Durkheim où l’impasse sociologique

A l’origine de cet article était l’ambition de traverser l’histoire de la sociologie, ses auteurs et ses courants. Le but était d’essayer, à l’aide d’une revue de lecture, de trouver les différentes réflexions que la discipline avait pu porter sur son objet : le « social ». C’est avec cette ambition que je me suis lancé dans une relecture d’Émile Durkheim, un fondateur important de la discipline sociologique en France.

Et puis, après réflexion, je me suis dit que ce travail très universitaire serait certainement très intéressant dans le cadre universitaire d’une thèse mais qu’elle est en réalité complètement inutile en dehors de cette perspective internaliste. C’est pour cela que la semaine dernière j’ai plutôt publié un article concernant la différence entre « sociologie » et « science du social » pour m’intéresser – encore une fois – à ce qui clive ma position vis à vis de la sociologie classique.

Tout récemment, le visionnage d’une vidéo diffusée par Yann LeCun (le monsieur IA de Facebook), m’a redonné envie de diffuser les premières notes que j’avais prises sur Durkheim – https://www.youtube.com/watch?v=_oDdfROFyK4. Cette vidéo est très courte, moins de 4 minutes et est un extrait d’une remise de prix, s’intéressant à celui attribué à Geoffrey Hinton, pour son travail sur l’intelligence artificielle. Au delà du caractère un peu pompeux de cette remise de prix et de l’énormité du travail que cache le résumé introductif et les quelques phrases prononcées par le lauréat, ce dernier dit quelque chose à la fois très simple et très juste qui résume assez bien ma critique de la sociologie. Dans le domaine de l’IA, la recherche a longtemps été focalisée sur la tentative de mimer la « logique », et pour cela on a développé des ordinateurs chaque jour plus puissants. Mais dans cette recherche, l’idée de reproduire la « logique » a constitué une impasse. A l’inverse, les développements actuels – et donc ceux portés par Hinton – sont fondés sur la compréhension et la reproduction des systèmes neuronaux, or c’est cette démarche qui a amenée aux percés actuelles sur l’intelligence artificielle. En substance et en associant cette petite histoire à la critique plus général que je mène ici, on est conduit à considérer le fait que les idées peuvent amener à des impasses scientifiques et que s’intéresser à la matière peut, au contraire, nous permettre d’avancer pour comprendre bien mieux les choses dont on parle, que les idées que l’on a sur la chose.

Ce raisonnement est au cœur de ma critique de la sociologie et, depuis mon master, il me semble évident que la discipline est devant une impasse. Une impasse fondée dans son incapacité à remettre en question une perception idéelle du social. En abordant le social du point de vue de sa matérialité, c’est à dire en ré-enracinant la sociologie dans la réalité matérielle du phénomène, notamment à travers la prise en considération de l’importance du langage, il me semble que l’on pourrait aller bien au delà des arguments que la sociologie est capable de produire aujourd’hui.

Quoi de mieux donc, que de repartir des fondements. Partir de celui qui a œuvrer à la naissance institutionnelle de la sociologie française. De celui qui a affirmé la nécessaire utilité du travail sociologique en écrivant cette – trop ? – célèbre phrase : « la sociologie ne vaut pas une heure de peine si elle ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif ». De celui qui a œuvré à une approche scientifique des faits sociaux en les considérant comme des « choses » et en développant l’apport de la statistique pour l’étudier.

Malgré tout ça, alors même qu’Émile Durkheim est un des fondateurs les plus emblématiques de la discipline en France et peut-être celui qui a eu le plus l’ambition scientifique de la sociologie, au sens des sciences de la nature, l’idée de social – et l’impasse à laquelle elle mène – perdure. Pourquoi ? La relecture d’Émile Durkheim permet d’éclairer, dés l’origine, ce rejet viscérale de la matérialité d’un phénomène et son fondement dans un raisonnement tautologique – « expliquer le social par le social » – consacrant l’idée sur la matière pour penser le réel.

