L’ambition sociologique

Qu’elle est l’ambition de la sociologie ?

C’est une question que je me suis souvent posé à la fin de mes études et pendant toute cette période qui m’a séparé de la fin de mon master. Parce qu’au delà de l’accomplissement des études, il doit bien y avoir un but à chaque vie qui entreprend cette quête de recherche ? Il doit bien y avoir une ambition ? Réelle ou espérée ? L’espoir d’occuper un rôle où une place dans la société ?

Mon sentiment sur le sujet a toujours été partagé.

D’un côté il y avait la réalité du travail sociologique telle que décrite à l’université et qui n’avait selon moi que très peu d’ambition. Sa seule ambition visible était personnelle : Celle de s’inscrire dans un collectif d’individus partageant les mêmes aspirations, voir son nom et ses arguments cités dans des publications, ses ouvrages publiés et, éventuellement et plus intéressant à mon avis, l’ambition de voir que par le travail réalisé on pouvait influer sur des situations d’injustices, sur des décisions abusives, sur des expressions autoritaires et inégalitaires, etc… cette dernière ambition, la plus honorable selon moi, n’en restait pas moins une ambition motivée personnellement, celle de l’individu voulant agir pour le bien de ceux qu’il a choisi de défendre. Passer de l’individu « Auteur », à l’individu « Justicier ». L’idée est intéressante, mais elle ne m’a jamais satisfaite.

Il manquait l’ambition globale, générale, scientifique. Une ambition non pas fondée sur soi et son devenir ou fondée par extension sur ce que l’on pouvait faire pour les autres, mais plutôt une ambition sur le savoir sociologique lui même et sur ce que ce que son développement impliquerait comme changement sur notre façon de concevoir le monde et notre façon de nous relier à lui. C’est ce deuxième aspect qui m’a le plus passionné durant mes études mais c’est aussi ce deuxième aspect qui était exclu – et je pense l’est encore – de l’ambition sociologique actuelle, du moins en France.

Qu’est ce que j’entends par « ambition sur le savoir sociologique » ? Continue reading « L’ambition sociologique »

Durkheim où l’impasse sociologique

A l’origine de cet article était l’ambition de traverser l’histoire de la sociologie, ses auteurs et ses courants. Le but était d’essayer, à l’aide d’une revue de lecture, de trouver les différentes réflexions que la discipline avait pu porter sur son objet : le « social ». C’est avec cette ambition que je me suis lancé dans une relecture d’Émile Durkheim, un fondateur important de la discipline sociologique en France.

Et puis, après réflexion, je me suis dit que ce travail très universitaire serait certainement très intéressant dans le cadre universitaire d’une thèse mais qu’elle est en réalité complètement inutile en dehors de cette perspective internaliste. C’est pour cela que la semaine dernière j’ai plutôt publié un article concernant la différence entre « sociologie » et « science du social » pour m’intéresser – encore une fois – à ce qui clive ma position vis à vis de la sociologie classique.

Tout récemment, le visionnage d’une vidéo diffusée par Yann LeCun (le monsieur IA de Facebook), m’a redonné envie de diffuser les premières notes que j’avais prises sur Durkheim – https://www.youtube.com/watch?v=_oDdfROFyK4. Cette vidéo est très courte, moins de 4 minutes et est un extrait d’une remise de prix, s’intéressant à celui attribué à Geoffrey Hinton, pour son travail sur l’intelligence artificielle. Au delà du caractère un peu pompeux de cette remise de prix et de l’énormité du travail que cache le résumé introductif et les quelques phrases prononcées par le lauréat, ce dernier dit quelque chose à la fois très simple et très juste qui résume assez bien ma critique de la sociologie. Dans le domaine de l’IA, la recherche a longtemps été focalisée sur la tentative de mimer la « logique », et pour cela on a développé des ordinateurs chaque jour plus puissants. Mais dans cette recherche, l’idée de reproduire la « logique » a constitué une impasse. A l’inverse, les développements actuels – et donc ceux portés par Hinton – sont fondés sur la compréhension et la reproduction des systèmes neuronaux, or c’est cette démarche qui a amenée aux percés actuelles sur l’intelligence artificielle. En substance et en associant cette petite histoire à la critique plus général que je mène ici, on est conduit à considérer le fait que les idées peuvent amener à des impasses scientifiques et que s’intéresser à la matière peut, au contraire, nous permettre d’avancer pour comprendre bien mieux les choses dont on parle, que les idées que l’on a sur la chose. Continue reading « Durkheim où l’impasse sociologique »

Quelle différence entre « sociologie »  et « science du social » ?

On associe souvent à tord ces deux notions. Elles n’ont pourtant rien à voir. Une petite explication s’impose donc.

