Après le canular paru dans la revue Sociétés, quel avenir pour une science des sociétés ?

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Résumé :

Au-delà des affrontements internes à la discipline sociologique sur la validité ou non des arguments qui y sont produit, cet article se propose de reposer, d’un point de vue matérialiste, ce qui pourrait constituer une définition objective du social. Son orientation se veut donc tout à la fois réductionniste et radicale : Il s’agit de replacer le social comme un objet d’étude particulier ni plus ni moins légitime que d’autres objets de science et de considérer que dès lors que cette définition est réalisée il devient possible de faire disparaître l’opposition entre sciences de la nature et sciences sociales : Le social en tant que réalité particulière devient alors un phénomène naturel à part entière, qu’une discipline, la sociologie, peut expliquer. Il s’agit donc aussi de considérer le futur de cette discipline et de penser que si le passage d’une « sociologie critique » à une « sociologie de la critique » a pu constituer un changement de paradigme important pour son développement, il convient aujourd’hui pour poursuivre cet approfondissement scientifique de travailler au passage d’une « science sociale » à une « science du social ». Et pour cela une question est à mon sens central si l’on adopte un point de vue sociologique : Qu’est ce que l’émergence et l’utilisation quotidienne des capacités symboliques changent à l’organisation et aux agencements des individus dotés de cette capacité si particulière, entre eux et avec leur environnement ?

Pour cela, cet article se compose en 4 temps. Dans un premier temps je reviens sur un canular publié au début de l’année 2015, dans une revue de sciences sociales : la revue sociétés. Un mini-événement interne à la discipline sociologique qui est à mon sens révélateur des difficultés de cette discipline à se définir et à se faire reconnaître comme science. Dans un deuxième temps, j’expose 3 tentations (expertise, philosophique, cognitiviste) qu’offre le monde social qui tendent à écarter les « sciences sociales », du projet de science qu’elles portent. Dans un troisième temps je propose donc de redéfinir empiriquement ce qu’est le social et de circonscrire les limites de son étude aux conséquences spécifiques qu’entraîne la genèse et l’existence du langage dans l’organisation des individus. Pour cela je définis 4 principes et une loi qui à mon sens fondent la compréhension des phénomènes sociaux et qui permettent à l’argument sociologique d’acquérir une légitimité à part entière dans le champ des explications possibles sur l’origine, le présent et l’avenir de collectifs d’individus organisés socialement. Enfin, dans un quatrième et dernier temps, je conclus sur deux alternatives qui s’offrent à un développement scientifique de la sociologie à partir des principes et lois que j’aurai préalablement énoncés. Dans le cadre d’une sociologie pratique, je propose que les chercheurs s’emparent et travaillent au perfectionnement d’outils tels que ceux de la NSA, mais sous contrôle démocratique et uniquement dans un but de recherche. Cela afin de percevoir objectivement cette réalité à laquelle le social renvoie et donc de se mettre en capacité de mieux comprendre l’origine de certains phénomènes et de les anticiper. Dans un second temps et dans une optique plus théorique, je propose de développer des passerelles avec les recherches actuelles en robotique et en intelligence artificielle. Passerelles qui permettraient de créer les conditions possibles d’une expérimentation propre aux sciences sociales, permettant d’isoler le phénomène social de questionnements relatifs aux corps ou aux environnements des sujets sociaux, cela afin de tester la validité des théories et des modèles proposés par les chercheurs à l’explication des formes particulières que prennent les organisations sociales.

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Début février, un article paraissait dans la revue Sociétés sous le titre “Automobilités postmodernes : quand l’Autolib’ fait sensation à Paris”. Cet article était un canular dont la révélation et le passionnant récit de sa construction sont parus dans un autre article, un mois plus tard, en mars, sous le titre “Le maffesolisme, une « sociologie » en roue libre. Démonstration par l’absurde”. On y apprenait que ce canular a été construit de toutes pièces pour correspondre au discours promu par Michel Maffesoli et ceux qui s’inscrivent dans son courant de pensée ; mais aussi que le choix de la revue n’a pas été fait au hasard puisque celle-ci lui fait, semble-t-il, largement écho. On sera d’ailleurs peu surpris d’apprendre que le directeur de publication de la revue Sociétés n’est autre que M. Maffesoli lui-même.

Si on suit la logique du canular et de ce qu’il semble dénoncer, M. Maffesoli – puisque c’est lui qui est au cœur de la critique – se serait montré coupable de diriger une revue dont le comité de relecture n’est pas capable de faire la distinction entre un article sérieux et un article fantaisiste, mais surtout et plus généralement que cette revue tendrait à promouvoir des articles plus en raison de leurs formes rhétoriques que de leurs contributions effectives à la recherche et donc à la connaissance scientifique du monde.

Sans pour autant revenir sur le canular lui-même, qui pourrait laisser sa petite empreinte dans l’histoire de la sociologie française, et malgré la qualité indéniable du travail dont ont fait preuve les auteurs, il me semble que celui-ci rate sa cible. Certes, il aura quelques conséquences bénéfiques puisqu’il rappellera les relecteurs des revues scientifiques à leurs responsabilités. Un accord de publication équivaut toujours, de fait, à une certaine validation de l’enquête réalisée, des méthodes mises en œuvre, des résultats obtenus. Mais après le choc salutaire provoqué par le canular, qui ou quoi garantira que ce niveau de vigilance se maintiendra dans le temps ? (il serait d’ailleurs intéressant de savoir si ce canular à eu un effet et si oui lequel ?)

Il est très peu probable que M. Maffesoli lui-même ait lu cet article avant publication et l’on ne sait finalement objectivement pas grand-chose des raisons qui ont fondé la décision des relecteurs à en accepter la publication. La seule chose que l’on peut donc dire, et qui constitue en soi un véritable apport critique, c’est la démonstration que les relecteurs de cette revue n’ont pas su faire la différence entre une réalité et une fiction, ce qui du point de vue de la démarche scientifique n’est certainement pas la moindre des réussites critiques. On remarquera toutefois que même dans les sciences dites “dures”, ce type de procédé fictionnel existe. Dans ce cas, la tromperie est généralement réalisée moins à des fins de canular que pour pouvoir étayer des arguments pour lesquels le chercheur sait qu’il ne dispose pas de toutes les preuves nécessaires et attendues. Dans un contexte de compétition pour l’obtention de places et de gratifications, le mensonge scientifique y est malheureusement tout sauf une incohérence. On notera cependant une différence majeure entre la fraude et le canular : si les deux visent à tromper des relecteurs, la première cherche avant tout à rester cachée et à être oubliée alors que le second prétend au dévoilement public et à la dénonciation. Or dans cette différence se révèle une grande part de la différence qui existe entre les sciences dites “naturelles” et les sciences dites “humaines et sociales”, ces dernières ayant encore beaucoup de choses à prouver concernant leur légitimité scientifique.

Entre difficultés à se définir et enjeux de reconnaissances, une discipline tiraillée par des luttes internes

Le canular apparaît donc surtout ici comme un moyen de mettre au ban ceux qui freinent ou empêchent cet accès à plus de légitimité. Dans les sciences naturelles, c’est la mise en œuvre de recherches parallèles, donnant des résultats similaires à partir de différents protocoles qui vont permettre de recouper et de confirmer – garantie solide sans pour autant être absolue – que les arguments proposés par le, ou les auteurs d’un article scientifique sont à prendre au sérieux. Le problème est qu’en sociologie, et plus généralement dans les sciences humaines et sociales, l’expérimentation est impossible. La dimension historique et située des phénomènes considérés ne permet jamais de réaliser des comparaisons totalement satisfaisantes. En d’autres termes, c’est surtout la capacité des auteurs à prouver leurs connaissances de la littérature et des recherches sur un sujet donné et ensuite leurs capacités à démontrer leurs maîtrises des outils intellectuels et pratiques, appliquées à un terrain, qui va permettre de construire une relation de confiance avec les relecteurs. C’est cette démonstration qui permettra ensuite de valider scientifiquement les conclusions exposées à la fin de l’article. Et encore, il ne faudrait pas que les résultats proposés entrent en contradiction avec les connaissances préalables de ces mêmes relecteurs, sous peine de quoi, les auteurs seraient mis en doute. In fine, c’est la position des auteurs dans le champ d’études considéré qui en cas de doute fera pencher la balance en faveur de la publication ou du refus de publication. Dans le cas du canular évoqué au début de cet article, l’exercice était donc surtout un travail rhétorique pour évacuer tous doutes possibles du point de vue des relecteurs. Un travail qui ne démontre donc pas grand-chose si ce n’est qu’il est tout à fait possible de tromper quelqu’un en lui disant ce qu’il est préparé à entendre. Par ailleurs, M. Maffesoli ayant passé les nombreuses étapes du processus académique et de validation politique – au grand dam de nombreux sociologues – ce canular a peu de chance de changer grand-chose à cette situation, si ce n’est de confirmer le caractère marginal du courant de pensée qu’il propose et défend au sein de la recherche.

