qui justifie les sociétés repose justement sur l’incapacité objective individuelle d’avoir accès aux faits, à cette réalité qui devrait fonder notre action. C’est pourquoi, pour accéder néanmoins à ces faits, on va nouer un type particulier de relation avec son semblable : une relation symbolique. Une relation qui n’est pas juste importante, elle est tout simplement indispensable à la réussite de l’action individuelle.

D’ailleurs, lorsqu’on y regarde de plus près, l’argument selon lequel il y aurait une désaffection vis-à-vis de la parole publique, médiatique, n’est pas tant fondée sur le constat de son inutilité empirique que sur le constat d’une perversion du discours visant à en cacher d’autres. Ce que montre en réalité la désaffection vis-à-vis des discours, notamment de nos jours avec la période électorale en cours, c’est que les récits qui sont adressés aux électeurs servent d’abord et avant tout à proposer une vision symbolique positive de la réalité. Or ces constructions, si elles ont l’avantage d’avoir souvent tendance à exprimer publiquement une volonté collective pour gagner en adhésion, ont aussi le défaut d’avoir tendance à cacher des homologies symboliques privées, non moins réelles, qui pourraient contredire cette adhésion populaire. Parce que prendre le risque de faire coller la réalité symbolique exprimée publiquement avec la réalité perceptible de ce que l’on est, c’est prendre le risque de ne pas permettre une adhésion indispensable à la réussite de ce que l’on incarne quand on est un candidat qui vise à gagner une élection. Cette dissimulation est d’ailleurs si efficace – parce qu’elle n’est pas pensée comme réalité agissante incontournable – qu’elle rend bien souvent l’électeur, qui n’a bien souvent pas accès à la réalité perceptible pour comparer, incapable d’être et d’agir politiquement de façon cohérente. C’est dire à quel point les mots sont importants….

Cependant, loin de moi la volonté de maintenir une dichotomie stérile entre des « paroles » et des « actes ». Rien ne serait évidemment plus réducteur que ça, et cela pour deux raisons essentielles :

1 – les paroles sont des actes et les actes peuvent être des paroles. Il ne s’agit donc pas de distinguer les actes d’un côté et les paroles de l’autre mais de poser l’argument – à mon avis plus scientifiquement tenable – selon lequel les actes visant à la production de symboles (qui je le rappelle, ne sont pas nécessairement des actes parlés) n’ont pas la même fonction que les actes du corps visant à agir ou à réagir directement sur le monde, et qu’il est donc nécessaire, d’un point de vue de science, de les considérer séparément.

Pour l’anecdote, ma plus grande désillusion vis-à-vis de la sociologie, et notamment de la sociologie pragmatique, était qu’en s’intéressant aux actes pris dans leurs généralités, elle n’opérait pas la distinction scientifique qui lui aurait permis d’aller plus loin dans la compréhension des phénomènes qu’elle considérait. Non seulement elle me donnait le sentiment de redire ce que d’autres pouvaient déjà dire, mais que ce faisant, elle en restait à la surface expérientielle des choses. Qu’en éludant de sa compréhension un questionnement sur les fondements explicatifs et sur la rationalisation matérielle des situations avec leurs causes objectives, elle se privait d’une capacité d’élaborer une compréhension sur les conséquences objectives que ces réalités impliquaient. Mettant ainsi de côté ce qui, à mon sens, constitue une démarche de production de savoirs en science. Cette approche, qui avait manifestement toute mon attention lors de mes débuts en sociologie, entretenait ainsi le flou sur la définition de son objet – certainement par manque de moyens j’en conviens. Ce faisant, elle n’arrivait pas à tracer la frontière qui marque la séparation entre la conviction personnelle instinctive et subjective qu’élabore le chercheur-penseur, et la construction collective raisonnée et objective qu’élabore le chercheur-scientifique.

Ne distinguant pas clairement les actes de la parole des actes pris dans leurs généralités, la sociologie produit ainsi une étrange ambiguïté sur l’étude de ces choses qui pourtant n’existent pas : le travail, la violence, le sport, le journalisme, les médias, la famille etc. Tous ces objets qui sont ainsi à la fois, a priori, des objets légitimes du travail sociologique – combien de livres et articles ne portent-ils pas le titre « Sociologie de … », sans oublier ces deux fameuses orientations que sont la « sociologie critique » et la « sociologie de la critique » – et dans le même temps sont régulièrement remis en cause par une démonstration sociologique qui vise à mettre en évidence qu’ils n’ont pas d’existences en soi. Qu’ils sont des constructions, c’est-à-dire des rationalisations de situations complexes, sous forme symbolique, qui ont autant pour objet de mettre en œuvre une capacité d’action collective que, par effet rétroactif, de la contraindre.

Il est ainsi généralement attendu du sociologue, et c’est bien normal, qu’il soit capable de rendre compte de ces choses que sont le travail, le journalisme, la famille, etc. ; qu’il nous aide à les comprendre, à voir où sont les problèmes, mais pas qu’il les remettes en question. La réponse qu’il propose doit être contenue dans l’espace autorisé qui permet la poursuite de ces constructions sociales. Et c’est pourquoi, au final, bien souvent le discours sociologique se réduit à une dimension politique et morale. Les conditions objectives des corps, des contextes et de leurs histoires sont considérées comme incontournables. Tellement incontournables qu’elles empêchent la possibilité d’explorer d’autres alternatives propres à ce qu’une science du social serait pourtant susceptible de proposer. C’est pourquoi, si une expertise – par exemple – du travail a tout à gagner à faire intervenir le sociologue dans son analyse, il me semble qu’une sociologie qui voudrait approfondir sa science se perd en s’intéressant aux actes de travail en soi. Car si le terrain d’enquête permet l’existence d’une zone de recoupement évident entre les deux démarches, l’interrogation initiale et la finalité de la recherche engagent des raisonnements qui sont, pour leurs parts, très largement disjoints.

Ainsi, si dans les deux cas il importe pour le sociologue de comprendre pourquoi les actes sont réalisés dans un sens si particulier que l’individu en vient à s’effacer lui-même pour adopter le sens que les autres lui donnent, comprendre la mise en œuvre de ce processus au regard d’une situation donnée n’a rien à voir avec la quête d’une capacité à révéler les fondements objectifs d’un tel processus vis-à-vis de n’importe quelle situation. D’un point de vue social, c’est comprendre que nos actes ne sont ni nécessairement fondés sur les actes qui précèdent (trajectoire), ni sur les contextes qui les contiennent (contexte d’action), et que donc ils ne peuvent suffirent à l’analyse… sauf à poser comme fondement, à mon avis heuristique, qu’il existe bel et bien deux types d’actes distincts qui se répondent l’un l’autre et qu’il convient de les constituer séparément pour saisir l’existence et l’importance d’une dimension spécifiquement sociale de l’action.