Sauf changement d’avis et contrairement donc à mon projet initial, cette relecture sera peut-être la seule que je publierai ici. Seule exception, que je sois amené à changer d’avis ou, rêvons un peu, que je découvre un directeur sociologue et/ou suffisamment intéressé par une façon différente d’aborder l’objet social pour m’aider à réaliser ma thèse et qui m’engage à poursuivre ce travail d’archéologie des idées. Mais soyons réaliste, après tout ce temps les désillusions ont fait leur œuvre et cela me parait peu probable…

Avant de commencer je précise que cette lecture a été suivie d’autres, notamment l’ouvrage de Philippe Steiner, « La sociologie de Durkheim » (4ème édition) de 2005, ainsi qu’avec l’introduction de Georges Davy de l’ouvrage d’Émile Durkheim « Leçons de sociologie – Physique des mœurs et du droit » de 1950. Aucun de ces deux ouvrages n’est mentionné ici parce que s’ils évoquent bien eux-aussi la définition qu’Émile Durkheim a proposé, aucun ne m’a semblé apporter d’arguments décisifs permettant de compléter la lecture des règles de la méthode sociologique. A toute fin utile, je précise que je dispose d’une ancienne version de l’ouvrage, qui date de 1938. Compte-tenu du fait qu’Émile Durkheim est décédé en 1917 je ne pense pas prendre trop de risques avec cette relecture, mais sait-on jamais, l’édition a ses zones d’ombres que seul l’édition connait.


Commençons donc par ouvrir cet ouvrage, Les règles de la méthode sociologique.

Le découpage des différents chapitres par l’auteur confirme l’ambition de son titre. Ainsi, celui-ci commence par définir son objet « Qu’est ce qu’un fait social ? » (Chap. I). Puis il propose de nous guider dans son observation à l’aide d’un certain nombre de « Règles relatives à l’observation des faits sociaux » (Chap. II). Ensuite il propose de distinguer deux catégories de faits dans le social, ceux qui relèvent du « normal » et ceux qui relèvent du « pathologique » et pour cela il propose des « Règles relatives à la distinction du normal et du pathologique » (Chap. III). Ce travail de distinction implique selon lui d’être capable de formuler des « type sociaux », il propose donc ensuite des « Règles relatives à la constitution des types sociaux » (Chap IV). Cette finalité utile de la sociologie ne répondant pas pour autant à la question de l’explication des faits sociaux eux-mêmes, il propose de poursuivre l’ouvrage avec des « Règles relatives à l’explication des faits sociaux » (Chap. V). Enfin, pour terminer son entreprise d’établissement des arguments devant servir à fonder la méthode sociologique et parce qu’il reconnait l’importance de la capacité pour les chercheurs de fonder leurs arguments dans la production de preuves audibles par un auditoire, il propose pour terminer son ouvrage un certain nombres de « Règles relatives à l’administration de la preuve » (Chap. VI).

L’ambition de l’auteur avec cet ouvrage est donc assez fondateur puisqu’il y évoque autant la définition de son objet, le moyen d’y accéder, l’intérêt d’y accéder, comment rendre fonctionnel et utile la démarche sociologique pour le chercheur qui souhaite réaliser un tel travail de connaissance, mais aussi de voir comment rendre ce travail utile pour la société dans laquelle il s’inscrit. Pour ma part, et comme évoqué dans le projet de recherche qui précède cet article, je ne m’intéresserai qu’aux réponses qui permettent de répondre à cette question centrale qui, à mon avis, porte toutes les autres : Quel est l’objet de l’auteur ? En l’occurrence et comme nous venons de le voir, Émile Durkheim propose justement dans cet ouvrage de commencer par une définition du « fait social ». Voyons quelle est cette définition ?