Autre problème, et c’est notamment sur ce deuxième point que je m’arrêterai ici, en ciblant ainsi M. Maffesoli et son courant de pensée, le canular perd de vue l’ambition critique plus générale qui aurait pu être la sienne. Celle qui aurait pu consister à se faire critique de toutes productions de discours qui ne visent pas à rendre compte de la réalité pour ce qu’elle est, mais s’abandonnent à des formes d’intellectualismes qui se détachent de cette même réalité. Ce canular aurait donc pu viser plus largement un courant de pensée qui s’est imposé en sociologie selon lequel il appartient à la recherche en sciences humaines et sociales d’ “interpréter” la réalité sociale plutôt que de l’ “expliquer”. Si une telle perspective avait été développée, M. Maffesoli serait moins apparu comme un bouc émissaire que comme un élément constituant la pointe émergée d’un iceberg bien plus grand, mais invisible, fondé sur une idée assez communément admise de ce qu’est la pratique de la recherche en sciences sociales. Une idée qui à mon avis participe malheureusement à l’existence et à la légitimité de courants de pensées tel celui défendu par M. Maffesoli encore aujourd’hui.

On peut tout de même penser qu’il est peu probable que si M. Maffesoli naissait aujourd’hui il redévelopperait une même façon de percevoir le social et une même pratique de la recherche. Le seul fait qu’il soit aujourd’hui à la marge de la discipline prouve bien que la sociologie a évolué et que les raisons qui ont permis à ce dernier de développer ses pratiques de recherche ne sont plus aussi centrales que ce qu’elles avaient pu être à l’époque où il s’est construit comme sociologue. Néanmoins, le soutient dont il continue de bénéficier, notamment hors du champ de la sociologie, devrait inciter ceux qui portent la critique à plus d’introspection et à se poser la question du pourquoi d’une telle situation. C’est indéniablement le bon moment pour que la discipline se réinterroge sur l’image qu’elle présente d’elle-même à ceux qui lui sont extérieurs, sur son positionnement vis-à-vis des sciences, et plus précisément, sur ce que signifie la production de savoirs en science sociale.

Car Maffesoli, justifiant sa pratique de la recherche dans un article paru dans Le Monde suite à la révélation du canular, affirmait comme une évidence :« Il est pour le moins curieux de me reprocher de ne pas être ce que, justement, je ne veux pas être : un scientifique ! En effet, la sociologie n’est pas une science, mais une « connaissance ». Une connaissance bien sûr rigoureuse, mais dont le paradigme n’est pas la mesure ».

Ainsi, on apprenait du directeur d’une revue appartenant au champ des sciences sociales que la sociologie n’est pas une science et donc qu’il ne cherche pas à être scientifique. Une affirmation qui, du point de vue des auteurs du canular et de ceux qui en ont approuvé la réalisation, pose nécessairement la question de la portée et de l’efficacité d’une critique alors même que celui qui en est l’objet l’endosse totalement. Et lorsqu’un sociologue tient un tel propos sur les sciences sociales alors que la discipline qu’il représente prétend au statut de “science sociale”, proposant un ensemble de méthodes et de démarches qui lui permettent de valider une certaine objectivité des discours qu’elle produit, cela peut fait rire, voir agacer. Pourtant, pour ceux qui ont pu lire mes précédents articles sur ce blog, je ne suis pas loin de partager le constat. Il m’est ainsi arrivé plus d’une fois, depuis la réalisation de mon master, de m’interroger et de mettre en doute la volonté/capacité collective des chercheurs qui composent la discipline à s’intéresser pleinement à la réalisation d’une démarche de science. La réalisation de ce canular est donc l’occasion de dire « chiche ! », après le changement de paradigme qui a vu la sociologie passer d’une discipline “critique” à une discipline “de la critique”, passons d’une “science sociale” à une “science du social” et montrons que Maffesoli et d’autres, en défendant une telle position, causent du tort au progrès scientifique en la cantonnant à ce qui ressemble plus à une entreprise de philosophie sociale.

Sur ce point, les réponses données au journal Le Monde par M. Maffesoli sont particulièrement significatives. Il explique notamment qu’il existe trois façons de produire des connaissances sociologiques. Il y aurait celle qui relèverait de l’identification « des causalités, des déterminismes » ; il y aurait ensuite celle qui relèverait de la description et qui serait « scientifique » – il ne qualifie étrangement pas la première, mais il est vrai qu’elle est peu développée en sociologie – ; et enfin il évoque une troisième voie, celle qu’il a choisie, qui est fondée sur l’« intuition et à la compréhension ». Cette dernière approche, qu’il défend, serait valable, car selon lui elle permettrait de produire des connaissances qui, comme en science, sont réfutables parce qu’elles « sont discutables et discutées, donc réfutables, mais également pertinentes ».

M. Maffesoli a tout à fait raison sur un point : il peut produire des arguments discutables et discutés, qui peuvent donc être réfutés et qui disposent donc d’un certain niveau de pertinence pour les acteurs engagés dans la lecture et le débat de ses analyses sur la réalité, c’est un fait. Sauf que c’est exactement la définition d’une sociologie de sens commun telle que nous la pratiquons tous au jour le jour en nous engageant, chacun avec nos points de vue, dans des discussions contradictoires sur le monde. Le processus qui consiste à inférer des causalités qui permettent de rendre compte des actions de telle ou telle personne, ou groupe de personnes, et de confronter l’idée que l’on s’en fait avec les autres pour valider ou invalider nos observations, est une pratique sociale courante pour ne pas dire générale. Certes, le citoyen lambda ne théorise pas et n’utilise pas des mots et des arguments aussi compliqués que ceux de la philosophie, mais le processus est le même. Et si les constructions intellectuelles existent et si M. Maffesoli peut se permettre d’utiliser des mots plus compliqués que ceux de la majorité, c’est seulement parce qu’il a choisi d’appartenir à un monde resserré d’intellectuels qui se sont donnés pour tâche de produire, d’entretenir et d’affiner un langage particulier et complexe de description du monde qui justifie leurs existences. Mais l’argument qui est produit par ce processus, aussi complexe et utile soit-il du point de vue de la capacité à penser la logique et la rhétorique de conceptions politiques et morales, n’en reste pas moins fondé sur une étude objective des faits qui se réduit empiriquement, dans ce cas, à une sociologie de sens commun, accessible à n’importe qui. Bien sûr, cela ne pose pas de problèmes en soi puisque la philosophie n’est pas la sociologie. Mais il est un fait que si le mélange des genres est source de création, il n’est jamais source de découverte.

C’est pourquoi, après ce canular, il n’est pas inutile de revenir, non pas tant sur ce qu’est la sociologie, que sur son objet : le social. Car dire quelque chose de véritablement pertinent sur les sociétés dans lesquels nous existons, du point de vue des logiques sociales qui les caractérisent, ne peut plus et ne devrait plus relever d’une sociologie de sens commun. Et ce canular, s’il provoque un sursaut salutaire, semble surtout reproduire ce que toutes les études de situations critiques ont déjà montré avant lui : il exacerbe les convictions de chaque camp. Les maffesoliens et Maffesoli lui-même se perçoivent comme les victimes d’une cabale interne à la sociologie ; et les autres rient de la farce, convaincus de leur bon droit. Mais au milieu, entre les postures et les positions des uns et des autres, la pratique de la sociologie reste absente de la discussion alors même qu’elle est la première concernée.

C’est la raison d’être de cet article et d’une réflexion que je poursuis depuis la fin de mon master, il y a maintenant bientôt deux ans. Parce qu’au-delà des convictions de chacun sur les possibilités de réaliser une science des phénomènes sociaux, se pose en réalité, en arrière-plan, la question de sa définition empirique et objective. Quel est, matériellement et empiriquement parlant, l’objet d’une science du social et comment l’expliquer ? C’est à cette question que j’essaierai d’apporter une réponse ici.

Avant cela, je reviendrai sur ces quelques errements de la discipline, dont Maffesoli est l’un des représentants, mais pas le seul, qui empêchent cette dernière de s’accomplir comme discipline de science particulière et pleinement légitime.

I – Les 3 tentations pour la reconnaissance

1 – De la démarche d’expertise et de la tentation de répondre à la demande publique

On constatera pour commencer que les sociologues sont souvent leurs meilleurs ennemis. Par exemple, ils entretiennent souvent la confusion entre « science » et « scientifique » – et par voie de conséquence entre production de « savoirs » et production de « connaissances ». Comme si l’un n’allait pas sans l’autre et que la capacité à mettre en œuvre une démarche scientifique produisant des connaissances prouvait évidemment que la sociologie est bien une science produisant des savoirs. Cela n’a pourtant rien d’évident et le signe égal n’est pas de circonstance entre ces deux termes de l’équation. Il faudrait plutôt utiliser le signe unidirectionnel de l’inclusion de l’un dans l’autre.