Mais comment fonder une rationalité scientifique qui permette de différencier et d’ancrer ces deux aspects a priori indissociables de la réalité ?

2 – Aux actes du corps précèdent des perceptions du corps, aux actes de la raison précèdent des perceptions de raisons. Produire une telle distinction est essentielle si on souhaite améliorer notre compréhension de la dynamique des corps : dynamique des corps individuels d’un côté et dynamiques des corps collectifs de l’autre. Et si l’objectif paraît similaire parce qu’on partage une volonté a priori commune de comprendre d’où viennent les dynamiques de ces corps, où ils vont et comment ils se transforment, les phénomènes susceptibles d’en rendre compte n’en suivent pas moins des relations de causalités différentes. Mais pour le voir encore faut-il prendre le temps de les distinguer…

Car dans les situations réelles, les deux processus sont joints et se réalisent parallèlement. Ils se répondent l’un l’autre en permanence. À tel point qu’il est devenu impossible de les penser séparément. Pourtant, s’il s’agit de saisir des causes initiales et d’envisager la capacité de penser leurs conséquences possibles, alors la nécessité de prendre en compte leurs différences devient indispensable. C’est d’ailleurs ce qui justifie pleinement l’existence d’une frontière disciplinaire entre la psychologie et la sociologie. Frontière que j’ai essayé de rendre visible dans les parties 3 et 4 de cette série d’articles. Il n’y a ainsi rien de social dans l’étude des actions qu’un individu est susceptible de produire naturellement lorsqu’il est confronté à des expériences sensorielles de son environnement. Lorsqu’il les acquiert, les mémorise et les réutilise pour définir son action. Par contre considérer qu’un individu est un parmi d’autres et que ses actions sont orientées selon un rapport collectif, médié par des interactions au cours desquels s’échangent des symboles qui modifient les perceptions du monde qu’il a été susceptible d’élaborer à l’aide de ses sens, est ce qui permet de faire émerger quelque chose de nouveau. Car si les actes du corps s’expriment dans l’instant pour transformer un rapport individuel à une situation perceptible, alors les actes symboliques visent à modifier un rapport collectif à des situations considérées comme imperceptibles ou inatteignables, qui appartiennent à un ailleurs et/ou à un autre temps.

Au terme de ces articles et des 2 postulats que je viens d’énoncer qui, selon moi, permettent véritablement de fonder une compréhension sociale – scientifiquement tenable – de l’action collective par rapport à une compréhension psychologique fondée sur l’agrégation de la multitude des actions individuelles, je souhaite maintenant mettre en exergue quatre conséquences qui me semblent essentielles pour penser et engager une compréhension matérialiste de nous-mêmes en tant que sujets sociaux. Je ne m’attarderai ici que sur les conséquences qui touchent aux dimensions théoriques et disciplinaires d’une telle pensée sur le social. Je laisse l’analyse des conséquences politiques et pratiques d’un tel savoir à de futurs articles.

– Premièrement, contrairement à la mise en avant de la complexité des situations par la philosophie sociale et qui lui permet de justifier ses analyses, il convient d’affirmer à l’inverse la simplicité des principes qui fondent l’existence d’un processus social. Que l’expression pratique et située d’un phénomène soit difficile à percevoir dans sa totalité est une évidence. On peut même dire que l’accès à la réalité pris comme totalité est caractéristique de l’utopie scientifique : qu’il s’agisse, dans le cas d’un phénomène humain, du nombre des individus engagés, de la complexité et de la maitrise du langage mis en œuvre, du nombre important de facteurs externes qui viennent interférer avec son déroulement, de causalités historiques, ou encore en raison du fait que celui qui capte les données est généralement constitutif de la situation qu’il mesure. Mais cela ne change en rien la nature du phénomène, ses principes, et le fait que cela constitue une réalité objective en soi. C’est pourquoi le langage qui est utilisé pour décrire de tels phénomènes ne peut plus être celui de la philosophie. Le travail philosophique est utile et nécessaire pendant la période de temps qui va de la perception d’un problème dont les fondements restent imperceptibles, à l’énonciation d’hypothèses plus ou moins complexes pour résoudre intellectuellement ce problème. Il peut aussi permettre d’énoncer les conduites morales qu’il conviendrait d’adopter vis-à-vis de ces situations problématiques compte tenu de ce que nous sommes capables d’en saisir.

Mais le travail de la science consiste justement, une fois cela posé, à réaliser le travail inverse. Il consiste à considérer que les fondements d’une réalité quelle qu’elle soit, ne sont pas imperceptibles par nature, et qu’il convient donc de suspendre son jugement et son analyse tant que la quête des moyens pour se mettre en capacité d’objectiver la réalité problématique considérée ne sont pas résolus. Et lorsqu’il le sera – objectivé -, d’y restreindre son analyse. Le temps de la philosophie qui s’intéresse au monde se réduit donc au temps nécessaire avant la mise en œuvre de capacités nouvelles de perceptions de la réalité. Une fois ce processus engagé, le langage philosophique est soit contraint par l’avancée des techniques, soit, et c’est là son salut en tant que discipline qui a son rôle à jouer dans le champ disciplinaire, se trouve dans la position d’être celle qui est légitime à penser la mise en relation de savoirs disjoints. C’est pourquoi la science se doit d’adopter un outil d’expression plus synthétique, plus en capacité de rendre compte du réel et de ses propriétés, et de mettre en relation des mesures pour en produire des analyses d’un type différent. Pour cela un autre outil est à la disposition du chercheur, il s’agit du langage mathématique. Parce que, sans oublier que la mathématique, comme la philosophie, est d’abord et avant tout un outil au service de ceux qui les utilisent et dont la valeur dépend des arguments qui servent à nourrir son accomplissement – ainsi la statistique actuelle bien que mathématique laisse largement ouverte la porte aux critiques qui en contestent ses utilisations sondagières abusives – il n’en reste pas moins qu’il est l’outil qui répond le mieux aux nécessités de la synthèse matérialiste dont a besoin le raisonnement scientifique pour s’accomplir.

