Et si on inventait une toute nouvelle discipline qu’on appellerait… sociologie ?

Lorsqu’on a passé un cursus de 5 ans dans une discipline (assez tard, après d’autres études et d’années de travail avant ça) et que l’on ne s’y est pas ennuyé (même si j’avoue que de plus en plus, en approchant de la fin, le temps se faisait long… ), il n’y a rien de plus bluffant que de se dire, qu’au terme de ces 5 années, la discipline – la sociologie – dans laquelle on s’est investie, en réalité… n’existe pas.

La sociologie, enfin… que la discipline qui se fait appeler comme tel, n’existe pas. Pourquoi ? Pour la simple est bonne raison qu’elle n’a pas définie clairement son objet. Au lieu de développer une science du social, elle développe une expertise (conceptuelle et pratique) de la société. Ainsi, de la recherche fondamentale sur un objet elle s’est tournée vers la voie de la facilité en produisant un méta-discours « concerné » sur des méta-objets « concernants ». Une démarche qui n’est pas inutile, loin de là, puisqu’elle nous aide à comprendre notre place et nos actions en tant que citoyen au sein de notre société. Mais cela n’empêche pas que la sociologie, en tant que telle, n’existe pas, et que le projet de science qui était porté par les fondateurs en adoptant le terme de sociologie a été remplacé par un autre projet, ressemblant, plus directement utilitaire et utilitariste, la sociétologie. La sociologie, en tant que discipline de science visant à produire un discours de science sur le social, reste donc à inventer ou en tous cas à ré-inventer.

Alors forcément, après 5 ans d’études dans une discipline qui n’existe pas, on en vient à développer deux sentiments :

Le premier : une très grande frustration. Non seulement ce que l’on était venu apprendre et découvrir n’existe que par bribe et ne constitue que la coquille apparente des phénomènes. Et si en plus on veut aller plus loin et creuser dans la coquille, comme ce n’est pas là que réside la problématique de cette discipline, on y a plus sa place parce que les questions que l’on se pose n’ont plus de sens pour les autres. La seule possibilité qui est laissée au chercheur qui poursuit dans cette discipline c’est de continuer à arpenter la surface toujours mouvante, toujours changeante, de la coquille, sans que jamais aucune issue au projet d’élaboration des savoirs ne soit envisageable. L’avantage d’un tel choix (je n’affirme pas ici qu’il aurait été conscient, mais plutôt qu’il répondrait à une nécessité pratique) est indéniable, les dynamiques historiques et spatiales offrent, pour l’éternité, une infinité de terrains d’enquêtes pour les chercheurs qui veulent réaliser des recherches dans ce domaine.

Mais après ce sentiment de frustration apparaît un deuxième sentiment, plus positif celui-là. Si les recherches n’existent pas, alors elles restent à créer, et c’est donc une toute une nouvelle dimension de la recherche et des savoirs à élaborer qui s’offre au chercheur. Problème, cet espace est encore sombre et personne ne semble l’arpenter. Pire, en regardant dans cette direction, on prend le risque de se couper des autres, de se retrouver seul, parce que même en essayant d’interpeller ceux que l’on connaissait, l’interpellation si elle leur apparaît intéressante, reste étrange parce qu’elle ne les concerne pas. Il faudrait complètement changer de paradigme et c’est là un effort de retour en arrière qui implique des possibilités disponibles dans l’environnement, que l’on ne peut plus faire une fois que l’on a fait certains choix d’inscription dans le monde.

Si on accepte cette idée que la discipline sociétologique a pris le dessus, à quoi donc ressemblerait une discipline sociologique si elle devait exister ? Je l’ai évoqué plus en détail dans mon précédent écrit sur ce blog et je vous enjoins à le lire ICI (même si j’avoue qu’il est certainement bien plus long, répétitif et fastidieux à lire et que vous pouvez donc seulement le survoler). Mais donc ici, pour synthétiser à grands traits :

1 – La sociologie, contrairement à la sociétologie, prendrait au mot la non-biologisation de l’explication. Dès lors, s’il n’y a pas de frontière biologique, la sociologie devrait autant s’intéresser aux sociétés humaines que, par exemple, aux sociétés de fourmis, d’abeilles ou aux vols d’étourneaux. Et ce, d’autant plus que cela permettrait d’établir clairement la frontière disciplinaire en travaillant sur des contres exemples. C’est à dire des phénomènes d’auto-organisations fondées sur des principes biologiques inscrits dans la nature des individus et non pas selon une nature spécifiquement sociale.

