Quelle différence entre « sociologie »  et « science du social » ?

On associe souvent à tord ces deux notions. Elles n’ont pourtant rien à voir. Une petite explication s’impose donc.

Prenons une situation typique, universelle, celle qui caractérise n’importe quelle situation et que chacun d’entre nous peut reconnaitre assez facilement.

Il existe un univers, ou un monde si vous préférez, qui constitue notre environnement. Il est le lieu où se déroule n’importe quelle action. C’est la situation, le contexte. Nous l’appellerons E.

Environnement

Dans cet environnement E, existent tout un ensemble d’organismes O dont nous, les êtres humains, que nous appellerons H

Organismes

Enfin, parmi ces organismes, les humains en question ont développé une organisation sociale S, telle qu’aujourd’hui elle définit un certain nombre de nos actions, de nos choix et de nos goûts… d’où la justification de la naissance de la sociologie comme discipline permettant d’étudier ce phénomène.

social

Si nous nous demandons quelles sont les disciplines qui s’intéressent principalement à E, nous dirons volontiers que la physique et la chimie en constituent les fers de lance.

Si nous nous demandons maintenant quelles sont les disciplines qui s’intéressent principalement à O et à H, nous pouvons dire que la biologie, la psychologie ou encore que des disciplines intermédiaires comme l’éthologie et le béhaviorisme en font partie.

Enfin, si nous nous demandons quelles sont les disciplines qui s’intéressent principalement à S, nous aurons peut-être un peu plus de mal. L’économie en s’intéressant aux échanges de valeurs, de biens, et de marchandises entre les individus, entre pleinement dans cette catégorie. Par contre l’anthropologie, parce qu’elle accorde une importance centrale à l’être humain en tant que corps disposant de sens, d’organes et de membres spécifiques, serait plutôt à associer à H, voir à H + E lorsqu’elle s’intéresse à la Culture. Mais qu’en est-il de la sociologie, peut-on dire qu’elle étudie S ?

Il est très difficile de répondre « Oui » à cette question. Car si la sociologie revendique effectivement s’intéresser à S, il s’agit en fait bien souvent du grand S, celui qui est le produit de E + H + S, c’est à dire du S de sociétal, en contexte et entre humains, et non le s de social, le phénomène particulier et spécifique qui lie des individus entre eux. La sociologie refuse évidemment de développer ce qui s’apparenterait à une psychologisation ou à une naturalisation de l’explication, elle passe néanmoins son temps à appuyer sa compréhension sur des mécanismes qui relèvent autant de la psychologie – le concept d’Habitus est un principe directement tiré de la psychologie et adaptée au discours sociologique – que de la nature – en situant l’explication en des temps et des lieux, elle tend à éluder que, de fait, ce temps et ce lieu définissent la portée de son discours, même si elle cherche à les dépasser. La discipline est bien sûr consciente du problème que pose la pespective générale de son discours mais elle s’en accommode aussi très bien. Ce d’autant plus que se considérant distincts des sciences naturelles, elle s’octroie le privilège de considérer qu’elle peut faire de la science en faisant l’économie d’expériences, en considérant que son objet ne peut pas être réduit à des mesures, ou encore parce qu’il serait objectivement composé d’êtres subjectifs qui, comblent de l’affaire, ont une Histoire… Autant d’arguments qui découlent directement de cette posture politique et morale surplombante pour laquelle elle est si-souvent critiqué et très justement critiquable.

A l’inverse une science du social s’intéresserait uniquement aux rapports qui se jouent entre les individus et comment ces rapports les affectes. L’économie joue bien sûr sa part du travail avec plus ou moins de réussite. La psychologie sociale joue aussi sa part du travail même si elle renvoie fondamentalement sa compréhension des phénomènes à l’addition de processus individuels, par contre une science du social manque toujours à l’appel. Et pourtant il y en aurait du travail à faire. Car quel est le lien le plus évident, le plus direct, et aussi le plus fondamentale qui existe entre chacun d’entre nous ? Celui qui nous permet de nous organiser, de définir des positions, des buts, des valeurs ? C’est notre capacité à traduire la réalité sensorielle du monde en symboles et le partage de cette traduction à travers le langage.

En d’autres termes, une science du social aurait donc, à la différence de la sociologie, pour mission de ne s’intéresser que très spécifiquement aux constructions symboliques qui vivent en chacun d’entre nous et qui nous traversent continuellement lors de nos échanges. S’intéresser au social ce serait ne s’intéresser qu’à cette part de construction rationnelle symbolique qui est, certes, née du monde – de E et de H – mais qui est aussi capable de s’y opposer dés que 2 individus réunis par cette construction rationnelle peuvent continuer à s’accomplir sans en subir les aléas, grâce aux effets de cette construction. Le social, avec un petit s, est très concrètement ce qui émerge de la fracture, lorsque le monde et sa rationalisation ne coïncident plus. C’est à dire lorsque des solutions, actions concrètes, grandes ou petites, naissent des associations symboliques que des individus trouvent pour faire que le réel ne remette pas en cause leurs situations particulières au moment où ils en ont l’expérience.

Qui tissera le lien qui va du constat de cette fracture aux constructions théoriques de ce qui en émerge ? Et à l’heure du Big Data et de la massification des moyens de communication, qui s’engagera pour faire naître une telle science ? D’ailleurs, comment la faire émerger et lui permettre de contribuer, en articulant les savoirs qu’elle produira, aux autres disciplines ? Et peut-être, ainsi, de contribuer aux discours plus généralisant de la sociologie sur les sociétés ? Car pour se réaliser elle devra nécessairement affronter autant de problèmes pratiques et de constructions morales, concernant autant l’accès, que l’utilisation, que les finalités avoués – ou inavoués – de l’utilisation de tous ces échanges symboliques.

Ce « qui ? », ce « quand ? » et ce « comment ? » sont au cœur des futurs transformations paradigmatiques et politiques des décennies à venir. En attendant, le chantier, lui, ne demande qu’à être lancé…

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