– Il en découle, deuxièmement, que les savoirs produits ne peuvent plus se suffirent de concepts qui rendent compte de logiques conceptuelles ou intellectuelles, c’est-à-dire qui rendent compte de façons de penser fondées sur les individus qui les ont produits. La mise en œuvre d’une science du social implique de travailler à pouvoir mettre en équation un type de phénomène particulier – c’est à dire à exprimer les relations objectives nécessaires et suffisantes pour le décrire – afin de le rendre plus accessible à l’objectivation des relations de causalité qui le fonde, en dehors du jugement subjectif de ceux qui l’étudient. Ce serait alors la possibilité d’engager une science du social capable de formuler des lois réfutables. Lois qui encore aujourd’hui restent à construire mais qui ne pourront exister qu’à partir du moment où le choix sera fait de décrire le monde pour ce qu’il est plutôt que pour ce que l’on pense qu’il est ou pour ce que l’on pense qu’il devrait être.

Les conséquences pratiques d’une telle réorientation du questionnement sont très importantes pour le chercheur. Elles impliquent notamment un changement dans la formulation des savoirs eux-mêmes. Ainsi l’homme ou la femme d’une science du social ne pourra plus se satisfaire d’une description plus ou moins vérifiable d’une situation et de la capacité d’en produire une analyse qui s’inscrit dans une confirmation ou dans une critique d’autres analyses. Au lieu de cela, il ou elle aura pour travail d’interroger les outils et leurs limites afin d’améliorer leurs capacités de perception du réel, mais aussi et surtout de faire la démonstration empirique que les analyses produites avec ces outils possèdent une effectivité à dire ce qui est, ce qui a été ou ce qui va être, et pourquoi ils ont cette capacité.

Comme souvent en science, on peut trouver une fonction utilitaire à l’élaboration de tels savoirs. Qu’il s’agisse d’aider des semblables à réaliser des actions en fonction des buts qu’ils poursuivent ou bien de les aider à surmonter des problèmes qui les concernent. On peut aussi penser ces savoirs permettront l’organisation des corps et la stabilisation des groupes sociaux nécessaires à l’enrichissement des structures symboliques qui, en retour, permettront d’étendre nos capacités sociales et individuelles ; ou à l’inverse qu’ils permettront de produire les mises en garde utiles et nécessaires à des actions dont les acteurs qui les réalisent ne perçoivent pas les conséquences, actions qui pourraient d’ailleurs être fondées sur les mésusages de ces mêmes savoirs.

Mais tout savoir possède ses limites et une responsabilité attachée aux conséquences que sa mise en œuvre entraîne. Responsabilité qui, dans le cas d’une science du social, ne sera plus seulement une responsabilité théorique et morale, indexée à la position sociale occupée, mais sera une responsabilité politique objective dont les conséquences sur ceux qui en subissent les conséquences pourraient être opposées à ceux qui les ont mis en pratique. Contrainte d’une responsabilité donc, qui, il faut bien le reconnaître, serait bien difficile à assumer pour les promoteurs d’une science du social compte tenu du développement actuelle de la discipline.

Plus intéressant sur le fond, une telle capacité replacera nécessairement l’humanité au sein d’une réalité dont bien souvent la posture humaniste tend à vouloir la soustraire. Car au-delà des dimensions morales qu’on décide ou non de lui attribuer, l’Humanité sera dorénavant une partie prenante objective et objectivable des causes et des conséquences qui l’affectent. Dès lors, la remise en question de soi, comme organisation collective, deviendra un problème objectif à résoudre au gré des situations dans lesquelles nous serons individuellement et/ou collectivement impliqués. La politique deviendra aussi une affaire de science et la sociologie aura, parmi d’autres disciplines, son mot à dire quant à la mise en œuvre de cette capacité collective.

– Troisièmement, un savoir sur le social est un savoir qui, comme tous les autres savoirs scientifiques, repose nécessairement sur une capacité à isoler – au moins temporairement – la chose que l’on étudie des facteurs extérieurs. Un tel savoir ne peut donc s’élaborer qu’à partir du moment où on accepte de considérer la chose étudiée toutes choses égales par ailleurs ou, pour le dire plus pratiquement, en travaillant à la possibilité d’isoler empiriquement la chose dans le cadre d’expérimentations scientifiques en laboratoire. Mais en sciences sociales – et encore aujourd’hui – l’idée que l’expérimentation soit possible, a été et est encore largement contestée voir combattue. Or c’est justement cette idée, celle selon laquelle il n’est pas possible d’isoler un phénomène social de son contexte, qui est révélateur de l’ambiguïté qu’entretiennent les sciences humaines et sociales vis-à-vis de leurs objets. Elle confirme aussi ce problème que pose un discours qui a du mal à rendre compte de la portée des savoirs qu’il est amené à exposer, de rendre compte dans quelle mesure ils sont applicables ou à quel point ils sont significatifs des situations décrites. Bien souvent le discours sociologique ressemble plus souvent à un journalisme du temps long ou à une réalité conceptualisée, qu’à un véritable discours scientifique visant à produire des savoirs nouveaux permettant une meilleure compréhension de la place que nous occupons dans la mécanique générale du monde et comment nous y contribuons.

Une science du social pour se réaliser doit donc nécessairement postuler la possibilité qu’elle aurait d’étudier des collectifs de corps identiques dans des contextes identiques où seule la part symbolique pourrait constituer la variable de transformation de ces situations théoriques. Dans ce cas une science matérialiste du social pourrait théoriser et produire des lois susceptibles de rendre compte des formes que prennent ces situations symboliques, comment elles surviennent et ce qu’elles entrainent. Mais pour cela elle aurait nécessairement besoin de reproduire en laboratoire les conditions de réalisation de tels phénomènes. Bien évidemment, il ne s’agira pas ici de manipuler des individus à leur insu. Cela constituerait non seulement un interdit moral évident à ne pas franchir mais cela poserait deux problèmes scientifiques très concrets qu’une telle pratique ne pourrait éviter d’affronter. Le premier serait que les phénomènes sociaux ne concernent pas seulement l’humanité. On peut donc tout à fait imaginer des situations sociales qui impliqueraient des corps différents de celui de l’anthropologie. Comment faire alors si l’être humain est le seul corps qui puisse être mis à l’épreuve ? La seconde raison, peut-être bien plus importante encore, est qu’un corps humain est déjà par définition tellement complexe qu’il n’est pas maitrisable, en soi, dans le cadre de l’expérimentation. Ces expérimentations s’appuieraient donc sur des individus réels dont elles seraient dans l’ incapacité de connaître – a priori – et de maitriser – a posteriori – les conditions et propriétés d’existence. Un tel biais scientifique serait si fondamentalement contradictoire avec la raison même qui fonde la volonté d’expérimentation qu’une telle idée n’aurait pas beaucoup de sens. On peut aussi légitimement estimer que si de telles expérimentations étaient menées, elles montreraient très rapidement leurs limites.