Ainsi, à la façon des poupées russes, si la science implique effectivement la mise en œuvre d’une démarche scientifique susceptible de produire des connaissances, la démarche scientifique n’induit aucunement la production de savoirs relevant de la science. L’ingénieur et l’expert, comme le plombier, le criminologue ou même l’enquêteur journalistique, ont tous de très bonnes raisons de mettre en œuvre des méthodes scientifiques s’ils veulent produire des réponses objectives et fondées empiriquement. Cela ne veut pas pour autant dire que leurs objets respectifs ou même que leur intérêt est de répondre à l’explication de ce qui fonde l’existence des phénomènes qu’ils éprouvent dans le cadre de leurs recherches et donc qu’ils soient en mesure de produire des savoirs nouveaux relevant d’une science.

En l’occurrence, le débat qui a pu exister au sujet de la criminologie, que certains voulaient et veulent peut-être toujours constituer comme discipline de science, est emblématique de cette confusion. Pourquoi peut-elle tout à fait appartenir à une démarche scientifique, mais ne pas relever de la science ? Parce que la question que tente de résoudre le criminologue est une question qui vise à identifier une réalité que nous, collectif social, avons choisi de qualifier différemment. Ce n’est pas la réalité qui est différente et particulière, mais notre interprétation de cette réalité. Le crime est une conséquence, un produit de notre société, comme l’est l’existence du sport ou le fait d’être boulanger. Constituer la criminologie comme une science n’aurait donc pas plus de sens en termes de production de savoirs nouveaux que de constituer une science de la “boulangerilogie” ou de la “sportologie”. Et donc si la criminologie a objectivement toutes les raisons de vouloir mettre en œuvre une expertise scientifique forte c’est d’abord et avant tout pour répondre le plus efficacement possible à une demande sociale qui est elle aussi très forte. Or un tel choix n’est pas assimilable avec la vocation à produire des savoirs nouveaux qui sortiraient du cadre des connaissances et des savoirs déjà existants.

En théorie, il existe bien un continuum entre science et expertise scientifique. Les savoirs généraux que la science produit servent à améliorer les outils et les méthodes que l’expertise va mettre en œuvre dans le cadre de ses recherches ; inversement, les limites des réponses qu’est capable de produire l’expertise vont réinterroger la science et l’obliger à améliorer sa capacité à percevoir la réalité et à la comprendre d’un point de vue plus fondamental qu’elle ne le faisait déjà. C’est donc un jeu de ping-pong incessant qui existe entre deux niveaux d’approches complémentaires du réel. Mais dans la pratique, la fracture entre ces deux approches est bien plus grande. L’injonction à des résultats est clivante. Elle sépare ces deux formes de questionnements de la réalité, car chacun est d’abord poussé à répondre à une demande sociale qui lui est soumise, avec les moyens qu’on lui fournit.

C’est pourquoi si l’expertise s’intéresse aux produits des phénomènes qui concernent la demande publique, un travail de science correspond plutôt à une orientation de la recherche qui vise à satisfaire une curiosité pour la compréhension du monde qui est extérieur à cette demande. Elle cherche d’abord et avant tout à rendre compte des conditions matérielles qui fondent l’existence des choses et des phénomènes observés. Elle cherche donc à établir et à rendre accessible le socle de réalités objectives et spécifiques qui rend compte de toute une classe de phénomènes que l’expertise, seulement ensuite, pourra étudier et détailler en contexte. Or les phénomènes sociaux ne sont pas les moindres de ces phénomènes et il est normal que la science s’y intéresse. Mais pour se réaliser encore faut-il qu’elle se préserve en trouvant un point d’ancrage hors d’une demande publique en quête d’expertise.

Pour cela elle doit se détacher des qualifications et des contraintes morales qui la restreignent au produit phénoménal qu’elle se donne pour mission d’étudier. C’est d’ailleurs à ça que la science se reconnaît et ce n’est pas pour rien si elle s’est le plus souvent construite contre les religions, les idéologies et les dogmes. Car non seulement la matière n’est pas soumise aux mots qui servent pour la décrire, mais la science est justement née du constat inverse et pratique que connaître la matière permet justement de dépasser les contraintes de réalité que les mots et les croyances figent. La démarche d’une science donne la capacité de transformer la réalité, mais aussi de transformer les croyances, le plus souvent elles-mêmes fondées sur la généralisation abusive d’expertises partielles, situées et pratiques.

En un sens on pourrait croire que la sociologie, en revendiquant sa scientificité, adopte une posture similaire. Elle vise elle aussi à « lever le voile » et à démystifier les croyances, les idées reçues et les a priori véhiculés par le tout un chacun. C’est un fait et c’est une très bonne chose puisque cela entre tout à fait dans le cadre de ce qui permet d’identifier un travail scientifique. Le problème est que cette portée critique appartient justement au domaine de l’expertise avant d’être celle de la science. Une science n’a pas pour objet ni même comme raison d’être de « lever le voile ». Elle a juste pour objet de dire ce qu’il en est de la réalité et de faire la démonstration de sa connaissance par sa maîtrise de cette réalité. La science, contrairement à l’expertise, n’a donc pas pour objet d’être « un sport de combat ». On ne peut d’ailleurs la considérer ainsi que parce que l’affirmation de certaines réalités heurte inévitablement ceux qui ont développé leurs pouvoirs sur une conception différente du monde. La confrontation qui en surgit peut alors être violente puisque l’affirmation scientifique est aussi une forme de dépossession du pouvoir de parler des choses que s’attribuent ceux qui occupent les positions de pouvoir. En ce sens, ce seraient toutes les sciences, et pas seulement la sociologie ou les sciences humaines et sociales, qui seraient des sports de combat.

Du point de vue de la collectivité, une science du social aurait donc tout à gagner à faire tomber ces barrières mentales qui l’empêchent d’avoir son mot à dire sur la réalité avec la même légitimité que les autres sciences. Mais pour cela il faut commencer par ne pas se laisser aller au particularisme des situations et à cet éparpillage vers l’étude des produits sociaux qu’entraîne la demande publique.

2 – De la philosophie et de la tentation de considérer les mots plus importants que les choses

Face aux limites évidentes de l’expertise pour produire des savoirs d’un niveau “supérieur” – qui posséderait une ambition plus générale –, la sociologie a souvent trouvé une issue dans la philosophie. La sociologie maffesolienne s’y apparente largement par son usage de la rhétorique appliquée à l’analyse du social. Articuler les concepts et les idées pour produire des arguments permettant de dire ce qu’il en est de l’idée que l’on peut – ou doit ? – se faire de la réalité, voilà bien un travail de philosophe. Un travail, évidemment légitime en soi, puisqu’il se fonde sur une rigueur qui lui est propre et qui trouve une légitimité réelle dans le fait que les arguments sont eux-mêmes fondés sur des réalités véritablement perçues par les philosophes. C’est d’ailleurs la force et ce qui fonde la légitimité du débat philosophique que d’avoir pu extraire les arguments qui étaient les plus ancrés dans des traductions de la réalité pour lier des perceptions communes avec des considérations politiques dans des concepts généraux et fédérateurs. De ce point de vue, le canular évoqué au début de cet article, s’il n’avait pas été révélé, aurait pu être un élément de discussion logique et rhétorique tout à fait valable dans le cadre d’une philosophie sociale. Certes, il n’aurait pas apporté grand-chose au débat, car tel n’est pas son ambition, mais sa légitimité à y figurer n’aurait normalement pas dû prêter à discussion. Car la philosophie n’a pas à s’engager sur les réalités matérielles et elle n’a pas à réaliser elle-même un processus d’objectivation matérialiste de ses énoncés. Ce n’est objectivement pas son problème principal. C’est d’ailleurs le problème qui se pose au canular puisqu’il se trouve finalement pris en porte-à-faux en critiquant une pratique pour ce qu’elle ne se revendique même pas être.

Alors certes, en passant par la philosophie, la recherche peut échapper au biais situationniste que produit l’expertise des situations. Par son travail d’argumentation conceptuelle, elle permet de rendre visibles des contradictions et des erreurs d’argumentations qui seraient restées invisibles. Inversement, elle permet de lier efficacement des notions, des arguments, des concepts, permettant de faire naître des idées nouvelles sur le monde. D’une certaine façon, on pourrait penser que c’est le travail philosophique qui invite à la mise en œuvre d’un questionnement matérialiste de science. Car seule une démarche de science, susceptible de pouvoir rendre compte des réalités matérielles, sous-tend, justifie et valide le travail de la pensée et de la production de concepts. La philosophie – comme l’expertise que l’on a vue précédemment – peut donc tout à fait se constituer comme une amie sincère de la démarche scientifique. C’est même une nécessité puisqu’elles consistent toutes deux en des formes d’approches différentes, mais cohérentes, du réel.

Mais elle peut aussi être mauvaise conseillère quand la prise de distance avec la réalité devient le prétexte à produire des discours qui seraient plus vrais que d’autres sous couvert de légitimité scientifique. En prenant cette voie, le chercheur peut être entraîné dans l’erreur et travailler à la reproduction d’idéologies existantes et à la tentation d’en produire de nouvelles par la mise en confrontation de perceptions situées, mais trop partielles de réalités pratiques et politiques nouvelles. Or une telle démarche, très différente du biais d’expertise, n’est pas moins problématique.