=> La sociologie ne pourrait donc pas, par définition, se limiter aux frontières anthropologiques d’un phénomène.

2 – Ensuite, la sociologie, contrairement à la sociétologie, pourrait réaliser des expérimentations. La barrière épistémologique se trouve inévitablement levée dès lors que le corps et sa biologie n’entrent plus dans l’explication des relations. Les chercheurs en robotique et en intelligence artificielle sont petit à petit et de plus en plus capables de produire des corps synthétiques autonomes. Or ces recherches rendent possibles l’étude des relations particulières qui régiraient de tels corps autonomes dotés de propriétés et de capacités d’actions définies par l’expérimentateur.

=> La sociologie pourrait donc tout à fait entrer dans la catégorie des sciences dites dures, puisque l’expérimentation et la reproduction des expériences permettraient de fonder de façon solide, les savoirs énoncés.

3 – La sociologie ne serait pas juste une science des relations, parce que la physique, la chimie, la biologie, la géologie, etc. sont aussi des sciences des relations. La différence entre ces disciplines n’est pas de s’intéresser aux relations mais de choisir des types de phénomènes qui engagent des corps aux propriétés distinctes et particulières. Or en sociologie qu’est-ce qui supporte l’idée de l’existence d’une dimension supplémentaire et spécifique de la relation chez les individus sociaux ? C’est l’existence d’un langage permettant d’échanger des informations. C’est une capacité spécifique et fondamentale qui n’existe nulle par ailleurs que chez les êtres sociaux. Dès lors, à partir d’un moment où un corps, quelque soit sa constitution physique et son environnement, est capable de percevoir et de comprendre le langage d’autres et de produire un langage compréhensible à l’adresse d’autres, il produit de nouvelles formes de relations et d’organisations de la matière qui étaient impossible d’envisager avant cela. Formes de relations et d’organisations qui ont des conséquences empiriques concrètes sur l’évolution du monde dans lequel cette réalité sociale se révèle. On est là dans une réalité naturelle spécifique et c’est pour cela que l’on peut parler d’une forme particulière – politique et morale – des relations, propre aux individus sociaux.

=> C’est là l’objet de la sociologie et c’est ce qui donne justification à son existence comme discipline distincte et spécifique par rapport à toutes les autres.

4 – Enfin, si la sociologie est une science, son objet n’est pas de s’intéresser uniquement aux conséquences phénomènales pratiques, contrairement à ce que fait la sociétologie actuelle, mais de rechercher l’explication à l’existence des phénomènes eux-mêmes. Le seul moment ou un chercheur de science évoque des conséquences c’est pour faciliter le partage de ses recherches avec ses confrères, ceux qui le finance ou encore avec le grand public. C’est ce sur quoi tous le monde peut s’accorder parce qu’il s’agit d’un constat partagé. Mais son travail est avant tout de comprendre les causes premières et fondamentales des phénomènes qu’il étudie, seul moyen de répondre aux questions qu’il se pose, que ses confrères lui posent, que ses financiers lui posent, et/ou que son public lui pose aussi. La sociétologie actuelle pourrait donner le sentiment de participer à cette même logique de recherche des causes premières, sauf qu’elle est incapable de développer une science parce que les causes qu’elle identifie relèvent très généralement d’un même niveau d’explication que les conséquences constatable qu’elle observe. Pour le dire autrement, le raisonnement sociétologique est un raisonnement circulaire. Raisonnement qui est suffisant à l’explication du pourquoi maintenant et ici (l’explication étant à chercher dans le « ailleurs » et en d’ « autres temps »), mais qui ne suffit pas pour établir des réalités générales. La sociologie devrait donc être la discipline qui apporte une nouvelle dimension à l’explication, une dimension empirique et matérielle, en d’autres termes naturaliste et fondamentale, à l’existence des phénomènes politiques et moraux.

Pour conclure et le dire autrement, si l’observation et la description de la politique et de la morale des phénomènes suffit à l’explication sociétologique pour rendre compte des phénomènes de société ; pour la sociologie, la politique et la morale seraient les résultats de phénomènes naturels comme les autres, même si particulier, dont il conviendrait d’expliquer l’origine et les mécanismes spécifiques et fondamentaux.

C’est là, à mon sens, que réside la raison essentielle pour l’élaboration d’une toute nouvelle discipline que l’on appellerait : Sociologie.

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