C’est pourquoi il me semble nécessaire de travailler à synthétiser ces capacités dont nous sommes dotés et, en l’occurrence, pourquoi il convient de mettre en œuvre les savoirs dont nous disposons déjà sur la matière pour faire advenir une telle possibilité. Or la robotique et l’intelligence artificielle se développent très rapidement de nos jours et il ne fait aucun doutes, qu’à court terme, ils seront en mesure de proposer à la recherche sociologique des corps qui – même s’ils ne satisferont pas l’équivalence stricte avec la figure humaine – seront tout de même susceptibles de fournir à la science des corps dont les principes d’actions et de réactions seront au moins maitrisables et contestables dans le cadre de l’expérimentation et des résultats ainsi produits.

Ayant cette possibilité en perspective, et si on accepte de considérer le social comme une réalité objective mesurable qui appartient au champ des réalités matérielles, alors une recherche scientifique peut s’envisager. Car les phénomènes sociaux sont, de par leurs matérialités, soumis aux mêmes principes que ceux qui organisent les autres réalités matérielles : notamment celui de causalité. Dès lors, si toute action peut être établie, tout action peut être décrite selon une succession d’évènements le long d’un axe temporel ; et si toute action peut être établie dans ses étapes successives au regard des conditions nécessaires aux transformations observées, alors on peut rendre compte des causes comme des conséquences qui président à l’existence du phénomène considéré. Mais, pour cela, encore faut-il se donner les moyens pratiques de réaliser une telle possibilité. C’est le seul moyen de rendre visible les causalités particulières de son objet, c’est le seul moyen de développer une compréhension théorique de l’objet que l’on étudie, et c’est au final le seul moyen d’accomplir un projet de science qui permette de faire sens de ce concept qu’est celui de « sens de l’histoire ». C’est-à-dire de donner du sens à cette idée qu’il existe un sens socialement construit d’un devenir collectif.

Par ailleurs, pour les non-scientifiques qui me liraient, je tiens tout de suite à préciser qu’il ne s’agit pas ici de rappeler à la vie une pensée « déterministe ». Car si le déterminisme théorique est effectivement une quête constante pour toutes les sciences parce qu’il permet de fonder un critère de vérité scientifique, cette quête n’a de légitimité que parce qu’elle permet de mieux comprendre et de mieux réduire en retour l’indéterminisme des situations pratiques. Indéterminisme qui découle directement de la complexité des situations réelles qui nous concernent. Ce concept d’indéterminisme ne sert d’ailleurs bien souvent qu’à décrire ces situations, le plus souvent naturelles, dont les facteurs ne sont pas maitrisés. Situations et contextes d’actions qu’une discipline de science tente justement d’annuler – au moins théoriquement – pour constituer les savoirs dont elle a besoin sur les objets qui la concernent.

D’ailleurs pour revenir sur cette question de la distance qui sépare le réel des conditions de laboratoires, on ne peut que constater la volonté historiquement traçable des sociétés humaines à réduire l’écart qui sépare les deux. Sa volonté de réduire l’indéterminisme des situations naturelles qu’elle affronte. Il en va ainsi de la maitrise des corps – via, par exemple, la médecine et les techniques de la santé – et de la maitrise des contextes – via, par exemple, la maitrise technique et technologique des cadres de vies dans lesquels se déroule l’action comme l’urbanisme et l’architecture. Autant de moyens d’augmenter en retour l’effectivité et la prévisibilité des phénomènes d’ordre symbolique dont un groupe social a besoin pour rendre possible ses actions collectives. Et ce n’est pas faire œuvre de scientisme que de dire ça, c’est simplement faire le constat que nos interactions se réalisent de moins en moins dans des contextes naturels définis par une organisation extérieure qui a ses propres règles, et de plus en plus dans des contextes construits dont nous définissons nous-mêmes les règles parce que nous en sommes les architectes. Ainsi, lentement mais sûrement, nos sociétés basculent de contextes immaîtrisés vers des contextes maitrisables, renforçant en retour l’importance du social sur notre devenir.

Si donc on accepte l’existence d’une matérialité du monde social, si on accepte de considérer la capacité de traduire mathématiquement les relations de principe qui la constitue, et si enfin on considère possible de synthétiser le social au sein de l’expérimentation en laboratoire, alors il convient de finaliser l’argument en réinterrogeant la conception que nous avons de la place qu’occupe une telle discipline dans le champ des sciences. C’est d’ailleurs sur ce dernier point que je terminerai cette conclusion.

– Dernièrement donc, de cet état pratique d’une science du social découle que les savoirs qu’elle produit pourront être dorénavant pleinement intégrés et justifiés au sein d’une continuité disciplinaire naturaliste. Ainsi, contrairement à un certain a priori récurrent en sciences humaines et sociales, il n’existe en réalité aucune différence de nature entre elles-mêmes et les sciences de la nature. La différence qui est régulièrement opposée à la logique scientifique classique repose en réalité sur la qualité particulière des constructions symboliques qui organisent les sciences humaines et sociales. En d’autres termes, la distinction qui est mise en évidence tient surtout à une forme d’auto-justification fondée sur la défense d’une façon de penser du chercheur et non sur la particularité de la chose qui est étudiée par ce dernier. En l’occurrence, c’est la dimension intellectuelle qui polarise les sciences sociales.

À l’inverse, on constate très souvent que les différents niveaux de savoirs qui sont proposés par des disciplines dites de sciences, se répartissent selon des définitions socialement partagés et pratiquement éprouvés des objets qu’elles choisissent. Ainsi, si on prend l’exemple des corps biologiques, les disciplines peuvent soient s’intéresser aux corps pris comme « finalité » d’un processus d’adaptation à un environnement – ce qui a amené par exemple à la théorie de l’évolution – soit comme réalité en soi – ce qui a amené à la médecine -, soit encore comme point de départ à la compréhension de ce que ce processus fait au monde – c’est le cas de multiples disciplines telles que l’anthropologie, la psychologie sociale, ou l’éthologie, etc. Dans le cas de cette dernière orientation, les disciplines puisent alors dans les multiples approches et intérêts que nous avons pour la spécificité des agencements humains. Or pour exprimer notre intérêt, la dimension intellectuelle constitue une issue importante ; car en s’intéressant aux perspectives que permet d’envisager l’existence d’une réalité – et pas à la réalité elle même – l’espace de réflexion utile et nécessaire a cet avantage de ne pas avoir vocation a être éprouvé pratiquement.

