L’eternel dilemme du juste et du légal, et de la place de dieu dans tout ça, appliqué au rugby.

France - Pays de Galles. Demi Final de coupe du monde de Rugby 2011Hier avait lieu la demi-finale du match France – Pays de Galles ; un match difficile et disputé que la France a gagné. Pourtant pour nombre de spectateurs il aura paru évident qu’au niveau du jeu, celui-ci était à l’avantage des Gallois. Compte tenu du score étriqué de cette demi-finale la tentation est alors grande pour un supporter Gallois de penser que le Pays de Galles aurait du gagner ce match parce qu’il le méritait plus que l’équipe adverse. Pourtant c’est bien l’équipe de France qui a gagné. Par ce contraste de deux réalités, celui du score et celui du jeu (du moins de sa perception), on est amené à questionner la séparation qu’il existe entre ce qui relève du juste et ce qui relève du légal. Ainsi, sur le plan légal et réglementaire, la France a sans conteste gagné le match. Que ce soit au score 9 – 8, que pour le carton rouge qui a éliminé un joueur Gallois, handicapant son équipe durant les 3/4 du match. Cette victoire est donc sans conteste. Pourtant si on pose la question en terme de justice, de ce qui relève du juste, pour beaucoup, ce sont les Gallois qui auront marqué les esprits, ce sont les Gallois qui auront le plus mérité la victoire ; non seulement par leur esprit combatif malgré le fait d’être diminué numériquement, mais surtout pour avoir dominé le jeu (et non le score donc) pendant quasiment tout le match malgré ce handicap.

Cette opposition, on peut la retrouver à d’autres échelles et dans d’autres espaces et notamment l’espace social. Ainsi il en va de l’opposition riche – pauvre. C’est la légalité qui permet au riche d’asseoir sa domination (on n’évoquera pas ici le fait que certains enfreignent manifestement la légalité vu que le match de rugby qui inspire cet article ne pose pas cette question. Infraction qui ne résout d’ailleurs à mon avis pas le dilemme posé mais plutôt le magnifie en le rendant plus visible), alors que la justice tendrait à nous conduire à penser que le pauvre mérite au moins autant voir parfois plus que le riche (bien né) en raison de ses conditions de vie et de travail liés à sa position de pauvre. On pourrait penser qu’il suffise d’une révolution des pauvres pour rapprocher légalité et justice et ainsi retrouver une égalité entre ces deux termes, pourtant il semble y avoir comme une impossibilité historique à réaliser ce rapprochement ; comme si l’opposition du juste et du légal était irréductible.

Si on prend le sport et en l’occurrence le match de rugby qui a été le point de départ de cet article, on pourrait imaginer un dispositif qui attribue des points aussi à la qualité du jeu. Par exemple le nombre de plaquages réussis, les mêlées gagnés, les passes réussies, les fautes de mains etc…  Remarquez que cela n’induit pas que les Gallois auraient nécessairement gagné car on peut imaginer que si les français ont gagné c’est aussi peut-être le reflet d’une réalité du terrain que le supporter du pays de Galles n’a pas vu ou ne veut pas voir. La seule chose donc, que permettrait une prise en compte de tels critères serait d’offrir une légitimation seconde du résultat final et donc de rapprocher le légal et le juste en réduisant l’expression de subjectivité propre aux spectateurs-supporters. La subjectivité qui laisse place à l’émotion et à l’affrontement serait donc d’une certaine façon mieux encadrée.

Trois problèmes évidents apparaissent alors : 1 – Quels sont les critères à choisir pour obtenir une véritable représentativité du jeu ? Le risque n’est il pas de rendre le score incompréhensible par le nombre potentiellement important de ces critères ? 2 –  Plus important peut-être, en réduisant la subjectivité du spectateur a la portion congrue, c’est l’intérêt même du sport, par les émotions qu’il procure, qui risque d’être remis en question parce que réduit et enfermé dans un calcul mathématique aux paramètres multiples, pas forcément plus représentatif ni même en adéquation avec la vision que le spectateur aura du match. Enfin 3 – C’est changer radicalement le sport en introduisant un troisième acteur dans le résultat final, le spectateur. Le jeu et le résultat ne serait plus le simple résultat de l’affrontement entre joueurs de deux équipes, mais aussi et en plus lié aux intérêts que le spectateur a dans le jeu. Ainsi, donner des points aux passes réussies aurait l’avantage d’obliger à un jeu ample et spectaculaire, mais aurait le désavantage de priver toute équipe dont cela serait le point faible de proposer peut-être un autre type de jeu.  D’où au final le doute sur la potentialité d’obtenir un score plus juste puisque si un tel rajout de critères visait à être complet il est possible que cela n’aurait rien changé au résultat qui a été obtenu pour le match d’hier. Cela ne changerait probablement qu’une seule chose, mais ô combien importante : notre capacité de discuter le score.