La meilleure preuve du caractère problématique de cette démarche et que si la sociologie aime à combattre les croyances qui agitent le monde social, elle n’est pas exempte de croyances dont on peut penser qu’elles ont été importées de la pensée des lumières. La position exprimée par M. Maffesoli dans l’article du Monde est ainsi symptomatique de cet ancrage dans une vision essentialiste – par opposition à une vision scientifique / matérialiste – du social. Une vision essentialiste qui n’est malheureusement pas limitée à M. Maffesoli. Car comment expliquer autrement cette idée ancrée dans les sciences humaines et sociales qu’elles ne seraient pas des sciences « comme les autres », si ce n’est justement en sous-entendant une essence particulière du social et de l’humanité. Une telle affirmation, d’un point de vue de science, est totalement gratuite et sans fondement, mais elle permet de justifier des affirmations de type maffesolienne selon lesquels, les connaissances produites par la sociologie ne relèveraient pas nécessairement du paradigme de « la mesure ». Affirmation qui à son tour permet de nourrir une opposition entre approche quantitativiste et qualitativiste qui, d’un point de vue de science, est elle aussi totalement artificielle. Un sociologue devrait être capable d’utiliser ces deux pratiques indistinctement et les appliquer en fonction du type de question qu’il se pose sur la réalité. Certes, cette opposition n’est plus aussi forte aujourd’hui qu’elle le fut il y a quelques décennies, elle n’en reste pas moins encore très perceptible lors de querelles de chercheurs ou lorsque des interrogations surgissent pour mettre en doute l’objectivité et la validité de telle ou telle affirmation venant des sciences sociales

Comment aussi, expliquer cette idée selon laquelle les sciences sociales seraient confrontées à un objet particulier qui, contrairement aux objets qu’étudient les autres sciences, serait résolument indéterminé ou, pour le dire plus joliment, serait pris dans une forme d’ “indéterminisme relatif” ? Là encore, il n’y a évidemment aucune spécificité en la matière. Un simple regard sur le monde permet de constater que rien dans la nature n’est identique et qu’au contraire l’indéterminisme “relatif” est une réalité naturelle universelle et transversale. Il revient justement à la démarche d’une science de considérer cet indéterminisme et de le dépasser. Le fait de considérer que les sciences humaines et sociales font face à un objet particulier qui, parce qu’il parlerait et/ou parce qu’il serait réflexif, serait impossible à réduire en équation, loin d’être un obstacle, constitue exactement la raison d’être d’une science du social.

Pourtant beaucoup de sociologues, encore aujourd’hui, puisent dans la philosophie, des concepts qui, une fois adaptés au discours sociologique, sont censés pouvoir devenir des outils utiles à la mise en œuvre d’une démarche interprétative. Une telle pratique de la recherche n’est pas en soi néfaste, mais elle entretient un flou et une porosité entre pratique scientifique et pratique philosophique qui, si elle offre le support et la stabilité de deux pratiques déjà bien établies, ne peut jamais pleinement satisfaire les finalités de l’une et/ou de l’autre. La première ne peut jamais être totalement science parce qu’elle est toujours tirée vers l’attrait que représente le statut d’ “auteurs” de la production intellectuelle et des limites sociales qui lui sont attachées ; elle ne peut jamais être totalement philosophie parce que toujours tirée vers une démarche d’enquête et de production de données qui présentent aussi des limites à l’imaginaire philosophique qui a besoin d’espace et de liberté pour construire et élaborer de nouvelles articulations conceptuelles. La démarche intermédiaire qu’essaie d’emprunter la sociologie, selon moi vouée à l’échec, est pourtant reconnue dans les sciences sociales, de même que la tentation de faire passer l’interprétation de la réalité devant la capacité à l’expliquer. La tentation de faire privilégier les mots sur les choses a donc encore de beaux jours devant elle.

La sociologie contemporaine se trouve donc une fois de plus tiraillée entre deux logiques qui ne s’accordent pas entre elles, voir qui peuvent apparaître contradictoires lorsque leurs frontières sont mélangées et que l’on ne sait plus quelle est la finalité de la recherche. S’agit-il de produire des outils conceptuels qui vont permettre d’organiser les idées subjectives que l’on peut avoir sur le monde social ou s’agit-il de produire des savoirs sur les réalités matérielles elles-mêmes qui organisent objectivement le monde ?

D’un point de vue de science, l’étude du social aurait donc cette fois-ci – après le biais d’expertise – tout à gagner à se séparer de la démarche “interprétative” relevant de l’approche philosophique, pour développer une autre approche, plus matérialiste, plus naturaliste, en d’autres termes plus “explicative”, susceptible de produire des savoirs ancrés dans la réalité elle-même et pour elle-même.

3 – De la biologie et de la tentation de consacrer le corps au fondement de l’explication

Cette ambition de se consacrer aux choses objectives pour ce qu’elles sont offre toutefois un autre écueil aux chercheurs. Dès lors que l’on souhaite comprendre ce qui se trouve au fondement des phénomènes que le sociologue étudie, on observe souvent des percées argumentatives qui viennent de la biologie et plus précisément des études psychologiques et cognitives. Le seul fait même de s’interroger sur la possibilité de réaliser une science du social, à l’image des sciences dites dures, renvoie à l’accusation de naturalisation ou, devrait-on dire plus justement, de biologisation du social – à moins qu’il ne s’agisse bien de naturalisation et que ceux qui lancent ce genre d’accusations combattent aussi objectivement l’ambition scientifique de la sociologie. Le débat est donc passionné, mais pas nécessairement passionnant tant il se concentre sur des postures et des conceptions politiques et morales plutôt que sur l’objet lui-même (à ce titre, le débat paru en 2011 dans la revue SociologieS sur le naturalisme social est particulièrement intéressant).

Toute l’existence de la sociologie est fondée sur l’idée qu’il existe des phénomènes qui ne sont pas explicables par de telles approches cognitives ou psychologisantes (ni par les autres sciences existantes d’ailleurs). On peut donc avoir du mal à comprendre les tentatives d’explications venant de ces champs de recherche. Une des raisons les plus probables de ces tentatives de biologisation du social est certainement liée a la difficulté de la sociologie à identifier ce qu’est le social et à définir la qualité objective et matérielle des phénomènes qui constituent l’objet de la sociologie.

L’idée la plus communément admise dans les sciences humaines et sociales est que les chercheurs ont pour objet de répondre à la question qui concerne l’existence et l’évolution des sociétés à partir d’un certain nombre de concepts et d’outils existants – c’est le travail d’expertise –, et si ces outils et ces concepts ne suffisent plus, les chercheurs sont invités à en produire de nouveau afin d’améliorer le travail d’analyse – c’est le travail de recherche. Cela dit, il est une évidence que les phénomènes de sociétés sont mis en œuvre par des individus dans des contextes particuliers. En d’autres termes, la tentation est grande pour réaliser une compréhension aboutie, d’aller chercher des explications du côté de l’histoire, de l’économie, mais aussi pourquoi pas du côté de la psychologie et des sciences cognitives. Une tentation d’autant plus grande et forte que toutes ces approches ont des raisons objectives d’apporter des éléments de compréhensions pertinents sur le déroulement et l’évolution des phénomènes étudiés. Le développement d’approches et d’études dites “pluridisciplinaires” au sein de ce que certains considèrent être la sociologie trouve d’ailleurs là tout son sens. Car les tentatives d’explications relevant des sciences psychologiques et cognitives, c’est-à-dire d’une meilleure compréhension des propriétés dont sont dotés les corps qui donnent leurs réalités aux phénomènes étudiés, ont de très bonnes raisons d’entrer dans le débat : connaître ces propriétés nous permettrait inévitablement de mieux comprendre les situations et donc leurs évolutions. C’est une réalité aussi objective et évidente qu’incontestable.

Mais, et c’est là où la séparation disciplinaire est importante, l’étude des corps n’a justement pas réponse à tout et ne peut certainement pas prétendre à avoir le dernier mot sur l’explication des phénomènes sociétaux. C’est ce que la sociologie n’a de cesse de démontrer depuis qu’elle cherche à devenir une discipline scientifique à part entière. Tout le problème de la sociologie est qu’au-delà de ce constat pertinent et utile, elle peine à entreprendre l’entreprise réductionniste qui lui permettrait de définir clairement les frontières matérielles de la réalité sur laquelle elle s’appuie pour justifier la séparation disciplinaire à laquelle elle prétend. Faire preuve des bases empiriques et matérielles de cette séparation légitimerait pourtant pleinement sa capacité explicative particulière et spécifique, mais elle semble embarrassée à réaliser ce travail, comme si elle n’osait pas aller en ce sens.

Les contraintes politiques et morales que j’évoquais dans les précédents paragraphes, mais aussi les contraintes pratiques de répondre à la demande publique, semblent contrevenir à cet accomplissement scientifique pourtant élémentaire. Il est vrai que réduire l’humanité et ce qui constitue sa “grandeur” : les notions de Morale, de Liberté, de Justice, de Beauté, d’Âme, etc., à de “vulgaires” produits de phénomènes d’organisations matérielles, relevant d’une science naturelle auraient, a priori, de quoi en rebuter plus d’un. Et pourtant… c’est bien là que se trouve la démarche d’une science : reconnaître que le social est un phénomène de matière comme n’importe quel autre phénomène naturel, qui possède des caractéristiques propres et dont l’organisation spécifique peut-être écrite sous forme de lois.