L’étude d’un phénomène est donc toujours pris entre plusieurs ordres de questionnements : celui en dessous, qui cherche à rendre compte de ses conditions de possibilité d’existence, celui intermédiaire, qui questionne le présent pour voir ce que l’on peut en dire et ce que l’on peut en faire, et celui au-dessus, qui cherche à rendre compte des réalités nouvelles auxquelles ce phénomène donne la possibilité d’exister. Les sciences humaines et sociales ont cherché à faire de même et de nombreuses disciplines se sont donc construites pour rendre compte de ce qu’a permis l’émergence de ces capacités si particulières dont l’humanité dispose : L’économie, l’histoire, la politique, la linguistique, la démographie, etc.. Autant de recherches qui étaient fondées sur des phénomènes qui découlaient de réalités existantes a priori connues. Problème, comme j’ai essayé de le décrire dans cette série d’articles, la biologie et la psychologie ont échoué à rendre compte de l’ensemble des prémisses nécessaires à la compréhension de ces phénomènes. C’est donc sur une remise en cause de ces prémisses que la naissance de la sociologie a pu se fonder et espérer contribuer scientifiquement à la compréhension de notre réalité.

Cependant elle n’arrive pas à faire rupture avec son histoire et ainsi à engager le tournant épistémologique qu’elle porte. Elle n’arrive toujours pas à définir son objet, à se restreindre à la réalité qui la concerne… alors comme pour toutes les autres disciplines en sciences humaines et sociales, elle se focalise sur ce qui lui permet de se justifier dans l’immédiat. C’est à dire contribuer intellectuellement sur la chose politique et moral ; sur la chose qui, relevant de son domaine, est tout à la fois la plus proche et la plus éloignée scientifiquement de l’objet qu’elle prétend étudier et qui lui permettrait de produire une justification objective. A ce titre l’écoute de l’émission « La suite dans les idées » de Sylvain Bourmeau, du 4 février 2017 au sujet de l’ouvrage « La sociologie, une révolution » de Marc Joly, apparaît comme un n-ième exemple de ce recroquevillement d’une discipline de science sociale sur elle-même (https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/la-sociologie-une-revolution). Comme s’il n’y avait à retenir de la légitimité d’une discipline à exister, que sa « révolution » interne, c’est-à-dire à considérer comme seules pertinentes les luttes internes qui lui ont permis de se réaliser, et non les fruits objectifs, les connaissances réelles, acquises par le biais de ces luttes. Il en résulte d’ailleurs cette impression en fin d’émission que la sociologie est belle et bien considérée, une fois de plus, comme la discipline surplombante, placée au dessus des autres, qui pense l’ensemble. Une position de super ou méta-discipline que tend normalement à occuper la philosophie. Mais il est vrai que c’est justement sur cette incapacité à réaliser son propre dépassement scientifique qu’une science du social  achoppe. À cela, il manque – peut-être – l’achèvement d’un changement de paradigme qu’elle a su initier et susciter par ses interrogations et ses enquêtes sans pour autant arriver à en compléter la réalisation.

Il est d’ailleurs remarquable que lorsqu’un sociologue évoque les phénomènes sociaux, il inclut nécessairement mais inconsciemment la dimension individualiste anthropologique de l’explication. Il ne le dira jamais ouvertement, mais c’est une condition de légitimité de son discours. Il viendrait ainsi peu à l’idée d’un sociologue d’étudier des sociétés animales mais pas moins à l’idée de ne pas prendre en compte l’importance des trajectoires des individus qu’il étudie. C’est donc une condition nécessaire et pratique pour que son propos soit entendu. Mais dans le même temps il lui faut assurer la défense et le maintien des frontières disciplinaires qui légitiment son discours et donc se dissocier de ces disciplines qui l’empêcheraient de revendiquer la légitimité de sa propre position. À quoi bon parler d’une spécificité sociale si elle découle directement de connaissances psychologiques ? C’est pourquoi, pour opérer cette rupture, il lui faut définir ce qui relève d’une description spécifique – le quoi ? – et ensuite dire et justifier en quoi cela constitue une spécificité – le pourquoi ?. Or les constructions intellectuelles et les terrains étudiés sont particulièrement complexes et ambivalents si l’on souhaite répondre précisément à ces questions. Que l’on parle de don, d’habitus, de capitalisme, de démocratie, de domination, de genre, de pouvoir ou que l’on cherche à les raccrocher à des terrains précis que l’on aurait préalablement décrits, le chercheur ne peut pas se soustraire à des dimensions premières biologiques et psychologiques ou contextuelles, qui ne le concernent pas directement – il ne peut tout simplement pas s’en abstraire. Il peut seulement faire « comme si » et euphémiser une réalité qu’il ne souhaite pas exprimer. En se sens, il est vrai de dire que la sociologie propose « un nouveau régime de pensée » … de là à dire qu’il est scientifique, est un pas que je ne franchirai pas.

Il est vrai qu’il peut exister, entre des disciplines aux frontières adjacentes, le même flou que celui qui peut exister entre les objets qu’elles ont définis comme objet d’étude. Ainsi, j’évoque dans la partie 3 de cette série d’articles, cette capacité objectivement constatable que nous avons de mémoriser notre perception de l’environnement. Il ne fait aucun doute que cet environnement, notamment pour ceux qui vivent en ville, est de moins en moins naturel. Que cet environnement est aujourd’hui de plus en plus composé de téléphones, d’ordinateurs, d’outils divers, de constructions urbaines, de moyens de transport, etc. Il ne fait donc aucun doute qu’une mémoire fondée sur un environnement façonné par l’homme entraînera, a priori, des différences par rapport aux actions de ceux qui ne disposeraient pas de telles transformations dans leur propre environnement. Dans ce cas, si c’est le contexte qui devient la variable pertinente, c’est aussi l’existence même d’un objet propre à une discipline qui disparaît. Car cette tentation de pointer l’existence de différences extérieures aux individus, encouragé par cette idée que le social est lui-même extérieur aux individus, entraine la mise en œuvre d’une analyse le plus souvent superficielle puisqu’elle ne touche que rarement, voire jamais, à la compréhension de la spécificité du processus qui est mis en œuvre dans les phénomènes décrits. Cette zone d’entre-deux, qui permet d’utiliser dans un point de vue social, le résultat indirect de capacités sociales sur un environnement sert très souvent à l’expertise sociologique. Elle lui permet de réaliser des expertises comparatives, le plus souvent entre pays, qui engagent des réponses pratiques qui mettent de côté les questionnements sur les processus eux-mêmes. S’agit-il dans ce cas de processus véritablement sociaux ? Force est de constater qu’il est difficile de le nier complètement mais il serait tout aussi difficile d’accepter une telle affirmation. On parlera plutôt dans ce cas de processus « sociétaux », c’est à dire de processus qui engagent l’ensemble des phénomènes qui participent de l’existence d’une société et non de la dimension spécifiquement sociale qui la rend possible.