Tout d’abord, l’auteur considère important de dissocier le fait social d’autres faits. Il affirme ainsi que le problème, au moment où il rédige cet ouvrage, réside justement dans le fait que « cette qualification (est utilisée) sans beaucoup de précision. On l’emploie couramment pour désigner à peu près tous les phénomènes qui se passent à l’intérieur de la société, pour peu qu’ils présentent, avec une certaine généralité, quelque intérêt social ». Or ce flou est problématique parce que, selon lui, il existe bien un objet spécifiquement « social », propre à la sociologie. Et si les faits que mentionnent d’autres disciplines étaient effectivement sociaux alors « … la sociologie n’aurait pas d’objet qui lui fut propre, et son domaine se confondrait avec celui de la biologie et de la psychologie » (p. 5). Marquer l’existence de cette distinction dés le début de l’ouvrage est important pour Durkheim puisque c’est en faisant la démonstration de cette distinction qu’il peut justifier de l’existence d’une nouvelle discipline, indépendante des autres. C’est notamment l’objectif qu’il exprime dans la préface à la première édition « Notre principal objectif, en effet, est d’étendre à la conduite humaine le rationalisme scientifique, en faisant voir que, considérée dans le passé, elle est réductible à des rapports de cause à effet qu’une opération non moins rationnelle peut transformer ensuite en règles d’action pour l’avenir » (p. VIII)

Dans un premier temps, Émile Durkheim propose donc une première définition : les faits sociaux « consistent en des manières d’agir, de penser et de sentir, extérieures à l’individu, et qui sont douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s’imposent à lui ». Et il précise quelques lignes plus loin que « c’est à eux que doit être donnée et réservée la qualification de sociaux » (p. 8).

Dans un second temps, Émile Durkheim propose une autre notion : celle de « courants » sociaux. Ces courants seraient des formes moins solidifiées et moins « cristallisées » des faits sociaux. Ces courants seraient des « manifestations collectives » qui conservent « la même objectivité et le même ascendant sur l’individu » que les faits sociaux (p.9). Mais on pourrait dire, toujours selon Émile Durkheim, que les courants sont des faits pris dans leurs formes les moins singulières, qui s’expriment dés lors qu’un individu se trouve pris dans un mouvement de masse d’individus. Un individu serait capable de reconnaitre la coercition d’un courant social dans lequel il est pris, dés lors qu’il s’interrogerait sur les raisons de ses propres choix et de ses propres actions et/ou dés lors qu’il chercherait à faire autrement.

Très vite, Émile Durkheim trace un lien avec l’éducation. Il affirme ainsi qu’il suffit de voir comment sont éduqués les enfants pour confirmer les définitions qu’il donne du fait et du courant social. L’éducation consisterait justement à « imposer à l’enfant des manières de voir, de sentir et d’agir auxquelles il ne serait pas arrivé » (p.11). Et donc, pour Durkheim, c’est l’éducation qui fait « l’être social », par les contraintes qu’il inflige à l’enfant à tout instant et tout au long de sa mise en œuvre. Ainsi, il semble que selon lui ce soit la pratique éducative qui fonderait la réalité sociale.

Suite à ces premières définitions, il met en garde et trace des frontières à leurs validités : « Ce n’est pas leur généralité qui peut servir à caractériser les phénomènes sociologiques. Une pensée qui se retrouve dans toutes les consciences particulières, un mouvement que répètent tous les individus ne sont pas pour cela des faits sociaux » (p.11 et 12). Il dissocie ainsi la définition du fait social de toutes perspectives individualistes qui réduiraient la pratique sociologique à l’étude, par exemples, de croyances individuelles juste parce qu’elles seraient plus ou moins partagées. Pour É. Durkheim, il faut, pour définir les faits sociaux, qu’existe une extériorité que l’on trouve dans « des règles juridiques, morales, des aphorismes et des dictons populaires, des articles de foi où les sectes religieuses ou politiques condensent leurs croyances, des codes de goût que dressent les écoles littéraires, etc ». Il faut donc qu’à un moment une pensée soit extériorisée et qu’elle devienne référence pour d’autres pour qu’un phénomène puisse être qualifié de « fait social ».

