Le terrorisme où la mesure d’une discipline

J’habite à Nice et depuis les évènements de ce 14 juillet, les évènements ne cessent de tourner dans ma tête.
Ce soir là, sortant de chez mes parents, je partais pour rejoindre la promenade des anglais pour assister au feu d’artifice. Et puis en chemin, la fatigue, le fait d’y aller seul, le manque d’attentes particulières concernant un évènement qui n’a pas l’ambition de concurrencer les autres festivals pyrotechniques qui ont lieu dans la région pendant la saison estivale, ont eu raison de mon choix initial. J’ai bifurqué et je suis rentré chez moi… en écoutant un ancien enregistrement de Pierre Bourdieu réalisé lors d’un passage dans l’émission de France Culture, « A voix nue ». Ce soir là, en rentrant chez moi, le vent était fort et le bruit de son passage dans les couloirs et dans la toiture de l’immeuble instillait une tension. Je me souviens notamment, écoutant Bourdieu, avoir baissé le son parce qu’entendant le bruit du feu d’artifice derrière la voix du sociologue, je le trouvais bizarre, pas comme à son habitude. C’était à mon avis bien le bruit du feu d’artifice que j’entendais, mais avec ce qui s’est passé, la tentation de reconstruire le sens des évènements pour y voir le signe de ce qui s’annonçait est tentant. Le fait est que ce soir là, il y avait une tension évidente, alors même que je n’avais même pas conscience de ce qui se déroulait à quelques kilomètres de chez moi.

Les premières informations sont apparues sur Facebook, d’abord énigmatiques et interrogatives, puis se précisant de plus en plus. Ce sont ensuite les ami-e-s demandant par sms si « tu vas bien ? »… dès lors la spirale de ce qu’il convient d’appeler la « terreur », s’était enclenchée. La surprise, l’incompréhension, l’horreur d’imaginer la situation que d’autres pouvaient vivre à quelques kilomètres de là, la tristesse de voir un monde dans lequel la violence semble être la seule solution et enfin la colère d’une absence de solution, pour ne pas dire d’une incapacité tragique, à opposer à cette spirale infernale de la violence.

Et puis comme à mon habitude, mon biais de pseudo-sociologue critique a repris le dessus. Ce fut le retour à ces questions que j’avais déjà abordé le 14 Novembre (je me rends d’ailleurs compte que c’est mon précédent billet). Partant de cette lancinante question « pourquoi ? » et faisant le constat de l’échec de la sociologie à se transformer pour rendre saisissable un réel dont l’attaque de ce 14 juillet nous rappelle à quel point nos sociétés sont encore aujourd’hui incapables de se comprendre, de se penser et donc, plus encore, incapables d’agir collectivement pour prendre en charge leurs destinées.

« On ne né pas terroriste, on le devient ». Cette affirmation, proprement sociologique, semble ainsi avoir encore du mal à intégrer sa pleine dimension politique. Il faut dire que la politique ayant plus à voir avec les idéologies qu’avec la réalité ce n’est pas une surprise. Pourtant, dire que le « devenir terroriste » est un processus de construction et non une fatalité c’est aussi dire une chose simple : nos sociétés, la façon dont elles sont organisées, sont aussi responsables du devenir de ceux qui les font exister et sont donc coupables des actes commis par ceux qui sont en son sein. Il ne s’agit pas d’accuser ici qui que ce soit individuellement, pas même notre actuel président qui traîne déjà pas mal de casseroles. Non, il s’agit simplement de dire que d’un point de vu sociologique nous avons tous, à titre individuel, notre part de responsabilité sur l’être et le devenir des sociétés auxquels nous donnons corps et qu’en retour celles-ci ont une responsabilité à l’égard des individus qui lui donnent sa consistance.

Si j’en crois Le Figaroscope, Morad El Hattab dans « Chroniques d’un buveur de lune » écrivait : “Si nous sommes tous coupables, personne n’est responsable”. Le terrorisme est le produit de cette culpabilité irresponsable. Nous agissons, chacun à notre position, mais nous n’avons aucune conscience de la portée de nos actes et en maîtrisons encore moins les conséquences. Et cette incapacité à nous connaître nous même, en tant que groupe social, nous engage dans un cercle vicieux, sans issue, dans lequel nous reproduisons régulièrement, parce qu’aveugles, les mêmes erreurs.