Mais il est vrai aussi que le social occupe une place particulière dans les sciences. Et contrairement à un autre a priori souvent véhiculé au sein de ces disciplines, elle n’est pas une discipline parallèle de l’économie, de la démographie ou de la linguistique. Elle n’est pas « à côté », distincte, mais en réalité une discipline en amont de ces dernières. Ainsi, seule une science du social peut contribuer à fournir les arguments de compréhension des phénomènes dont ces disciplines secondes (l’économie, la démographie ou même la linguistique, etc.) rendent compte. Ainsi, un sociologue du travail, n’étudie pas le travail, mais la façon dont notre façon de penser le travail fait exister ce qu’on appelle le travail. Il en va de même de l’économie. Si la sociologie était une science du social elle serait susceptible de rendre compte de ce qu’est l’économie comme discipline, c’est-à-dire une construction sociale visant à produire des savoirs qui intéressent ceux qui l’étudient et la pratique, aussi bien que ce qui constitue la part sociale de la réalité économique telle que l’économie – la discipline – l’étudie. C’est ce qui fait que s’il peut tout à fait exister une sociologie de l’économie (de la discipline et du phénomène), il ne peut pas y avoir en retour une économie de la sociologie. Car dans ce dernier cas, soit cette économie concerne la capacité d’action des représentants de la discipline sociologique, mais il faudrait alors démontrer que cet effet sur la capacité d’action est spécifique à la sociologie par comparaison avec d’autres disciplines et de quelle capacité d’action il s’agit (la réalité objective à laquelle renvoie l’équation 2+2=4 ne change pas en fonction des réalités économiques) ; soit, s’il s’agissait de s’intéresser à une véritable capacité d’orientation de l’action, alors il me semble que l’on serait inévitablement amené à se rendre compte que l’on s’intéresse en fait à la dimension sociale de la réalité économique, et donc non pas à une économie de la sociologie comme on pourrait le penser de prime abord, mais bien plutôt à une sociologie spécifique des acteurs économiques vis à vis d’une sociologie des sociologues.

C’est pourquoi, si notre objectif est d’interroger ici la place des sciences sociales dans le champ des sciences il faut tout de suite oublier ce tableau qui nous vient instinctivement en tête et qui, dans sa version la plus simple, distinguait d’un côté les sciences naturelles, et de l’autre les sciences humaines et sociales. De mémoire cela donnait à peu près ça :

Sciences naturelles
Sciences humaines et sociales
– Mathématique
– Physique
– Chimie
– Biologie
– Géologie
– Philosophie
– Économie
– Histoire
– Anthropologie
– Démographie
– Psychologie
– Sociologie
….

Le problème d’une telle représentation est non seulement qu’elle coupe la réalité en deux ordres distincts – Naturel / Humain -, ce qui n’a pas de fondement scientifique valable ; mais surtout elle fait comme si elle sous-entendait que le monde physique n’avait pas d’histoire ou que les corps humains n’étaient pas eux-mêmes des corps physico-chimiques, ce qui est particulièrement problématique si on souhaite comprendre quoi que ce soit de la réalité du monde qui nous entoure, des relations de causalité qui en relient les différents niveaux de réalités, et de la place que nous occupons en son sein.

Il peut donc apparaitre plus utile de se tourner vers d’autres représentations. Une recherche rapide sur internet m’oriente vers ces quelques exemples :

1 – Celui là, par exemple, tiré d’un site dont l’orientation religieuse parait certaine (Source : http://www.inquisition.ca/fr/livre/thonnard/philo/s008_p0095a0109.htm) :

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2 – Ou celui là, tiré d’une page de la fondation Jean Piaget (Source : http://www.fondationjeanpiaget.ch/fjp/site/ModuleFJP001/index_gen_page.php?LANG=FR&NIV=1&MENU=8&IDMODULE=72&IDPAGE=370) qui vise à penser les relations entre les différents domaines de sciences selon différentes dimensions.

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3 – Ou encore ces trois représentations tirées du « Encyclopédie project »  (Source : https://encyclopedie.uchicago.edu/node/162) :

a – Tout d’abord la représentation de Diderot parue dans l’Encyclopédie en 1751 :

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b – La division de Chambers dont la première édition date de 1728 :

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c – et cette représentation qui serait tirée d’une publication de Bacon « The Advancement of Learning » publié en 1605

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4 – On peut aussi noter cette représentation tirée d’auguste Comte, empruntée à la page Wikipédia sur la science (Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Science) et qui présente l’arborescence suivante  :

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5 – Ou enfin, l’arbre évolutif des savoirs de Gregg Henriques (Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Tree_of_Knowledge_System) :

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Comme on le voit, si certaines représentations présentent des similitudes, il ne semble pas y avoir de consensus et toutes pourraient être discutées. Néanmoins, si on prend toute la mesure de l’importance du langage et de ce qu’est le travail de la science (travail individuel et collectif visant à rendre compte des réalités phénoménales du monde dans lequel nous vivons), ces représentations apparaissent toutes imparfaites. Je vous propose donc en guise de conclusion une autre approche, qui vaut ce qu’elle vaut et qui sans avoir une quelconque prétention de dire ce qu’il faudrait penser de l’organisation des disciplines scientifiques pose néanmoins un certain nombre de propositions ouvertes à la discussion.