Parce que ces faits sont des « choses », E. Durkheim mentionne aussi la méthode avec laquelle il considère qu’il est « indispensable de procéder » pour observer les faits sociaux à leur « état de pureté ». Une méthode qui permettrait, selon ses propres mots, de mesurer « un certain état de l’âme collective » (p.13) . Il s’agit de l’outil statistique. Il ne précise toutefois pas ce qu’il mesure et en quoi cela distinguerait sa méthode de la mise en garde qu’il mentionnait peu avant consistant à critiquer une définition du fait social fondé sur la généralité d’un « mouvement » ou de « consciences particulières » (p. 13). Il ajoute même que l’«… on peut le définir aussi par la diffusion qu’il présente à l’intérieur du groupe, pourvu (…) qu’il existe indépendamment des formes individuelles qu’il prend en se diffusant » (p. 15 et 16). Ainsi, selon E. Durkheim, la généralité est bien une caractéristique visible des phénomènes sociaux même si elle ne constitue toutefois pas la nature de l’objet d’où le rejet de cet argument en soi.

Dans cette première partie, E. Durkheim, doutant de la complétude de sa définition, propose donc de l’élargir au delà de sa proposition initiale. Il affirme ainsi que « … les faits qui nous ont fourni la base sont tous des manières de faire ; ils sont d’ordre physiologique. Or il y a aussi des manières d’être collectives, c’est à dire des faits sociaux d’ordre anatomique ou morphologique » (p.17) mais ajoute peu après que ceux-ci « ne paraissent pas, à un premier examen, pouvoir se ramener à des façons d’agir, de sentir, ou de penser ». Ainsi, tout en laissant la porte ouverte à d’autres tentatives de définition du fait social, il se montre peu enclin à faire entrer des perspectives trop différentes dans ce processus générale de définition et de construction de la discipline sociologique.

Durkheim conclut donc cette première partie avec, ce qui apparait comme une ultime tentative de définition du fait social. Il propose ainsi : « Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendamment de ses manifestations individuelles ». Il énonce ainsi trois caractéristiques essentielles de ce qu’il appel « fait social ».

Il s’agirait ainsi de :
1 – « manières de faire »
2 – qui exercent une contrainte sur les individus
3 – et qui est générale à une société donnée, à condition de pouvoir démontrer une existence en propre du phénomène, extérieurs aux individus concernés par le fait considéré.

Au terme de ce premier chapitre, on est tenté d’être circonspect quand on met en rapport les intentions initiales de l’auteur et la définition à laquelle il parvient. Car comment reconnaitre spécifiquement ces « manières de faire » et ainsi échapper au risque de psychologisation de l’explication qu’il critique au début de sa définition ? Si un acte répété fruit d’un réflex psychologique devient une habitude, puis par mimétisme une manière de faire, comment conserver intact la ligne de partage entre nature sociologique et psychologique d’un phénomène ?

