L’ambition sociologique

Qu’elle est l’ambition de la sociologie ?

C’est une question que je me suis souvent posé à la fin de mes études et pendant toute cette période qui m’a séparé de la fin de mon master. Parce qu’au delà de l’accomplissement des études, il doit bien y avoir un but à chaque vie qui entreprend cette quête de recherche ? Il doit bien y avoir une ambition ? Réelle ou espérée ? L’espoir d’occuper un rôle où une place dans la société ?

Mon sentiment sur le sujet a toujours été partagé.

D’un côté il y avait la réalité du travail sociologique telle que décrite à l’université et qui n’avait selon moi que très peu d’ambition. Sa seule ambition visible était personnelle : Celle de s’inscrire dans un collectif d’individus partageant les mêmes aspirations, voir son nom et ses arguments cités dans des publications, ses ouvrages publiés et, éventuellement et plus intéressant à mon avis, l’ambition de voir que par le travail réalisé on pouvait influer sur des situations d’injustices, sur des décisions abusives, sur des expressions autoritaires et inégalitaires, etc… cette dernière ambition, la plus honorable selon moi, n’en restait pas moins une ambition motivée personnellement, celle de l’individu voulant agir pour le bien de ceux qu’il a choisi de défendre. Passer de l’individu « Auteur », à l’individu « Justicier ». L’idée est intéressante, mais elle ne m’a jamais satisfaite.

Il manquait l’ambition globale, générale, scientifique. Une ambition non pas fondée sur soi et son devenir ou fondée par extension sur ce que l’on pouvait faire pour les autres, mais plutôt une ambition sur le savoir sociologique lui même et sur ce que ce que son développement impliquerait comme changement sur notre façon de concevoir le monde et notre façon de nous relier à lui. C’est ce deuxième aspect qui m’a le plus passionné durant mes études mais c’est aussi ce deuxième aspect qui était exclu – et je pense l’est encore – de l’ambition sociologique actuelle, du moins en France.

Qu’est ce que j’entends par « ambition sur le savoir sociologique » ?

Commençons par dire ce que la sociologie n’est pas.

Les phénomènes sociaux ne sont pas des phénomènes psychologiques (et donc certainement encore moins un béhaviorisme). C’est une évidence mais il convient de le réaffirmer car même les sociologues les plus connus aiment à faire apparaitre directement ou indirectement le rôle de la mémoire, de la peur, du vécu passé, pour expliquer les situations qu’ils étudient. L’appel à l’histoire peut ainsi très facilement constituer une façon déguisée de recourir à la psychologie sans jamais la nommer explicitement. C’est aussi la volonté de produire une argumentation politique et morale qui permet de cacher la psychologie sous le tapis sociologique. Cet exemple, https://www.youtube.com/watch?v=QOZRim9SKm8, montre ainsi à quel point la notion même de sociale peut être liée à l’explication psychologique. Faire de la sociologie implique donc nécessairement de ne pas avoir la même définition du social. Mais pour cela encore faut-il accepter de lâcher la position surplombante propre à une bonne partie de la pratique sociologique. Sous peine de quoi, il conviendrait de réformer la pratique sociologique pour accepter d’y inclure l’apprentissage de la psychologie ; ou alors, plus simplement, de reconnaitre que la sociologie n’est pas portée par un projet scientifique (matérialiste) mais par un projet philosophique (idéaliste). Comme ce n’est pas ce dernier point que je souhaite développer ici, passons.

Les phénomènes sociaux ne sont pas des phénomènes anthropologiques. Là encore il s’agit d’une évidence et là encore il convient de ne pas mélanger les torchons et les serviettes. L’anthropologie a, dans son nom même, un questionnement qui n’a rien à voir avec la sociologie. Un « discours sur l’anthropos » c’est à dire un « discours sur l’Homme » au sens de ce que sa spécificité organique, sensorielle et musculaire dit de lui et de son rapport au monde n’a absolument rien à voir avec la sociologie et un « discours sur le social ». L’Homme n’est pas la seule mesure du social et le social n’est pas nécessairement la mesure de l’Homme. Cela devrait être une évidence épistémologique mais la frontière est tellement brouillée par les travaux sur des situations qui mêlent les deux approches qu’il peut parfois sembler difficile de les distinguer. je pense notamment à toutes ces études fondés sur la théorie de l’acteur réseau et de la prise en compte des relation « Humain – non Humain ».