J’évoquais précédemment la nécessité d’une science à dépasser les mots, et donc les idéologies, en définissant son fondement empirique. Peut-être conviendrait-il de commencer par là, en isolant la réalité matérielle particulière à laquelle elle renvoie. À cette fin, et suite donc au canular diffusé dans la revue Sociétés, je vais m’essayer à cet exercice en proposant un certain nombre de principes et de lois qui peuvent en découler et qui, s’ils ne sont pas fondateurs de la sociologie en tant que telle, sont directement issus de mes 5 ans d’apprentissage de la sociologie.

II – Le social : Une réalité matérielle et spécifique objet d’une science

Si la sociologie est une science à part entière alors elle doit être capable d’isoler une part de la réalité qui lui appartient à elle seule. Mais si on élimine les champs d’études des autres sciences, on est a priori très vite confronté à un problème : qu’est-ce qui reste une fois que l’on a enlevé les corps des individus et leurs environnements ?

On pourrait croire qu’il ne reste rien. C’est faux. Il reste deux choses. Il reste les réorganisations matérielles de cet environnement sous la forme de productions culturelles ; et surtout, il reste les symboles qui ont été émis pour communiquer entre les individus. Prenons un exemple : les sondes Voyager. Ces dernières transportent des disques – les Voyager Golden Record – qui permettraient de communiquer un certain nombre d’informations à une potentielle intelligence extraterrestre si elles venaient à en rencontrer une. Imaginons que l’espèce humaine disparaisse et que toute trace d’une culture humaine sur terre disparaisse elle aussi complètement, il restera encore quelque chose : deux sondes et le message qu’elles transportent. Si ces sondes devaient un jour rencontrer une entité extraterrestre suffisamment intelligente pour étudier et comprendre ce qu’elles représentent, l’humanité aurait alors, par ses productions, encore la force d’engager un certain nombre d’actions de la part de ces entités extraterrestres alors même qu’objectivement nous, et le monde dans lequel nous vivons, n’existerions même plus.

Allons plus loin, sans même parler des sondes qui sont des extensions techniques particulièrement complexes, prenons des formes d’arrangements de la matière qui sont bien plus simples, comme la parole. Si elle n’était pas absorbée par l’air et par les obstacles qu’elle rencontre, la voix pourrait être une réalité aussi objective que les sondes Voyager ou que les ondes radios que nous émettons et qui parcourent l’espace depuis que nous sommes capables d’en produire. D’une certaine façon, les symboles qui correspondent à des réagencements particuliers de la matière pourraient constituer autant de réservoirs de connaissances sur nous-mêmes et sur notre monde alors même que nous n’existerions même plus. C’est cette idée qui permet de justifier – en sens inverse – l’existence du programme de recherche de vie intelligente SETI (lien en anglais) qui consiste à écouter le ciel pour détecter d’éventuelles émissions de telles ondes produites par d’autres. Car le seul fait de percevoir une réorganisation de la matière ayant pour finalité de communiquer des informations à un tiers pourrait constituer un élément de preuve majeure indiquant non seulement qu’il existe – ou ont existé – d’autres vies dans l’univers, mais surtout que ce sont – étaient – des vies capables de communiquer, c’est-à-dire capables d’entretenir des formes de relations sociales intelligentes.

Or réaliser une telle découverte engagerait aussitôt un ensemble d’actions nouvelles de notre part, qu’il s’agisse tout d’abord d’essayer de décoder ces signaux, mais aussi ensuite de penser la perspective d’une future rencontre – et inversement si une telle entité recevait nos signaux. Or s’il y avait un aspect positif à une telle rencontre qui consisterait dans l’apprentissage et la découverte de nouvelles réalités propres à ceux qui produisent ces signes ; il y aurait aussi un aspect négatif qui est que leurs intentions pourraient être ou nous apparaître belliqueuses. Parce que c’est le sens même d’une entité sociale dont les individus sont capables de communiquer entre eux, que d’être capable de s’organiser, d’être collectivement intelligente et donc de pouvoir/vouloir transformer massivement la matière autour d’elle selon ses besoins – plus que ne serait capable de le faire un individu seul, limité par ses conditions d’existence. La démonstration d’une telle capacité, tout en constituant potentiellement une découverte sans précédent, source de connaissances, pourrait tout aussi révéler et anticiper un danger qui pèse sur l’humanité (de la même façon que les “sauvages” ont subi la conquête et l’expansion de ceux qui se revendiquaient appartenir au monde civilisé)

Le programme SETI est donc un programme de recherche particulier. Il a cette particularité de chercher quelque chose de différent à partir de critères qui n’ont rien à voir avec la physique, la chimie ou la biologie. Ce qu’il essaie de détecter est en réalité autre, une réalité d’une nature profondément sociale.

1 – Un socle matériel spécifique : la nécessité du langage

Ce qui est important ici c’est de retenir que si la matière peut être réorganisée par des individus alors on a la preuve que la vie existe. Mais si en plus cette matière est réorganisée de telle façon à ce qu’elle permette d’échanger des informations entre individus autonomes, alors on a la preuve qu’une vie sociale existe. Être capable de produire des symboles à travers un langage pour communiquer des informations constitue une réalité physique aussi importante et aussi clivante que le fait de comprendre que la masse de n’importe quel corps physique déforme l’espace autour de lui. Elle est clivante parce que deux individus capables de communiquer sont plus que la somme stricte de ces deux individus pris séparément. Parce que la capacité de partager des informations à l’aide de symboles les rend capables de faire des choses qu’ils ne seraient tout simplement pas capables de faire s’ils n’en disposaient pas. Constater et isoler cette réalité particulière que constitue la capacité de produire des symboles utilisés pour communiquer entre des individus d’un même groupe social c’est la capacité de définir un espace d’émergence de phénomènes nouveaux et particuliers : les phénomènes sociaux. C’est-ce qui fonde l’existence des phénomènes spécifiques que la sociologie étudie. De même que c’est-ce qui fonde l’existence de la sociologie elle-même – comme toutes les autres disciplines et institutions existantes – en tant que pratiques collectives permettant la production de symboles, et permettant à ceux qui les perçoivent d’agir, a priori, plus efficacement sur la réalité.

J’ajouterai ici, pour clore définitivement toute saillie biologisante qu’il va de soi que les individus qui composent les groupes sociaux que je mentionne n’auraient absolument aucune raison d’appartenir à l’espèce humaine ni d’être constitués comme nous le sommes. Il y aurait bien une base matérielle nécessaire, une certaine homologie de forme, mais du point de vue d’une science du social, elle n’aurait pas la nécessité d’être biologique au sens où nous l’entendons habituellement pour nous même.

Pour bien distinguer à l’aide d’exemples ce qui sépare les phénomènes sociaux d’autres types de phénomènes, on pourrait utiliser et appliquer différentes approches à un même concept. Prenons le cas de la domination :

– Selon une explication provenant de la biologie, la domination de l’homme sur le règne animal serait fondée sur une condition morphologique particulière, transmise génétiquement à travers un processus de reproduction et d’évolution qui nous permet d’être, dans l’ensemble du règne animal, l’espèce qui se trouve être la mieux adaptée pour exploiter et maîtriser son environnement.

– Du point de vue d’une explication psychologique, on verrait que la capacité du cerveau humain à mémoriser et la façon dont il le fait induit que des situations passées influent sur nos actions jusqu’aux dépens des individus eux-mêmes. C’est la part inconsciente de son esprit qui s’exprimera. Marqué par un certain nombre d’expériences il sera d’une certaine façon, contre lui-même, enclin à agir de telle ou telle façon. Le dominant ayant incorporé psychologiquement un certain nombre d’expériences liées à sa position, agira inconsciemment et instinctivement de telle façon à reproduire sa position de dominant, alors qu’à l’inverse, le dominé agira de telle façon qu’il reproduira sa condition de dominé. L’un comme l’autre le feront involontairement, soumis aux mécanismes bien réels de leurs psychés.

– Enfin, d’un point de vue sociologique, la domination reposera sur l’utilisation de symboles. Si l’individu A est informé par B que C est le chef et si, pour la réalisation de telle ou telle action, A est informé qu’il faut qu’il travail avec B en suivant les instructions de C, alors A rejoindra B tout en se mettant en position hiérarchique inférieure par rapport à C pour respecter le cadre d’action existant déjà formé par BC. C’est-ce niveau de réalité spécifique qui va, d’un point de vue spécifiquement social, définir et faire exister la position dominante du Chef C.

Développer une telle considération doit nous amener à poser comme premier principe d’une science du social que : lorsque des individus développent la capacité de communiquer entre eux à l’aide de symboles, c’est-à-dire qu’ils développent la capacité de transformer la matière de telle façon que cela leur permet d’échanger des informations sur des situations indépendamment de leur vécu, et indépendamment de la situation d’échange elle-même, alors les conditions d’existence de phénomènes spécifiquement sociaux sont réunies.