Concernant les critiques formulées à l’égard du caractère d’extériorité des faits sociaux, E. Durkheim y répond en parti dans la préface à la seconde édition. Selon lui il n’est pas question de signifier par là qu’il existe quelque chose d’invisible qui reste en l’air et plane dans le vide, entre les individus. Il répond ainsi à la critique par ces mots : « Ce que l’on juge si facilement inadmissible quand il s’agit des faits sociaux, est couramment admis des autres règnes de la nature. Toutes les fois que des éléments quelconques, en se combinant, dégagent, par le fait de leur combinaison, des phénomènes nouveaux, il faut bien concevoir que ces phénomènes sont situés, non dans les éléments, mais dans le tout formé par leur union » (p. XIV-XV). Cette réponse apporte quelques éclaircissements sur ce qu’il entend par « extériorité », néanmoins, si par cette précision É. Durkheim met bien en avant le caractère spécifiquement collectif des phénomènes sociaux, il ne marque par une rupture franche qui permettrait à l’objet de la sociologie d’être plus que la simple expression collective de psychologies individuelles et donc à la discipline sociologique d’être plus que la conceptualisation/théorisation de phénomènes volontairement pris dans une dimension plus générale et complexe. On entend souvent dire de la nature qu’elle a « horreur du vide », ce qui en soit ne veut pas dire grand chose puisque le vide est un concept relatif au plein, néanmoins il est un fait que les sciences de la nature ne sont jamais satisfaites lorsque des cases explicatives sont vides. Elles font au contraire généralement tout pour combler les trous, les espaces, les manques. En  science l’objet ne serait donc pas de prôner une extériorité invisible, mais plutôt de comprendre concrètement comment une intériorité visible peut exprimer un tel particularisme phénoménologique.

Comment, dés lors, ne pas considérer avec inquiétude le risque d’un tel discours surplombant qui propose de façon détourné d’euphémiser les phénomènes psychologiques, biologiques, anthropologiques, économiques, politiques, etc… qui, au prétexte de faire du « social », produirait une interprétation qui aurait comme argument central de validité qu’elle n’affirmerait son appartenance à aucune de ces disciplines particulières, préalables et, en réalité, fondatrices de la compréhension de la réalité social.

Plus généralement, la préface revient sur la portée de la définition qu’il propose. Il en atténue notamment la dimension spécifique et laisse une nouvelle fois la porte ouverte à des améliorations, voir à d’autres définitions. Il s’agissait pour lui « simplement d’indiquer à quels signes extérieurs il est possible de reconnaître les faits dont elle (la sociologie) doit traiter, afin que le savant sache les apercevoir là où ils sont et ne les confonde pas avec d’autres ». Il précise même un peu plus loin : « Il n’y a pas de raison pour qu’il n’ait qu’une seule propriété distinctive. Tout ce qu’il importe, c’est de choisir celle qui paraît la meilleure pour le but qu’on se propose » (p. XIX). Ainsi, il affirme ici clairement son parti pris : la définition est purement utilitaire et arbitraire et il n’y a pas d’objet social en soi. Il précise cependant : « pour qu’il y ait fait social, il faut que plusieurs individus tout au moins aient mêlé leur action et que cette combinaison ait dégagé quelque produit nouveau ». et pour qualifier cet état « nouveau » il propose : «… il y a un mot qui, pourvu toutefois qu’on en étende un peu l’acception ordinaire, exprime assez bien cette manière d’être très spéciale : c’est celui d’institution. On peut en effet, sans dénaturer le sens de cette expression, appeler institution, toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité ; la sociologie peut alors être définie : la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement » p.(XXII). Il rajoute cependant à la fin de sa préface : « Cette science, en effet, ne pouvait naître que le jour où l’on eut pressenti que les phénomènes sociaux, pour n’être pas matériels, ne laissent pas d’être des choses réelles qui comportent l’étude » (p. XXIV).

Ainsi pour sa définition du fait social, Durkheim joue d’une étrange ambivalence en proposant d’opérer une distinction entre ce qu’il appel le « réel » et ce qu’il appel le « matériel ». Le social ne serait pas matériel en soi, néanmoins il donnerait forme à des choses bien réelles, les institutions. Voilà une façon bien étrange et au final bien peu scientifique d’aborder un problème… Comment ne pas considérer la nécessité de comprendre la spécificité matérielle d’un objet dont on prétend être le seul à pouvoir rendre compte ? Déjà là, en germe, on trouve ce risque de production d’un discours surplombant sur un phénomène général avec le risque normatif de celui qui sait finalement peu de choses sur la manifestation concrète du phénomène dont il parle.