La sociologie a donc un rôle central à jouer pour nous permettre de retrouver la vue et de nous donner la possibilité de nous réaliser collectivement. Elle est la seule qui peut nous permettre de répondre à la question de savoir comment résoudre positivement la distance qui sépare la culpabilité individuelle de notre responsabilité collective parce qu’elle a – ou plutôt avait, si on en juge pas l’état de la discipline aujourd’hui – pour projet de répondre à ce défi scientifique consistant à trouver tout à la fois ce qui lie et ce qui distingue les individus des collectifs auxquels ils donnent corps par leurs actions réciproques. La compréhension de ce passage de l’un à l’autre, impossible à réduire à l’un ou à l’autre, fait sa raison d’être.

Or en matière de terrorisme, l’homme providentiel n’existe pas ou seulement dans les films. Dans la réalité, le terrorisme ne peut se résoudre que collectivement, parce qu’il n’y a que collectivement que l’on peut prendre la pleine mesure, et donc résoudre à long terme, les fondements pratiques de la construction de la rancœur et de la haine d’autrui.

D’une certaine façon, on pourrait dire que nos sociétés sont confrontées à trois chantiers : Le premier chantier consiste à se doter des moyens de regarder notre histoire individuelle et collective pour comprendre d’où on vient ; le deuxième chantier consiste à se doter des moyens de regarder le présent pour ce qu’il est, dans toute sa complexité, afin de savoir qui on est et où on est, et enfin, le troisième chantier consiste à produire les outils qui permettront de réaliser une société capable d’œuvrer à un projet politique commun où chacun sera, dans la mesure des limites de sa position, engagé à travailler à sa réalisation. A ce moment et à ce moment seulement, peut-être sortirons nous de la spirale infernale dans laquelle nous nous sommes actuellement engagée. A la discipline sociologique, dont l’objet social est au cœur de ses questionnements, revient l’ensemble de ces chantiers. Mais pour les réaliser elle devra nécessairement reprendre le travail d’élaboration souhaité par ses fondateurs – depuis trop longtemps laissé au bord du chemin – d’une « science sociale ». Alors certes, la réalité est bien trop complexe pour que la sociologie accomplisse ce projet seul, d’autant plus que, comme pour toute science, s’il lui revient de fournir les solutions qui lui appartiennent, elle n’a pas nécessairement vocation à les mettre en œuvre dans un contexte qui dépasse largement la part de réalité qui la concerne.  Cela dit, s’il existe une chance de reprendre les rennes de notre destinée collective, il me semble évident que c’est par la sociologie que la solution viendra.

Pour cela encore faudra t-il que la discipline accepte de se remettre en question et qu’elle sorte de la tour d’ivoire intellectualiste dans laquelle elle s’est enfermée pour entrer dans l’arène du réel. Parce que si le confort personnel consistant à travailler à l’idée de la réalité plutôt que de s’engager à travailler la réalité en elle-même pour elle même est indéniable, il n’en reste pas moins que la capacité de produire des savoirs utiles lui est inversement proportionnelle. Tout espoir n’est cependant pas perdu. La sociologie est arrivée à un cap et ne peux plus progresser si ce n’est en continuant de faire ce qu’elle sait déjà faire, c’est à dire produire des récits et des théories du monde social. Or les sociétés modernes, par l’accroissement de leurs tailles, par l’accroissement des contraintes et des contradictions morales et politiques qui les travaillent intérieurement, et par le développement effréné des technologies et des nouveaux moyens de communications qui transforment radicalement notre rapport à notre environnement et au politique, il y a de fortes chances que la sociologie et les sociologues soient contraint de se transformer eux-mêmes à plus ou moins court terme.

Je fais ce pari que la contrainte morale de répondre aux urgences d’un monde qui a besoin de savoirs utiles, amènera les sociologues à changer leurs fusils d’épaule et à s’engager dans un travail de rationalisation et de mise en cohérence de savoirs trop souvent épars et partiels, afin de les rendre « utile » socialement. Ce travail impliquera de revenir sur des problèmes trop souvent éludés, comme celui consistant à se rendre capable de faire la preuve des arguments qu’elle produit publiquement, ou celui consistant à se rendre capable d’expérimentation pour tester et anticiper les théories qu’elle énonce. L’enjeu scientifique est important. Il consiste à passer de la production de savoirs historiques et situés à des savoirs an-historiques et universels. En d’autres termes, de réaliser le changement de paradigme que toute science opère lorsqu’elle délaisse le jeu social du « je » subjectif, pour s’engager dans un travail de compréhension dé-subjectivé du monde… seul moyen permettant de faire émerger la possibilité de sa maîtrise.

Le terrorisme est un indicateur parmi d’autres de nos lacunes à comprendre le monde dans lequel nous vivons et donc du travail qu’il reste à accomplir pour nous rendre capable de mesurer les conséquences de nos actions. Espérons que la sociologie, qui porte en elle ce projet et cette capacité, ne tarde pas trop à engager le chantier de sa propre transformation.

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