En mettant ainsi en avant une dimension matérialiste particulière du social et en mettant de côté toute explication de nature biologique et psychologique, mais aussi morale et politique, on pourrait considérer intéressant de rouvrir l’intérêt sociologique d’une étude des sociétés animales. Une telle ouverture à d’autres objets pourrait inspirer la sociologie dans sa capacité empirique à appréhender et à objectiver les phénomènes sociaux humains, mais aussi à aider les chercheurs qui, intéressés par le monde animal, peuvent s’interroger sur les capacités qu’ont certaines espèces à réaliser des actions qui ne sont pas inscrites dans leurs constitutions biologiques ni dans les seules conditions particulières de l’environnement au moment du phénomène observé.

2 – Des frontières matérielles spécifiques : un espace commun d’apprentissage

Si donc on établit pour principe que les phénomènes sociaux émergent entre des individus qui sont capables de communiquer entre eux, on doit donc aussi établir tel un principe contraire qu’ils n’émergent pas entre des individus qui ne sont pas capables de communiquer entre eux. En d’autres termes, les symboles ne produisent un effet que l’on pourra qualifier de social que lorsqu’ils sont produits au sein d’un groupe d’individus qui en partage l’utilisation. Ce serait d’ailleurs une justification particulièrement solide pour étayer la différence qui existe entre une dimension sociale de l’analyse sociologique par rapport et des analyses plus individualistes dont l’explication aurait en réalité toutes les chances de fonder ses présuppositions sur des explications de nature biologique ou autres.

Pour illustrer cette situation, prenons un exemple. Imaginons que je suis français et que je dise à une personne qui est à côté de moi « ta maison est en feu ». Si l’individu qui reçoit cette information n’est pas en capacité de percevoir sa maison au moment où il la reçoit, mais que dans le même temps tous les éléments de la situation l’amènent à penser que cette assertion est vraie, alors il va aussitôt produire un ensemble d’actions et de réactions nouvelles qui n’auraient pas existé sans la production de cet argument fait de symboles : « ta maison est en feu ». Il cherchera à rejoindre sa maison pour l’éteindre, pour protéger ses biens, sa famille, etc. Mais cela n’est vrai que si j’induis que la personne à qui je m’adresse parle la même langue que moi. Si je reproduis exactement la même situation, mais que je change simplement la langue, c’est-à-dire le code symbolique que je produis, par exemple en parlant japonais, j’aurais beau appartenir à un groupe social et l’individu à qui je m’adresse appartenir lui aussi à un groupe social, et on aura beau être exactement dans les mêmes conditions de situation, psychologiques et cognitives, il ne se passera absolument rien… ou alors seulement après un long travail de traduction.

Dans ce cas, la seule et unique variable consiste dans la reconnaissance ou pas, par un individu concerné, de la suite des symboles produits par un autre individu. C’est-ce qui distinguera une interaction en général, d’une interaction dont on pourra dire qu’elle dispose d’une dimension spécifiquement sociale.

Ce sera le deuxième principe d’une science du social : Pour exister, un phénomène social se réalise nécessairement au sein d’un groupe d’individus qui partagent les mêmes codes symboliques, c’est-à-dire la même langue. Deux individus ne partageant pas les mêmes codes symboliques auront beau appartenir respectivement chacun à un groupe social et être en situation de coprésence, ils ne pourront jamais, par eux-mêmes, produire un phénomène qui relèverait d’une explication sociale.

On pourrait me répondre que dans cet exemple j’ai évoqué la possibilité d’une traduction. C’est-à-dire que deux individus ne partageant pas les mêmes codes symboliques, où la même langue, seraient capables de surmonter l’obstacle de la différence des symboles pour in fine engager une compréhension et donc réaliser les actions attendues telles qu’elles auraient été réalisées dans la première situation. C’est vrai. Sauf que pour aller jusqu’au bout de cette affirmation, il faut aussi considérer l’idée que le principe même de la traduction est de faire ce travail qui consiste à corréler des symboles et donc de tisser des ponts entre différents langages. La traduction est donc un travail pratique de jonction et de disparition de la frontière symbolique, sociale, qui sépare deux groupes sociaux distincts. Processus qui peut être assimilé à un travail d’égalisation de type mathématique :

Code symbolique de l’individu X * f.trad = code symbolique de l’individu Y * f.trad.

(Ici f.trad = facteur de traduction)

La traduction apparaît donc comme une pratique qui vise à résoudre et donc en réalité à confirmer l’évidence et la nécessité du premier principe que j’évoquais. C’est d’ailleurs exactement ce qui se passe dans le cadre du programme SETI. Il y a cette idée qu’une transformation de la matière réalisée par une espèce sociale, présenterait nécessairement un agencement qui la distinguerait du bruit ambiant et qui la rendrait reconnaissable à défaut d’être compréhensible, mais au moins traduisible. Toute la question reposerait alors sur la volonté ou non d’écouter et de comprendre ce qui est dit. Et, par exemple, pour le japonais, toute la question serait de savoir quel choix faire : considérer que ce que je dis peut-être utile ou considérer que c’est là certainement une insulte dont il peut faire l’économie du travail de compréhension. Mais poser cette question, ce serait prendre le risque de repasser du côté d’une psychologisation de l’explication. Parce que cela impliquerait de s’intéresser à un vécu particulier des relations sociales, c’est-à-dire à la façon dont le cerveau a mémorisé des situations d’interactions particulières et quels sont les liens émotionnels qui se sont tissés au point de produire un enclin vers la curiosité ou au contraire vers la crainte de telles ou telles expériences. Du point de vue de la science cela n’aurait pas de sens de se poser une telle question parce que ce serait passer du côté de l’étude du produit phénoménale et non de la compréhension de ses fondements matériels spécifiques. À l’inverse, et du point de vue d’une expertise sociétale, ne pas se poser une telle question pourrait, voir devrait, constituer une faute, car cela constituerait alors une forme d’aveuglement empêchant de comprendre le phénomène observé. Toute la question est de savoir à qui ou à quoi on tente de répondre.

3 – Le langage/symbole indissociable de l’expérience

Admettons que les prédispositions psychologiques de l’individu dans la situation que j’ai décrite précédemment soient orientées vers une curiosité des interactions. La capacité de traduction qui sera mise en œuvre, nous amène à envisager un autre principe tout aussi important que les deux premiers : celui selon lequel les individus sociaux sont capables de faire la différence entre un agencement aléatoire et quelconque de la matière et un agencement volontaire et significatif produit par un autre être social, alors même qu’ils ne connaissant pas le lien qui est réalisé entre les agencements de la matière produits par un individu (un mot par exemple) et les informations que ces transformations visent à transmettre.

Pour comprendre comment c’est possible, les onomatopées sont particulièrement intéressantes. Elles sont des exemples typiques d’agencement de la matière qui se situent à la frontière entre l’aléatoire et le spécifique. Dans leurs cas on parlera plus de “signe” que de symboles puisqu’elles ne sont pas, comme les symboles, détachées des situations qu’elles sont censées exprimer. Elles en sont au contraire les émanations les plus directes.

Prenons l’exemple suivant : si je mange et que je produis le son « heurk ! », le corps réagit et produit un son reflex confronté à une expérience désagréable. Ce son (prenons ici que cet aspect, mais il y en aurait d’autres) pourrait n’avoir aucun intérêt et n’avoir qu’une stricte portée individuelle. Mais dans un cadre social, ce son est aussi un signe dont tous ceux qui ont eux l’expérience préalable de situations similaires, reconnaîtront que la production de ce son est généralement caractéristique des situations où une personne est face à quelque chose qui lui apparaît repoussant. C’est la capacité que nous offre la mémoire. À partir de là ce signe pourra être utilisé pour engager de nouvelles actions. Parce que ce son sera aussitôt relié à une mémoire de situations antérieures dans lesquels les personnes qui avaient déjà produit un tel son dans ce type de situation avaient réalisé telle ou telle action – en l’occurrence ici, laisser ou échanger ce qu’elles avaient mangé – et que ceux qui ont expérimenté ces situations ont pu engager des actions correspondantes, elles aussi nouvelles et particulières, comme celles consistant à accéder ou à échanger la nourriture ainsi mise ainsi de côté.

Prenons maintenant la situation contradictoire suivante. Un individu mange et il produit cette fois le symbole « c’est dégouttant ». Que dirait-on d’une personne qui exprimerait ainsi son rapport avec ce qu’elle mange tout en continuer à manger ? De la même façon, que ferait-on si elle produisait le son « heurk ! » en affichant un grand sourire ? Le seul fait de produire l’un ou l’autre de ces deux sons indiquerait alors un rapport à une situation qui ne correspond pas à la situation telle qu’elle est éprouvée par ailleurs par ceux qui sont présents. Le cerveau se trouverait alors dans une position contradictoire qui le conduirait à l’énervement, au rire ou au désintérêt selon ses prédispositions psychologiques. Le fait est que du point de vue d’une science sociale, pour provoquer cette réaction profondément attachée à la psyché de l’individu, le signe et/ou le symbole doivent être considéré comme ayant une importance et une consistance objective aussi réelle et aussi pertinente que les perceptions sensorielles classiques. Mais il y a une différence majeure et essentielle, si le signe « heurk ! » est un signe qui fonctionne uniquement sur un plan individuel et relève d’une psychologie sociale, le symbole « c’est dégouttant » est une réalité nouvelle qui ouvre vers une description collective de la situation permettant la discussion, le débat et donc in fine, vers la redéfinition collective des actions autour de ce qui est considéré et défini ainsi.