Plus intéressant à mon avis avec ce premier chapitre, est que Durkheim fait la démonstration dans ce premier paragraphe que ce n’est pas le fait social qui l’intéresse vraiment. Ainsi, contrairement à ce qu’il affirme, il ne s’agit pas tant de séparer l’objet « fait social » d’autres types de faits, mais bien plutôt au contraire, de séparer un type de discours par rapport à un autre. Le discours sociologique par rapport à un discours psychologique par exemple. La problématique n’est donc pas du tout la même et le questionnement n’intéresse pas tant la science qu’il intéresse d’abord et avant tout l’institution, la recherche, et la division du travail universitaire.

Certes, É. Durkheim a réussi à donner consistance à une discipline, à justifier sa pertinence, mais dans le même temps son projet a donc moins consisté à produire des savoirs nouveaux sur le réel qu’à produire des réponses nouvelles. D’une certaine façon, sa posture ressemble beaucoup à celle des médecins avant l’avènement de la médecine. Peu importait de comprendre la maladie, ses causes bactériologiques, virales etc… et il est vrai, après tout, les outils manquaient pour réaliser cette compréhension. Donc en attendant, l’objectif était de produire des explications ad hoc  et, in fine, de prodiguer des soins qui avaient d’abord pour but de satisfaire le malade.

D’une certaine façon, Durkheim aborde le social de façon similaire. Ne disposant pas des outils, il concentre son attention sur la production d’une nouvelle forme de réponse. Mais cette forme, aussi pertinente soit-elle à son époque, manque cruellement de compréhension et de capacité de perception du fondement matériel qui permettrait véritablement de rendre compte du phénomène. N’ayant pas accès au social il en construit donc une définition en négatif. Il appréhende le fait social par les symptômes qu’expriment un corps social. Or si à son époque cette posture pouvait sembler légitime, cette légitimité ne tient plus vraiment aujourd’hui. Elle semble plutôt perdurer par habitude, parce que, comme dirait Durkheim, il y a une « manière de faire » de la sociologie et que c’est celle là qui est, encore aujourd’hui, valorisée socialement. Combien de temps cette situation va t-elle durer ? Là est toute la question.

On peut donc dire que la sociologie est pensée par É. Durkheim comme une construction sociale à réaliser. Et d’une certaine façon, je suis assez d’accord avec ce postulat, car je crois effectivement qu’il n’y a pas de réalité matérielle « autres », au sens qu’il n’existerait pas de réalités matérielles « cachées et invisibles ». Il s’agit donc bien pour la sociologie de réaliser un découpage particulier de la réalité. Mais à l’inverse, la sociologie qui tend à penser que les mots et les idées, suffisent pour signifier le social et en exprimer une parfaite compréhension n’en est pas moins critiquable. L’essence, ou pour parler plus scientifiquement, la connaissance de la nature matérielle de la réalité, est la seule voie possible pour justifier d’une démarche de science. Et si on est prêt à accepter une réalité propre du social, on doit aussi accepter quelle repose elle aussi sur une matérialité propre. De ce point de vue, et si constituer un savoir de science constitue un enjeu d’importance, alors il y a un certain nombre de questions auxquelles la sociologie doit encore répondre : Quoi mesurer ? Comment ? et pour, au final, comprendre quoi ?

A mon sens, tant que la sociologie ne sera pas capable de dépasser ce stade consistant à travailler sur « les multiples formes possibles de la réponse », pour entrer dans l’ère consistant à répondre à une question, la question scientifique, il est très probable qu’elle restera dans l’impasse.

Source :

Durkheim Émile, Les règles de la méthode sociologique, 9ème éd., Libraire Félix Alcan, Paris, 1938

Steiner Philippe, La sociologie de Durkheim, 4ème éd., La Découverte, Paris, 2005

Davy Georges, Introduction à « Leçon de Sociologie – Physique des mœurs et du droit » d’Émile Durkheim, Libraire Félix Alcan, Paris, 1950

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