Prenons une situation typique, universelle, celle qui caractérise n’importe quelle situation et que chacun d’entre nous peut reconnaitre assez facilement. Continue reading « Quelle différence entre « sociologie »  et « science du social » ? »

Le terrorisme où la mesure d’une discipline

J’habite à Nice et depuis les évènements de ce 14 juillet, les évènements ne cessent de tourner dans ma tête.
Ce soir là, sortant de chez mes parents, je partais pour rejoindre la promenade des anglais pour assister au feu d’artifice. Et puis en chemin, la fatigue, le fait d’y aller seul, le manque d’attentes particulières concernant un évènement qui n’a pas l’ambition de concurrencer les autres festivals pyrotechniques qui ont lieu dans la région pendant la saison estivale, ont eu raison de mon choix initial. J’ai bifurqué et je suis rentré chez moi… en écoutant un ancien enregistrement de Pierre Bourdieu réalisé lors d’un passage dans l’émission de France Culture, « A voix nue ». Ce soir là, en rentrant chez moi, le vent était fort et le bruit de son passage dans les couloirs et dans la toiture de l’immeuble instillait une tension. Je me souviens notamment, écoutant Bourdieu, avoir baissé le son parce qu’entendant le bruit du feu d’artifice derrière la voix du sociologue, je le trouvais bizarre, pas comme à son habitude. C’était à mon avis bien le bruit du feu d’artifice que j’entendais, mais avec ce qui s’est passé, la tentation de reconstruire le sens des évènements pour y voir le signe de ce qui s’annonçait est tentant. Le fait est que ce soir là, il y avait une tension évidente, alors même que je n’avais même pas conscience de ce qui se déroulait à quelques kilomètres de chez moi.

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Des attaques qui r-appellent à un plus grand engagement des sciences sociales dans la décision politique

On est samedi matin, 14 novembre. Devant mon ordinateur je lis les récits, les informations, les appels pour retrouver des proches disparus. Un samedi matin pas comme les autres. Un samedi particulièrement pesant. Un samedi matin dont on aimerait croire que la nuit qui l’a précédée n’était qu’un horrible cauchemar que l’on peut, que l’on doit oublier, pour pouvoir retrouver le goût du quotidien. Malheureusement ce n’était pas un cauchemar. C’était la terrible réalité du monde dans lequel nous vivons. Une réalité qui s’imposait à nous par surprise avec toute sa violence dans des rues et dans des lieux qui nous sont familiers. Enfin… par surprise, pas vraiment. Les connaisseurs, ceux à l’écoute du monde et notamment de ces formes de radicalisations, comme le juge Trévidic, annonçaient déjà ce qui allait advenir. Ils ne savaient pas où et quand, mais ils savaient que ce serait en France et pour bientôt.

Comme beaucoup, j’ai suivi le déroulement des événements de la nuit de vendredi devant mon petit écran. J’ai vécu 4 ans dans cette ville. Et comme beaucoup, je pense, j’ai été saisi de tristesse et de désarroi face à tant de violence et d’horreur. Mais au-delà de ces sentiments et de ces émotions, des questions lancinantes revenaient sans cesse : “pourquoi ?”, “Comment a-t-on pu en arriver là ?”, “Pourquoi tant de barbarie ?”, “De quoi les victimes avaient-elles bien pu se rendre coupable pour que d’autres s’arrogent le droit de les arracher à la vie ?”… Continue reading « Des attaques qui r-appellent à un plus grand engagement des sciences sociales dans la décision politique »

Après le canular paru dans la revue Sociétés, quel avenir pour une science des sociétés ?

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Résumé :

Au-delà des affrontements internes à la discipline sociologique sur la validité ou non des arguments qui y sont produit, cet article se propose de reposer, d’un point de vue matérialiste, ce qui pourrait constituer une définition objective du social. Son orientation se veut donc tout à la fois réductionniste et radicale : Il s’agit de replacer le social comme un objet d’étude particulier ni plus ni moins légitime que d’autres objets de science et de considérer que dès lors que cette définition est réalisée il devient possible de faire disparaître l’opposition entre sciences de la nature et sciences sociales : Le social en tant que réalité particulière devient alors un phénomène naturel à part entière, qu’une discipline, la sociologie, peut expliquer. Il s’agit donc aussi de considérer le futur de cette discipline et de penser que si le passage d’une « sociologie critique » à une « sociologie de la critique » a pu constituer un changement de paradigme important pour son développement, il convient aujourd’hui pour poursuivre cet approfondissement scientifique de travailler au passage d’une « science sociale » à une « science du social ». Et pour cela une question est à mon sens central si l’on adopte un point de vue sociologique : Qu’est ce que l’émergence et l’utilisation quotidienne des capacités symboliques changent à l’organisation et aux agencements des individus dotés de cette capacité si particulière, entre eux et avec leur environnement ?