Si trouble il y a, c’est justement parce qu’ils – les signes et symboles – sont attachés à des expériences que tout le monde reconnaît. C’est-ce lien appris, avec l’expérience, qui va permettre de le rendre opérant d’un point de vue pratique, et ce, indépendamment de son attachement aux situations qu’il a pour but de décrire. De son côté, la production du son qui est nécessaire pour produire la phrase « c’est dégouttant », n’a, en soi, absolument rien à voir avec l’expérience mémorisée de quelque chose qui nous serait sensoriellement repoussant. Elle n’est liée que par le biais d’un processus d’apprentissage, réalisé en parallèle, qui va constituer une expérience particulière et nouvelle, attachant des sons avec des significations : l’expérience qui, par exemple, va consister à constater que la production des symboles – c’est-à-dire des arrangements de matière comme le son « c’est dégoûtant » lié à des situations comme “une personne qui recrache son plat”– entraîne chez ceux qui les éprouvent des actions et des réactions que l’on peut prévoir et anticiper, alors même que ces symboles peuvent être produits loin – en temps comme en lieu – des situations qu’ils ont pour objet de décrire. C’est cette distance matérielle objective qui va créer et détacher les signes des situations, générer une autonomie des mots de ce qu’ils permettent de décrire et donc définir comme action à réaliser, et qui in fine, va créer les langues que nous utilisons aujourd’hui.

Il y a donc, qu’on le veuille ou non, un avant et un après « heurk ! » de même qu’il y a un avant et un après « c’est dégouttant ». Ces simples productions de sons, aussi anecdotiques soient-elles, vont radicalement changer le développement des situations considérées si on se place dans un contexte de compréhension socialement partagée. Parce que leurs productions, associée aux expériences de chacun va générer pour ceux qui les reçoivent, des informations nouvelles sur la réalité qui engageront aussitôt, pour eux, la possibilité de réaliser des actions nouvelles. À la différence qu’étudier le son « heurk » nous place du côté de la psychologie sociale alors que s’interroger sur un « c’est dégouttant » nous place du côté d’une étude sociologique. Dans l’instant, le résultat est le même, mais pour ce qui est de comprendre l’origine de cette capacité et d’en considérer les conséquences à plus long terme, on se place dans deux visions du monde radicalement différentes. Et si comprendre comment c’est possible relève directement des études cognitives et psychologiques, comprendre que cela a des conséquences pratiques et spécifiques sur l’organisation des individus et des actions qu’ils vont réaliser, relève d’une science du social.

Cela doit nous amener à poser comme troisième principe d’une science du social que : Le symbole qu’un individu produit correspond toujours, dans un groupe social considéré, à une situation reconnue par tous. Dès lors, si les arrangements particuliers de la matière qui soutiennent les symboles peuvent évoluer – les mots et les langages évoluent dans l’histoire –, si les situations peuvent elles aussi évoluer en raison des améliorations techniques ou des évolutions de pratiques – et si les liens entre les supports matériels et les situations peuvent évoluer – le sens des mots évolue avec l’histoire – il y a un invariant objectif : c’est qu’en un temps t, dans un milieu social considéré, la production et la perception de symboles au sein du collectif d’individus ainsi formés, produira toujours nécessairement les actions liées et fondées dans les apprentissages et les expériences mémorisées des individus concernés par ces situations.

4 – De la production des symboles où des briques du social

C’est pourquoi, après avoir énoncé les trois premiers principes qui m’apparaissent comme fonder un socle à l’existence des phénomènes sociaux, c’est-à-dire dans l’ordre : 1 – la capacité à communiquer entre individus fondés sur l’existence d’un langage, 2 – la nécessité du partage d’un même langage entre les individus sociaux considérés et 3 – l’existence d’un lien nécessaire sous la forme de symboles entre des transformations de l’environnement et des situations décrites et éprouvées sensoriellement par le biais d’un apprentissage toujours actualisé dans le présent des situations ; on peut en tirer une première conclusion sous forme de loi : Un symbole est le produit d’un apprentissage qui vise à lier un réagencement de la matière (son, mot, geste, etc.) à une situation particulière reconnue de tous à travers une expérience sensorielle dont chacun des membres du groupe social peut faire l’expérience, et dont chacun peut constater les conséquences en termes d’actions.

Dit de façon plus mathématique et sous la forme d’une équation :

Une Action transformatrice caractéristique d’une situation (ex : mot, son, geste, etc.) + Une expérience d’une situation génératrice d’actions  1 signe ou 1 symbole

Concernant cette équation, on lira le “+” comme “associé à” et la “” comme “engendre” ou “génère”.

C’est à mon sens l’équation la plus importante du texte présenté ici en ce sens qu’elle est celle qui est théoriquement la plus fondamentale pour caractériser et penser la réalité particulière à laquelle renvoient les phénomènes sociaux. Tout le reste du travail qui sera présenté ici tentera d’ancrer cette équation dans des réalités pratiques qui sortent la causalité spécifique du social de son existence propre pour l’associer à d’autres réalités : notamment celles du corps et celles des environnements dans lesquels évoluent ces corps.

Avant de passer à cette mise en œuvre pratique on peut faire l’hypothèse et la proposition que cette équation est déjà susceptible de rendre compte de la naissance et de l’histoire du langage, comme né de réalités présentes perçues dans les situations, devenues signes pratiques pour réaliser des actions individuelles dans un cadre collectif, puis devenu symboles au plein sens de leurs utilisations actuelles sociales pour décrire le monde, descriptions devenues génératrices des phénomènes qu’aujourd’hui, une science sociale se donne pour but d’étudier.

5 – Des symboles et de leurs inscriptions dans un cadre cognitif

L’équation ainsi proposée, aussi simple et pratique qu’elle soit, pose toutefois un problème pratique. Dans la réalité, il ne suffit pas d’une fois pour qu’un symbole soit généré. Il faut qu’existe un processus de répétitions multiples de situations perceptiblement similaires, mais aussi un engagement de l’individu dans les situations que désignent les symboles afin que ce dernier en acquière le sens et la compréhension par le constat des effets que produisent ses propres actions. Or le premier de ces effets caractéristiques est certainement celui de la mise en œuvre d’une intercompréhension.

Afin de prendre en compte ce facteur, qui est un facteur psychologique et cognitif sans lequel toute action sociale serait impossible, on peut donc introduire, de chaque côté de l’équation, un quantificateur. Ainsi, si d’un côté on peut mesurer la répétition du nombre “Nb.” des situations et des actions caractéristiques qui seront nécessaires pour tisser le lien entre deux réalités distinctes, de l’autre pourra répondre une “Valeur V” du symbole au sens où le symbole est d’autant plus pertinent psychologiquement pour un individu concerné qu’il en éprouve les situations et les conséquences un nombre de fois important

L’équation que l’on peut en tirer, modelé sur l’équation précédente, pourra alors être écrite comme suit, la lecture étant la même que pour l’équation précédente :

Nb. (Actions transformatrices caractéristiques d’une situation (ex : mot, son, geste, etc.) + expériences de situations génératrices d’actions) Valeur (Symboles)

Afin de bien comprendre l’équation et comment on passe d’un côté à l’autre, prenons un exemple : la couleur rouge. Avec la première équation le but était de dire que théoriquement, l’existence du symbole “rouge” était le résultat de l’apprentissage collectif d’un lien à opérer entre la production d’un agencement particulier de la matière (la production du son “rouge”) à une perception visuelle particulière des ondes lumineuses. En passant à la deuxième équation, l’objectif devient plus pratique : il s’agit de dire que pour produire un argument symbolique d’une valeur sociale V suffisamment importante et pertinente pour un individu, il faut que le corps ait été exposé et engagé par l’action et par l’expérience, un nombre de fois répété dans des perceptions sensorielles et auditives similaires, liant par l’action de soi et des autres, les deux sens que sont : la vue – pour la couleur –, et l’ouïe – et d’un membre, la bouche, permettant de produire et de reproduire le son “rouge”.

Si on se réfère à ce qui se passe dans la réalité, il apparaît évident que chacun n’apprend pas exactement de la même façon un symbole puisque pour un même son ou mot comme « rouge » et une même expérience sensorielle de la couleur, chacun, à sa position, va l’expérimenter dans des situations différentes et chacun va l’expérimenter différemment dans un nombre important de situations elles-mêmes différentes. Il y a donc toujours une différence sensible entre les individus. Mais parce que cet apprentissage se fait toujours autour de trois réalités stables que sont : 1 – l’action de production et de perception d’une réalité physique : le son « rouge », 2 – la réalité physique constituée par l’onde lumineuse rouge et 3 – les caractéristiques de notre corps en tant que membre d’une espèce biologique donnée qui possède une certaine stabilité morphologique et sensorielle, le symbole acquiert une portée pratique reconnaissable par tous ceux qui suivent le même apprentissage des associations “actions-expériences”.