Les phénomènes sociaux enfin, ne sont pas des phénomènes économiques… quoi que… dans ce cas là, il faudrait plutôt inverser la proposition : les phénomènes économiques sont des phénomènes sociaux. Et donc, si la sociologie a véritablement une ambition scientifique elle a nécessairement aussi l’ambition de rendre compte d’une partie, c’est à dire de rendre compte spécifiquement de la dimension social de l’économie (loin par exemple, même si pensée de façon complémentaire, des apports éventuels d’une approche cognitiviste par exemple).

Quelle est donc cette ambition sociologique si on souhaite tout à la fois tenir la dimension matérialiste du savoir et avoir l’ambition de dire quelque chose que les autres disciplines ne disent pas déjà ?

Ceux qui me lisent savent à quel point j’accorde une importance au langage (on pourrait ici remplacer le mot « langage » par le mot « symbolique », au sens de ce que le langage est une production de symboles auxquels on a attaché un sens particulier, entretenu et homogénéisé à un groupe d’individus donnés, à travers un processus d’éducation). C’est, me semble t-il, dans la prise au sérieux de cette dimension particulière de la réalité humaine, du saut qualitatif et heuristique que cela engage, que la sociologie pourra trouver son ambition. Pourquoi ?

Allons au plus évident, sans langage, existe t-il une quelconque possibilité pour qu’un savoir existe ? La réponse est évidemment non. Sans langage, il n’y a pas d’articles, pas de livres, pas de films parlants, pas d’histoires racontées au coin du feu, pas de mythes, pas de religions etc…

Sur un plan politique maintenant, sans langage existe t-il une quelconque possibilité pour un chef de donner des ordres à une personne qui lui serait subalterne ? De lui dire quoi faire ? Un dominant pourra toujours jouer de ses muscles et de sa force pour exprimer une domination, mais jamais il ne sera capable, sans langage, de diriger cette domination pour qu’elle entraine la réalisation par le dominé d’une fin propre au dominant.

Cela vaut donc aussi sur un plan professionnel. Existe t-il un quelconque moyen de coordonner une activité, de donner une heure de début et de fin de travail, de produire des objectifs en termes de production, de rapidité, de gain, de format, etc… sans langage ?

Mais plus largement aussi, dans nos propres réalités quotidiennes, sur un plan amical, sans langage existe t-il un quelconque moyen de s’organiser pour sortir et partager des activités communes, de se coordonner pour s’occuper des enfants, de réaliser les actions les plus quotidiennes, comme le fait d’acheter quoi que ce soit dans un commerce ?

Sur un plan affectif enfin. Sans langage comment exprimer et partager des sentiments qui sont internes et invisible à l’autre, ses buts dans la vie, exprimer des projets communs qui, au delà du simple lien affectif, construisent un devenir social qui lie tout autant le couple que n’importe quel groupe social ?

Le langage est au centre de notre vie. Il est le principe actif de toute dimension sociale – en un sens spécifiquement social donc – et constitue par voie de conséquence la réalité pratique qui fonde la dimension social de tous les concepts et autres catégories sociologiques existantes. Et nous ne nous en rendons mêmes plus compte parce que nous sommes nés dedans. De la même façon que né avec l’évidence de la gravitation terrestre il a fallu attendre la conjonction des intérêts et des moyens pratiques de comprendre et d’utiliser cette force pour qu’un savoir scientifique l’exprime empiriquement.

En sociologie c’est un peu la même chose. L’évidence est là, constante, aveuglante, mais la rencontre entre des intérêts et la mise en œuvre des conditions pratiques de sa réalisation n’a pas encore eue lieu.

Cependant cet intérêt vient, lentement mais sûrement, depuis un peu plus d’un siècle. La naissance de la sociologie en est la preuve. Et cet intérêt monte de plus en plus fortement aujourd’hui avec la contestation des pouvoirs politiques anciens qui, ayant perdu le pouvoir pratique de réaliser leurs actions, ont de plus en plus de mal à justifier des discours qui ont pour principale dimension, un fondement idéologique. Aujourd’hui, en perte de crédibilité, ils sont petit à petit remplacés par des pouvoirs économiques qui ont repris en main la dimension pratique de nos sociétés modernes. Ces dernières n’ont pas moins d’idéologies, elles ont juste les moyens d’ajuster leurs actions pratiques avec leurs expressions symboliques, mais avec le risque accru, qu’à leurs tours, elles en abusent. Un luxe que l’ancien monde politique a de plus en plus de mal à réaliser, mais qui servira de leçon à tous ceux qui vivent cette période de transition.