Pour cela, cet article se compose en 4 temps. Dans un premier temps je reviens sur un canular publié au début de l’année 2015, dans une revue de sciences sociales : la revue sociétés. Un mini-événement interne à la discipline sociologique qui est à mon sens révélateur des difficultés de cette discipline à se définir et à se faire reconnaître comme science. Dans un deuxième temps, j’expose 3 tentations (expertise, philosophique, cognitiviste) qu’offre le monde social qui tendent à écarter les « sciences sociales », du projet de science qu’elles portent. Dans un troisième temps je propose donc de redéfinir empiriquement ce qu’est le social et de circonscrire les limites de son étude aux conséquences spécifiques qu’entraîne la genèse et l’existence du langage dans l’organisation des individus. Pour cela je définis 4 principes et une loi qui à mon sens fondent la compréhension des phénomènes sociaux et qui permettent à l’argument sociologique d’acquérir une légitimité à part entière dans le champ des explications possibles sur l’origine, le présent et l’avenir de collectifs d’individus organisés socialement. Enfin, dans un quatrième et dernier temps, je conclus sur deux alternatives qui s’offrent à un développement scientifique de la sociologie à partir des principes et lois que j’aurai préalablement énoncés. Dans le cadre d’une sociologie pratique, je propose que les chercheurs s’emparent et travaillent au perfectionnement d’outils tels que ceux de la NSA, mais sous contrôle démocratique et uniquement dans un but de recherche. Cela afin de percevoir objectivement cette réalité à laquelle le social renvoie et donc de se mettre en capacité de mieux comprendre l’origine de certains phénomènes et de les anticiper. Dans un second temps et dans une optique plus théorique, je propose de développer des passerelles avec les recherches actuelles en robotique et en intelligence artificielle. Passerelles qui permettraient de créer les conditions possibles d’une expérimentation propre aux sciences sociales, permettant d’isoler le phénomène social de questionnements relatifs aux corps ou aux environnements des sujets sociaux, cela afin de tester la validité des théories et des modèles proposés par les chercheurs à l’explication des formes particulières que prennent les organisations sociales.

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Début février, un article paraissait dans la revue Sociétés sous le titre “Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris”. Cet article était un canular dont la révélation et le passionnant récit de sa construction sont parus dans un autre article, un mois plus tard, en mars, sous le titre “Le maffesolisme, une « sociologie » en roue libre. Démonstration par l’absurde”. On y apprenait que ce canular a été construit de toutes pièces pour correspondre au discours promu par Michel Maffesoli et ceux qui s’inscrivent dans son courant de pensée ; mais aussi que le choix de la revue n’a pas été fait au hasard puisque celle-ci lui fait, semble-t-il, largement écho. On sera d’ailleurs peu surpris d’apprendre que le directeur de publication de la revue Sociétés n’est autre que M. Maffesoli lui-même.

Si on suit la logique du canular et de ce qu’il semble dénoncer, M. Maffesoli – puisque c’est lui qui est au cœur de la critique – se serait montré coupable de diriger une revue dont le comité de relecture n’est pas capable de faire la distinction entre un article sérieux et un article fantaisiste, mais surtout et plus généralement que cette revue tendrait à promouvoir des articles plus en raison de leurs formes rhétoriques que de leurs contributions effectives à la recherche et donc à la connaissance scientifique du monde.

Sans pour autant revenir sur le canular lui-même, qui pourrait laisser sa petite empreinte dans l’histoire de la sociologie française, et malgré la qualité indéniable du travail dont ont fait preuve les auteurs, il me semble que celui-ci rate sa cible. Certes, il aura quelques conséquences bénéfiques puisqu’il rappellera les relecteurs des revues scientifiques à leurs responsabilités. Un accord de publication équivaut toujours, de fait, à une certaine validation de l’enquête réalisée, des méthodes mises en œuvre, des résultats obtenus. Mais après le choc salutaire provoqué par le canular, qui ou quoi garantira que ce niveau de vigilance se maintiendra dans le temps ? (il serait d’ailleurs intéressant de savoir si ce canular à eu un effet et si oui lequel ?) Continue reading « Après le canular paru dans la revue Sociétés, quel avenir pour une science des sociétés ? »

Quand la Sociologie prendra sa place dans le champ des sciences…

Il y a des jours comme ça, on regarde des gens parler de « conscience », de ce que c’est d’être « humain » et « rationnel », de « robots » et d’ « intelligence artificielle »… des gens qui se posent tout plein de question sur pourquoi ? comment ? Et le mystère qui se cache dessous. Mais j’ai envie de leur dire, arrêtez tout. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas de mystère hautement incroyable. La conscience (ou l’inconscience), l’intelligence, l’humanité sont les choses les plus banales qui soient. Le seul problème, c’est que la discipline qui devrait apporter la réponse qui est au nœud de vos questionnements, ne fait tout simplement pas son boulot.

Intelligence, conscience, langage, humanité sont tous reliés par une seule et même chose, l’existence de relations sociales. Le problème c’est que la discipline sociologique, censée être un discours, une science du social, sur le social, est devenu un discours sur tout, elle est au sens propre une science sociale. Et en ratant ainsi à ce point son objet, elle s’est éloignée des questions fondamentales pour s’intéresser à la surface des choses, à des questionnements culturo-centrées (à défaut d’être éthno-centrées). Or la sociologie a mieux à faire que ça. Notamment elle peut (et doit, à mon avis…) être la discipline qui apporte des réponses claires aux questionnements concernant, je les ai cité précédemment : l’humanité, la conscience, le langage, l’intelligence. Car tous sont liés et fondés sur et par l’existence de relations sociales. Continue reading « Quand la Sociologie prendra sa place dans le champ des sciences… »