Ainsi, pour penser la place d’une science sociale au sein des sciences, on peut déjà distinguer deux types de questionnements. Les disciplines dont le questionnement vise à rendre compte des causes particulières matérielles (le plus souvent invisibles) des phénomènes qui les intéressent. Dans ce cas on parlera plutôt de science fondamentale. Et de l’autre les disciplines qui visent à la compréhension et, in fine, à la maitrise des relations qu’un phénomène complexe entretient avec les différents aspects des contextes dans lesquels le phénomène est amené à se dérouler. Dans ce cas on parlera plutôt d’expertise. La différence porte sur la façon dont la société organise la compréhension du phénomène. Dans le premier cas il s’agit d’élaborer une discipline à vocation mono-disciplinaire fondée sur un objet dont elle est la seule à rendre compte. Pour ce faire elle établit des savoirs généraux sur l’objet lui-même à l’aide d’expérimentations et propose des lois qui s’appliquent en toutes circonstances. Dans le deuxième cas, la discipline vise plutôt à l’ouverture inter-pluridisciplinaire et à la description et à l’analyse de situations naturelles, quitte pour cela à fonder une nouvelle discipline qui ait pour but de réaliser cette synthèse pratique. Mais dans ce deuxième cas, les principes qui font la raison d’être de tel ou tel phénomène sont postulés comme déjà connus. Ce qui importe c’est de les éprouver en contexte, dans des conditions spécifiques, situées, sources d’interrogations parce qu’elles sont justement les raisons pour lesquels le phénomène est considéré par le chercheur. Il s’agit alors d’élaborer une connaissance générale, mais située dans le temps et dans l’espace, sans prétention à la production d’un quelconque savoir universel.

En mettant en évidence ces deux pôles de la recherche on est typiquement aux deux bouts de l’axe phénoménal. Du côté de la science fondamentale le chercheur est en quête des propriétés qui fondent l’existence et la pertinence matérielle de son objet, alors que du côté de l’expertise le chercheur est en quête des finalités phénoménales, c’est-à-dire intéressé par la forme particulière que des propriétés prises dans un contexte particulier donnent à voir et à faire.

Ainsi, la géologie qui fut ma première passion d’enfance et qui l’est toujours aujourd’hui encore, est typiquement une discipline d’expertise qui propose des connaissances objectives fondées sur des savoirs définis par ailleurs. c’est-à-dire une discipline qui constitue sa compréhension des phénomènes qu’elle étudie en étudiant la rencontre située de nombreuses propriétés physico-chimiques différentes. Son sujet n’est ni la physique, ni la chimie, mais la forme particulière d’un produit de cette rencontre qui s’exprime dans notre environnement. Il s’agit donc typiquement d’une discipline d’expertise scientifique qui vise à répondre à des questions pratiques, non d’une science fondamentale qui viserait à définir une réalité matérielle en soi. Ce qui n’enlève rien à sa pertinence pratique pour ceux qu’elle concerne.

La sociologie, celle que j’ai connue à l’université, est typiquement dans cette situation de la discipline d’expertise. N’ayant pas réellement de réalité matérielle désignée à étudier en soi, elle exprime une analyse générale de produits phénoménaux. Produits qui trouvent leurs spécificités dans la rencontre en situations de multiples variables d’analyses plus ou moins pertinentes. En soi, une telle approche ne serait pas un problème si les chercheurs acceptaient que, dans un discours rationalisé sur elle-même et sur son objet, comme pour la géologie que j’évoquais précédemment, la discipline non seulement affirme mais revendique sa filiation avec des savoirs produits par d’autres disciplines plus fondamentales, telle que la psychologie, la géographie, l’économie et bien d’autres… Or en contestant par exemple à la psychologie la capacité à dire ce qu’il en est des phénomènes sociaux, la sociologie se trouve dans la situation ambigüe de devoir à la fois tenir un discours d’expertise en éludant son attachement à des disciplines existantes tout en souhaitant prétendre au discours de science fondamentale sans désigner cette réalité particulière qui justifierait qu’on y consacre une science. Mais en essayant de tenir les deux bouts de l’arc phénoménal, le discours sociologique tend à s’éloigner du projet scientifique qui était le sien pour prendre la forme d’une philosophie sociale qui, il est vrai, est plus à l’aise avec ce type de difficultés.

Cette difficulté à se positionner se retrouve d’ailleurs dans cette défense des sciences sociales à vouloir être considérées comme des disciplines qui construisent leurs objets, sous-entendant par là, en contradiction avec toutes les enquêtes sociologiques sur la pratique scientifique que les autres sciences ne construisent pas leurs objets. Ou à vouloir considérer une dimension historique particulière alors que toutes les réalités matérielles en ont une etc. Or si on tire toutes les conclusions de la partie 4, on sait que toutes les disciplines de sciences sont en réalité des sciences sociales. Mais que c’est la façon dont elles sont organisées et la question à laquelle elles tentent de répondre qui fonde tout à la fois leur unité et leurs différences vis-à-vis des démarches non scientifiques. Ainsi, on peut dire de la physique qu’elle est une science sociale de ces phénomènes dont on peut dire qu’ils ont un caractère physique.

La question qui se pose pour une science du social, n’est donc pas tant de savoir si les sciences sociales utilisent les bonnes méthodes puisque ces méthodes sont fondamentalement communes avec d’autres sciences, mais plutôt de savoir en quoi elle serait capable de rendre compte de réalités matérielles spécifiques, définissables objectivement par tous ceux qui travaillent sur les phénomènes qui la concernent. Qu’elles ne soient donc pas juste une science sociale, mais bien d’abord et avant tout une science sociale du social.

C’est pourquoi je vous propose une autre représentation, différente de celles proposées préalablement. Cela fait quelques années que je souhaitais l’intégrer dans un article sur ce blog, la voici :

Cette représentation du champ des sciences veut résoudre plusieurs points :

– Tout d’abord en réunissant dans le même cadre l’ensemble des sciences, ce tableau veut résoudre la discontinuité habituelle qui est généralement établie a priori et qui dissocie les sciences naturelles d’un côté des sciences humaines et sociales de l’autre

– Ensuite, à l’aide d’un axe vertical, signifier la hiérarchie de complexité que je sous-entendais dans la partie 2 de cet article qui, dans une continuité phénoménale de la réalité, lie dans un seul tenant, les réalités de la physique aux réalités humaines que nous réalisons par nos actions, à l’aide d’une échelle qui va des corps les plus simples au plus complexes.

– Ensuite à l’aide d’un premier axe horizontal, signifier l’existence d’une histoire qui concerne toutes les sciences et qu’il n’existe donc pas une seule histoire qui serait l’Histoire humaine. Car l’Histoire avec un grand H qui ne s’intéresserait qu’à l’Humanité n’est en réalité que la petite histoire avec un petit h, d’une Histoire plus globale et générale qui concerne tout le système naturel. Ainsi L’histoire concerne autant l’homme qu’elle concerne directement ceux qui en physique travaillent autour de la notion d’ « expansion de l’univers », que ceux qui en géologie travaillent autour de la notion de « temps géologique », ou que ceux encore qui, en biologie, travaillent autour de la notion de « théorie de l’évolution », etc.