L’ambition sociologique, du moins dans sa dimension scientifique, consiste tout à la fois à comprendre comment cette capacité langagière, symbolique, discursive… a été capable d’entrainer l’humanité a produire ses plus grandes catastrophes (notamment guerrières et prochainement écologiques) qui ont entrainé la perte de tant de vies humaines et qui entraine aujourd’hui la destruction du monde dans lequel nous vivons ; et qui, dans le même temps, a aussi offert a l’humanité la capacité de faire émerger des sociétés qui, plus que jamais auparavant, ont entre leurs mains la possibilité d’affronter et de surmonter les contraintes du monde dans lequel elles vivent.

Ce sont là, bien évidemment, les deux faces d’une même pièce dont la seule question qui nous intéresse ici et de savoir comment une discipline pourra un jour produire les savoirs et les outils susceptibles d’œuvrer à la maitrise des effets qu’une telle capacité implique.

Par sa compréhension et sa prise au sérieux des effets du langage, la sociologie serait à même d’aider à résoudre les dimensions négatives que sa pratique est susceptible de générer, mais aussi de favoriser ses dimensions positives.

Qu’il s’agisse de résoudre les plus petits mensonges entre deux personnes dont l’une cache à l’autre – même involontairement – une réalité qui va influer sur les choix et donc sur le devenir de cette personne ; jusqu’aux a priori et autres croyances qui parce qu’elles sont partagées par des personnes mal-informées – ne parlons pas de celles qui détournent la réalité pour servir leurs propres fins – définissent et travaillent à réaliser des visions du monde qui impliquent les vies et les devenirs de millions d’individus qui n’ont pas d’autres possibilités que de s’y soumettre.

A l’inverse, la sociologie pourrait aider et favoriser l’émergence de la créativité, de solutions, d’entraides entre des individus dont les rencontres ne sont pas réalisés alors qu’elles pourraient être bénéfiques au plus grand nombre. Soit parce qu’elle n’ont pas l’occasion d’échanger symboliquement du fait de contraintes spatiales ou matérielles, soit parce qu’elles refusent d’échanger au nom d’ a priori construit symboliquement et qu’il s’agit de déconstruire, ou soit encore parce que nourrit par une vision biaisée et partielle de la réalité, la production de nouveaux arguments symboliques pourraient résoudre un refus du dialogue en le complétant ou en en prenant le contre-point.

Mais plus que la démarche utilitariste visant à résoudre les problèmes chroniques d’une société malade de sa propre méconnaissance de soi, d’un point de vue de science, l’ambition sociologique va au delà.

Elle rend possible l’idée de penser que l’humanité qui s’engagerait dans cette voie, fermerait ainsi la boucle épistémologique. Elle permet de penser qu’une telle société serait susceptible de prendre le contrôle de son propre devenir individuel et collectif. Parce que si produire des savoirs sur le monde qui révolutionnent notre quotidien est, quand on prend le temps d’y penser, quelque chose d’assez incroyable dans le développement de notre histoire ; dans ce cas, que dire alors de notre capacité de produire du savoir sur notre propre capacité à produire du savoir. De réaliser cette boucle épistémologique qui nous rendrait non plus seulement maître du monde (encore loin d’être atteint mais la formule est suffisamment floue pour entretenir un mythe positif), mais aussi maître de nous même, de ce que nous sommes, de ce que nous voulons devenir – (Compris qu’il s’agit, dans un contexte donné, à un temps t(x) donné et que ce contexte est en constant changement lorsque t change). Qui dans sa dimension théorique la plus utopiste, nous permet de penser la possibilité même de décider des savoirs que nous voulons produire avant même de les connaitre. En d’autres termes, de décider de notre futur.

Si l’ambition sociologique existe, elle est contenue là, dans cet espoir un peu fou que le devenir collectif ne soit pas qu’un vain mot ou un vœu pieu, mais prenne véritablement tout son sens parce que fondé tout à la fois sur la compréhension d’une réalité empirique et sur la capacité technique de transformer la connaissance théorique en une réalité pratique à réaliser.

D’une certaine façon, pour reprendre une référence biblique, il s’agit pour la sociologie d’avoir l’ambition de prendre en charge les erreurs que le récit de l’effondrement de la tour de Babel avait révélé, mais en étant cette fois détaché de toute croyance religieuse et muni d’un savoir pratique dont l’absence avait causé sa perte…

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