Si on faisait le choix de considérer les éventuelles différences de chacun de ces aspects avec trop d’importance, tout raisonnement sur la légitimité de l’expertise scientifique sociologique serait à remettre en question. C’est pourquoi la sociologie trouve justement sa pertinence dans le constat qu’au-delà de la variabilité inhérente des situations et des individus engagés dans ces situations, elle peut s’appuyer sur ces 3 éléments de stabilité qui dépassent les acteurs des situations. Si je dis « rouge », tout le monde s’accordera pour savoir que j’indique une couleur dont tout le monde est capable de réaliser empiriquement la preuve qu’il s’accorde sur une même réalité.

À l’exception, pourra-t-on me rétorquer, des daltoniens. Sauf que si problème il y a, ce n’est pas tant parce qu’ils ne savent pas identifier la couleur rouge, mais parce qu’ils ont appris que ce que certains symbolisent avec le symbole « rouge » pour qualifier une perception et des actions particulières, ont par exemple appris à la qualifier de « vert » ou ne voient pas de différence entre deux couleurs que d’autres qualifient différemment. D’un point de vue général et individuel, ils perçoivent donc a priori tout aussi bien une réalité empirique générale, mais leur capacité à agir avec les autres rencontre une différence de perception spécifique, ancrée biologiquement, et invisible au premier abord. Une invisibilité fondée sur l’a priori selon lequel nous sommes identiques biologiquement parlant. Ce n’est donc pas tant un problème d’ordre biologique, car même si la différence est belle et bien réelle elle prête en réalité peu à conséquence pour les individus eux-mêmes. En réalité, c’est un problème social, en ce sens que d’un point de vu pratique, c’est l’intercompréhension, c’est-à-dire la capacité à s’accorder et à agir collectivement sur une définition de la réalité, qui va mettre en évidence une différence de perception sensorielle.

C’est donc le langage et la socialisation des expériences vont ainsi faire ressortir cette différence. Différence qu’ils sont par ailleurs capables de résoudre puisque c’est à l’intercompréhension qu’il s’agit de remédier. En pratique, pour les non-daltoniens, la capacité de réaliser une action collective reposera sur la capacité de savoir si tel ou tel n’arrive pas à percevoir telle ou telle couleur, alors que pour les autres, les daltoniens, il s’agira de savoir que si on les implique dans des situations ou le symbole correspondant à la couleur qu’ils sont incapables de distinguer, est utilisée, ils doivent agir différemment. À partir de cette connaissance, un daltonien peut donc anticiper la différence de perception dont il est le sujet et donc anticiper sa résolution en demandant par exemple à quelqu’un d’autre qui ne dispose pas d’un problème de daltonisme de confirmer l’action à entreprendre. Donc même si un individu ne perçoit jamais exactement de la même façon qu’un autre le monde qui l’entoure, grâce à l’utilisation de symboles et aux problèmes d’intercompréhensions qu’ils sont susceptibles de révéler, il est capable de percevoir l’existence de différences et se trouve donc en capacité de les anticiper et d’y remédier pour réaliser correctement les situations d’intercompréhensions et les actions qui en découlent. D’un point de vue social, ce n’est donc pas la réalité au sens général qui importe, mais bien le respect particulier de l’emploi des symboles à travers l’apprentissage de situations reconnues par ceux qui interagissent. Et la tension, irréductible, qui existe entre symboles et situations, est réactivée à chaque fois qu’ils sont mis en œuvre pour la réalisation d’actions collectives. C’est ce qui donne tout son sens à l’existence des sociétés et des institutions comme espaces d’intercompréhensions qui visent à remédier à ces tensions, et qui, en y réussissant, font justement la démonstration empirique de la nécessité et de l’effectivité de leurs existences.

6 – Effet de langage, effet de symbole
où q
uand la situation d’énonciation prend le pas sur la situation énoncée

De ce qui vient d’être dit, on peut déduire que l’équation décrite ci-dessus n’aurait aucune chance d’exister si les individus disposaient de sens biologiques trop différents. Car si les individus engagés dans des phénomènes sociaux l’étaient, leurs perceptions du monde seraient elles aussi trop différentes pour engager une capacité d’échange et de reconnaissance du fait qu’ils vivent dans le même monde. Mais on peut aussi en déduire que si le langage trouve une utilité pratique c’est parce que les individus, limités sensoriellement, ne perçoivent jamais la totalité des situations auxquelles ils sont confrontés et que le langage permet de dépasser ces limites afin de réaliser des actions nouvelles qui, sans cette création collective – le langage est en ce sens une véritable création originale –, seraient restées tout à la fois invisibles et inatteignables (la capacité de reconnaître et de comprendre la nature biologique du daltonisme repose sur une construction symbolique élaborée confrontée à l’expérience des situations).

Reconnaître la spécificité des phénomènes sociaux repose donc sur la compréhension que les symboles tendent à supplanter les perceptions sensorielles directes du monde. Ce phénomène de prise de pouvoir de la perception de la réalité à travers les symboles partagés lors des interactions, au point de prédominer sur la perception de la réalité elle-même, est-ce qui va influer dans la définition des actions à réaliser. Le détachement pourra être si grand que le rapport entre les productions de symboles et les réalités décrites pourront en arriver à mettre en doute l’existence même des situations décrites. Le phénomène de complotisme et de prolifération des théories du complot que l’on voit exploser aujourd’hui est ainsi directement le reflet de cet accroissement de la distance qui sépare des constructions symboliques (notamment via internet) alors que dans le même temps les réalités politiques et morales très concrètes qu’éprouvent les individus n’ont que peu ou pas changé.

Prenons un autre exemple. Si une personne dit « il y a un piège derrière cette porte ». Cette phrase n’a de sens et ne possède un pouvoir effectif que dès lors que tout le monde a appris par ailleurs, ce que veulent dire les concepts de « porte », « derrière » ainsi que le danger auquel renvoie la notion de « piège » pour l’intégrité physique de celui qui se fait prendre. Si on met de côté la variabilité inhérente à l’apprentissage des symboles « porte », « derrière » et « piège », on peut se dire que tout va bien tant que la situation est respectée et qu’il y a effectivement un piège derrière la porte. La capacité de communiquer informe effectivement autrui et le prévient d’une situation qu’il ne perçoit pas. Mais que ce passe-t-il s’il n’y a en réalité aucun piège derrière la porte ? Que se passe-t-il si l’utilisation de la suite de symboles « il y a un piège derrière cette porte » est utilisée non pas pour informer d’un piège, et étendre ainsi les capacités de perception d’autrui, mais vise plutôt à produire une affirmation qui a d’abord pour but de bloquer la réalisation de l’action consistant à entrer dans la pièce ? Dans ce cas, il y a de fortes chances que contre toute réalité manifeste de la situation – le piège n’existe pas dans ce cas –, ceux qui ont perçu l’assertion de symboles « il y a un piège derrière cette porte » vont tout faire pour, dans un premier temps, ne pas produire l’action d’aller derrière la porte. Ce sera tout à fait normal parce qu’ils n’ont pas un accès direct et sensoriel au piège, mais le fait d’avoir parlé de “piège” a réactivé dans la mémoire une expérience suffisamment significative pour ceux qui l’entendent qu’ils n’ont pas de raisons de réaliser une action qui réaliserait le fait de se faire prendre dans un piège. Dans ce type de situation, on perçoit toute la force des symboles pour celui qui apprend à les maîtriser. Car quand les perceptions symboliques du monde prennent le pas sur les perceptions sensorielles des individus engagés dans les actions, les actions de ces derniers sont alors inévitablement affectées de telles façons qu’ils vont d’abord orienter leurs actions contre l’évidence des réalités objectives qu’ils pourraient constater par ailleurs.

À l’inverse, si un individu est capable de mentir, c’est-à-dire de produire une assertion symbolique qui ne rend pas compte de la réalité, mais vise simplement à faire agir ceux à qui il s’adresse d’une certaine façon, le mensonge aura aussi de grandes chances d’être tôt ou tard démasqué et inévitablement d’entraîner ceux qui assistent à cette mise en évidence à un nouvel apprentissage de la distance qui sépare la réalité d’un côté, des productions symboliques de l’autre. Ainsi, si des affirmations peuvent être faites sur le monde, des affirmations contraires peuvent être produites tout aussi naturellement pour décrire le monde autrement ou pour contester les réalités décrites par tel ou tel argument avec une force sociale tout aussi équivalente, et ce quelle que soit la réalité objective du monde dans lequel les individus vivent. Ce serait notamment le cas si, pour reprendre l’exemple précédent, un individu affirmait « il n’y a pas de piège derrière la porte ». Dans ce cas, il ré-ouvrirait la possibilité de mettre en œuvre une action consistant à ouvrir la porte et à voir ce qui se trouve à l’intérieur. