Des attaques qui r-appellent à un plus grand engagement des sciences sociales dans la décision politique

On est samedi matin, 14 novembre. Devant mon ordinateur je lis les récits, les informations, les appels pour retrouver des proches disparus. Un samedi matin pas comme les autres. Un samedi particulièrement pesant. Un samedi matin dont on aimerait croire que la nuit qui l’a précédée n’était qu’un horrible cauchemar que l’on peut, que l’on doit oublier, pour pouvoir retrouver le goût du quotidien. Malheureusement ce n’était pas un cauchemar. C’était la terrible réalité du monde dans lequel nous vivons. Une réalité qui s’imposait à nous par surprise avec toute sa violence dans des rues et dans des lieux qui nous sont familiers. Enfin… par surprise, pas vraiment. Les connaisseurs, ceux à l’écoute du monde et notamment de ces formes de radicalisations, comme le juge Trévidic, annonçaient déjà ce qui allait advenir. Ils ne savaient pas où et quand, mais ils savaient que ce serait en France et pour bientôt.

Comme beaucoup, j’ai suivi le déroulement des événements de la nuit de vendredi devant mon petit écran. J’ai vécu 4 ans dans cette ville. Et comme beaucoup, je pense, j’ai été saisi de tristesse et de désarroi face à tant de violence et d’horreur. Mais au-delà de ces sentiments et de ces émotions, des questions lancinantes revenaient sans cesse : “pourquoi ?”, “Comment a-t-on pu en arriver là ?”, “Pourquoi tant de barbarie ?”, “De quoi les victimes avaient-elles bien pu se rendre coupable pour que d’autres s’arrogent le droit de les arracher à la vie ?”…

… et puis je me reprends et je n’oublie pas que je viens des sciences sociales. Je sais que toute réalité est la conséquence de causes qui lui pré-existent. Je sais aussi qu’expliquer n’est pas justifier et que si rien ne pourra jamais justifier ce qu’il s’est passé vendredi soir, sans explications, ce qu’il s’est passé ne pourra que ressurgir pour nous frapper encore et peut-être bien plus violemment que les fois précédentes.

Je suis peu impliqué dans la vie sociale en général, mais pour ceux qui connaissent mon blog et suivent mon activité numérique, ils savent que la place et le rôle des sciences sociales constituent des éléments importants de mes réflexions. Or une fois de plus, je me sens obligé de constater que si dans ces domaines nous sommes capables de décrire minutieusement les situations que nous confrontons, nous n’en sommes pas moins incapables d’en éclairer efficacement les causes. Bien sûr, les enquêtes sont rigoureuses et permettent de produire des descriptions et de formuler des avertissements d’une grande valeur, mais ceux-ci viennent de si loin et sont souvent tellement détachés des faits à expliquer qu’ils sont rarement entendus et considérés malgré tous le sérieux et la rigueur qu’ils mériteraient. Si on ajoute à cela que bon nombre de chercheurs ont incorporé l’idée qu’ils ne pouvaient produire que des réponses subjectives et imparfaites en raison de la nature particulière de leur objet, les sciences sociales se refusent à la possibilité de produire des solutions acceptables et nécessaires par d’autres.

Pourtant, j’en reste convaincu, la spécificité des sciences sociales n’est pas une fatalité, c’est un choix. Un choix souvent inconscient certes, mais bien appris par l’étudiant qui suit la parole d’un maître lui-même souvent frustré devant sa propre incapacité à agir sur le réel. Ce n’est pas là une critique, c’est aussi le constat d’un temps qui bien qu’il marque la conscience d’une réalité – la réalité sociale –, marque aussi la conscience de l’incapacité pratique de toucher cette réalité et de la saisir.

Aujourd’hui encore, ces terroristes viennent de mondes qui nous sont inconnus et que nous sommes incapables de voir et d’anticiper – Lorsque j’évoque la capacité d’anticipation des connaisseurs au début de ce texte, c’est malheureusement qu’il est déjà trop tard -… J’ai utilisé le mot de “folie” sur twitter, hier, quand, voyant les premières informations arriver, j’ai commencé à comprendre l’ampleur de la tragédie qui se déroulait devant mon écran. Mais la folie est certainement la meilleure façon de ne pas comprendre ce qu’il se passait, de ne pas interroger les causes dont la compréhension pourrait nous prévenir d’événements ultérieurs comme d’autres attentats. Ces terroristes n’étaient pas fou et c’est bien pour cela qu’ils ont réussi à faire ce qu’ils ont fait.