– Ensuite, comme je l’expliquais précédemment, un deuxième axe horizontal vient compléter l’axe historique puisqu’il vise à rendre compte cette fois des développements auxquels une science fondamentale donne lieu. Ainsi, si des catégories générales telles que la physique produisent des savoirs sur les fondements explicatifs de certains types de phénomènes, ces derniers trouvent ensuite une continuité et un développement naturel en se prolongeant par la mise à l’épreuve pratique des savoirs ainsi produits dans des situations plus précises et particulières. Dès lors, les disciplines d’expertises ont pour objet de fournir des réponses qui se veulent plus pratiques mais aussi plus situées et attachées à leurs contextes.

– Enfin, dernière remarque sur ce tableau, sur la présence des mathématiques et de la philosophie. Deux formes plus spécialisées du langage qui vise à sortir des limites du langage commun pour rendre compte du monde. Ce sont des formes particulières du langage, des outils au service de notre capacité à rationaliser le monde. Ils sont donc transversaux à toutes les disciplines de sciences. Mais si les mathématiques sont le langage de la mise en relations de propriétés fondamentales particulières, la philosophie vise pour sa part au développement de notre capacité à penser le réel pris comme un tout complexe et difficile à saisir.

Je terminerai donc cet article en disant que les disciplines des sciences sociales sont des disciplines qui ont à la fois le privilège et la difficulté d’être directement confrontées à elles-mêmes. Qu’elles sont les fruits de constructions qu’elles ont pour tache de déconstruire. Elles sont donc privilégiées parce qu’elles ont la chance de pouvoir se prendre elles-mêmes comme objet ; mais elles sont handicapées parce qu’en considérant qu’elles sont elles-mêmes leur propre objet, elles sont perpétuellement obligées de se remettre en question. Ainsi, la difficulté de la sociologie à aller au bout de la logique scientifique que je critique est, je crois, le résultat de cette double tension. Située entre le confort que procure une position qui peut tout à la fois s’accommoder d’une distanciation avec la réalité – personne n’oblige le sociologue à des résultats précis ou à sa capacité d’anticiper un devenir social – et des privilèges qu’octroie cette distanciation – la reconnaissance de l’intellectuel et de sa capacité en tant qu’individu à penser le monde et à le faire penser à ses semblables. L’incapacité de la sociologie à s’extraire elle-même de ses propres constructions sociales alors qu’elle est peut-être la plus à même d’en comprendre les rouages est aussi très certainement la preuve la plus éclatante de l’importance qu’une science du social aurait à saisir scientifiquement le phénomène qui la concerne. De mettre en œuvre une capacité à s’extérioriser, grâce aux outils et à la démarche scientifique, afin de produire des connaissances qui, sans ce travail, rend tout à la fois impossible la transformation du monde et la maitrise de ces transformations.

Considérant en plus que l’époque actuelle consacre la massification des outils de communication et que la communication est plus que jamais vouée à prendre une part prépondérante si ce n’est centrale dans la définition de nos réalités collectives, politique et moral, il me semble que faire une telle impasse est non seulement une erreur, mais constitue une faute. Faute parce qu’elle laisse ouverte, de manière trop peu questionnée, le développement et l’utilisation sans compréhension des conséquences, de nombre des outils de captation des discours qui prolifèrent aujourd’hui. Or le temps où les contraintes matérielles empêchaient l’idée même de pouvoir mesurer très concrètement le social est fini. L’heure est plutôt aux Frankenstein et aux expérimentations hasardeuses. Il est donc temps que le débat sociologique sur ce qu’est l’argument politique et moral, sa légitimité, ses contours et sa mise en œuvre, soient dorénavant posés. Mais ce cadrage scientifique d’une nouvelle dimension de notre réalité, la réalité sociale, qui fait partie du développement normal de la rationalité humaine, ne pourra se faire sans la revendication d’une connaissance proprement matérialiste du monde social que nous forgeons. C’est pourquoi, si la sociologie souhaite prétendre à l’ancrage scientifique de son discours et à l’accomplissement d’une pratique qui vise non plus à essayer d’interpréter le monde mais à entrer concrètement en adéquation avec la réalité qui la constitue, elle se doit de changer de pratique. Cela nécessite des outils à la mesure de l’objet que l’on souhaite étudier et d’un langage capable de synthétiser l’expression des données et des relations qui existent entre ces données. Et si le discours intellectuel a effectivement su insuffler un raisonnement qui a ouvert à la possibilité de penser le social, il doit maintenant laisser la place à la mise en œuvre des actions à même d’en rendre compte.

Parce que rendre possible l’accès à la matérialité des phénomènes sociaux c’est se donner la possibilité de penser l’existence de causes accessibles à la raison humaine, quand l’emploi de concepts tels que ceux de « complexité », d’« incertitudes », de « relativité » ou d’« indéterminisme » renvoient à une impossibilité – soit-disant naturelles – d’y accéder. Bien sûr, la réalité est complexe, incertaine, relative et indéterminée, mais ce sont là des problèmes dont il revient justement à une science de les résoudre, pas d’en dresser le constat normatif d’une soit-disant inaccessibilité. Ces mots appartiennent au discours philosophique lorsqu’il s’agit de pointer l’existence de limites politiques et morales à l’élaboration de savoirs, de méthodes et d’outils, pas au travail scientifique.

Durant ma licence à l’université de Nice, je me rappelle d’une phrase de Karl Marx qui nous avait été cité durant des cours de sociologie et qui disait à peu près ceci : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, il s’agit dorénavant de le transformer ». À cette époque, une telle affirmation me semblait tout à fait légitime compte tenu des limites pratiques d’un travail philosophique trop coupé des réalités dont il visait à rendre compte. Mais aujourd’hui, quand je vois la sociologie autant impliquée à décrire et à interpréter les transformations sociales qui se jouent un peu partout dans le monde, je me dis que cette phrase de Karl Marx brille par le silence qu’elle fait de ceux qui produisent les savoirs utiles aux transformations qu’il conviendrait de mettre en œuvre : les sciences. Je voudrai donc, d’une certaine façon et pour conclure, reprendre à mon compte cette phrase de Marx en y ajoutant cet oubli particulièrement dommageable :

Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, la science en a produit des connaissances objectives et a su lui fournir les savoirs nécessaires à sa transformation. Il est temps, dorénavant, que l’Humanité se prenne elle-même pour objet afin de rendre possible la maitrise de sa propre capacité transformatrice.

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