Dans le sport, la question et le choix que l’on pourrait tirer d’un tel questionnement : qu’on en reste à la situation actuelle ou que l’on prenne en compte plus de critères dans le score d’un match, ne prêterait a priori pas à conséquence car cela ne toucherait au final qu’un loisir (même si on peut penser que pour les êtres que nous sommes, profondément émotionnels, le risque de supprimer cet exutoire ait à terme des conséquences). Mais ce questionnement est bien plus prégnant lorsqu’on aborde le réel, car ce qui est en jeu ce sont les vies concrètes d’acteurs engagés dans des histoires, des choix, des relations fondées sur des conditions d’êtres sociaux et biologiques. Autant de facteurs autrement plus complexe à mettre en évidence pour départager ce qui relèverait du juste et du légal pour chacun d’entre nous. De plus … pourrait-on jamais accepté que le succès d’un groupe et disons, socialement parlant, d’une société, soit conditionné à la manière dont elle met en œuvre sa réussite, si des vies sont en jeu ou si c’est son avenir en tant que groupe qui est en jeu ? On peut penser théoriquement que dans le social comme dans le jeu sportif, la manière garantisse la réussite, mais preuve est de constater que ce n’est pas toujours le cas pour la simple raison qu’il existe de multiples éléments qu’on ne peut maîtriser (comme l’indiscipline d’un membre du groupe et qui avait peut-être « raison » d’agir comme il a agi à ce moment là, ou simplement par une faiblesse dont l’origine est difficilement localisable parce qu’interne à nous même, à notre psychologie) … alors comment faire ? est il possible de sortir de ce dilemme ?

Certains ont trouvé une issue, elle réside dans la croyance en un dieu ; en un acteur extérieur qui comme le spectateur du match de rugby est juge de nos actions, de telle façon que le résultat final (et donc ce qu’il faudra en retenir) n’est pas réduit à la réalité brute du monde réel mais qu’il appartient aussi à d’autres processus et critères de décision qui lui échappe. Ainsi si nous mourrons pour sauver quelqu’un alors qu’il n’avait pas besoin d’être sauvé, le résultat brute est la perte de notre vie et nous avons « perdu » ; mais si l’on croit en un être extérieur, un dieu, l’action parce qu’elle est louable transforme ce geste inutile et cette perte en un acte positif, exemplaire, courageux voir même à rééditer. Mais ce changement de perception implique que l’on accepte l’existence d’un dieu ; or en ce domaine on peut sincèrement douter de sa réalité. La bonne action, aussi brutale que cela soit, aurait donc tout simplement été de mieux réfléchir avant pour ne pas gaspiller sa vie inutilement.

Force est donc de constater qu’il ne semble pas y avoir d’issue pour la simple raison que nous circulons toujours entre des positions interne et externe. Si nous sommes en interne, la réalité est ce qu’elle est parce qu’elle est le fruit d’actions qui n’ont pas et ne peuvent pas être remises en question ; alors qu’en étant en externe, la capacité de jugement et d’action nous offre la possibilité de dépasser les limites et les cadres du jeu initial pour apporter d’autres critères. D’une certaine façon donc, tenter de résoudre le dilemme du juste et du légal reviendrai à résoudre l’opposition interne/externe.

Si on peut penser qu’un jour le sport laisse la place à la prise en compte des actions de jeu dans le calcul du résultat final ; pour ce qui est de la réalité sociale, il semble y avoir peu de place pour un acteur extérieur (sauf à ce que Dieu vienne en jour s’en mêler). Il semblerait donc qu’il nous faille pencher en faveur d’une solution ou seul le résultat compte car c’est le seul qui soit en adéquation avec la réalité concrète du monde.

Pourtant le fait même que nous ayons la capacité de modeler le monde, tout du moins en parti, à nos envies, nous met dans la capacité d’avoir un regard extérieur par rapport à nos actions. Est-ce à dire que nous pourrions résoudre un jour, en nous même, cette opposition interne/externe, puisque nous sommes à la fois acteur et observateur/juge des actions que nous réalisons ? On peut l’espérer, mais à quel prix ? Le mouvement, le changement, l’évolution sont autant de concepts qui reposent sur l’existence de différences entre les unités qui composent un ensemble, que ce soit des différences de nature ou de position. Or vouloir résoudre la frontière interne/externe ne se traduit-il pas par l’élimination de ces différences ? En d’autre terme, la seule issue à ce dilemme n’est-il pas la concrétisation à terme d’un totalitarisme figé, minéralisé ? Une telle issue peut-elle d’ailleurs devenir souhaitable ? Ne serait ce pas la mort du social, autant que du sport ?

Je m’arrête là pour aujourd’hui, mais la réflexion sera poursuivie…

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