En regardant les médias, chacun à son idée sur le qui, le pourquoi et les responsabilités des uns et des autres. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que seules les sciences sociales ont en elles la légitimité, non pas de dire le “vrai”, ce qui la laisserait croupir dans les éternelles querelles du débat politique, mais d’aller au-delà des discours et des récits pour établir la réalité objective de ce qu’ils étaient et du pourquoi ils l’ont fait. J’en suis persuadé, seules les sciences sociales peuvent permettre de comprendre et donc de participer à la construction d’une société capable de prévenir demain de tels événements. Mais pour cela, encore faut-il leurs donner les moyens de réaliser ce travail et de croire en leurs capacités.

Les sciences sociales sont rejetées, réduites à une dimension secondaire dans le domaine des sciences. Une réalité d’autant plus frustrante que cette situation, si elle est combattue par certains au sein des sciences sociales, semble aussi satisfaire ceux qui y trouvent ainsi l’assurance de ne pas devoir se confronter au retour de flammes – bien réel – qu’une action non maîtrisée sur la réalité risquerait de produire. Pourtant, dans un monde qui est de plus en plus globalisé et qui amène autant de populations d’origines sociales et culturelles diverses à se rencontrer sur ce qui les rapproche, mais aussi à se confronter sur ce qui les différencie, il est plus que temps que les représentants des sciences sociales prennent leurs courages à deux mains pour s’extraire de ces carcans qui les rassurent et qu’ils s’engagent enfin à travailler les liens qui unissent les individus. Mais pour cela il faudra s’imposer à la décision politique. Il faudra se rendre indispensable. Il faudra se démarquer en appuyant des faits et des réalités collectives intangibles du présent, face aux croyances et aux certitudes trompeuses fondées sur les expériences particulières de chacun d’entre nous.

La décision politique n’a pas besoin de conseiller du prince, elle a besoin de faits objectifs à partir desquels construire des choix démocratiques cohérents et pertinents. Les migrants ne viennent pas de nulle part, Daesh ne vient pas de nulle part, le pouvoir ne vient pas de nulle part, les idéologies ne viennent pas de nul part, etc., etc. Les décisions politiques n’ont pas seulement besoin d’être informées, elles ont aussi besoin d’être guidées. Et les sciences sociales sont la lumière qui peut les sortir de l’obscurité. Le fait est qu’aujourd’hui cette lumière est bien faible et qu’il n’est pas étonnant qu’en retour elle soit si peu considérée. Certes les choses changent, lentement, mais on est encore loin du but. Il faut donc travailler à raviver cette flamme, lui donner la force de la nécessité.

Il ne s’agit pas de raviver la flamme par un plus grand engagement politique et moral, parce que ce serait la meilleure façon de détruire définitivement toute crédibilité de ce que ces sciences représentent et de ce pour quoi elles se battent – une confusion qui existent malheureusement chez nombre de sociologues. Il faut qu’elles s’engagent dans deux voies : a – Tout d’abord dans l’internationalisation des savoirs déjà produits. C’est un travail qui est déjà porté par certains et je ne le développerai pas ici. b – Et, tout aussi important, c’est le projet qui me tient le plus à coeur, qu’elles s’engagent dans un travail d’accomplissement scientifique de la discipline. Travailler à penser la réalité sociale de façon bien plus concrète qu’elle ne l’est aujourd’hui et penser les outils qui permettront d’objectiver cette réalité pour la rendre enfin saisissable. Ce sont les seuls moyens de sortir de l’obscurité et donc de notre cécité sur le monde qui nous entoure et sur nous même. Bien sûr c’est un chemin qu’il ne s’agit pas d’emprunter sans précautions, car penser les outils ne va pas sans penser la société susceptible de faire un bon usage de ces outils. La plume peut certes permettre d’écrire les plus belles lettres d’Amour, elle peut aussi signer les plus terribles déclarations de Guerre. Mais sans la plume, sans cet outil qui nous permet de nous projeter vers l’autre et de tisser ce lien invisible avec lui, que ferions-nous et surtout… que serions-nous ?

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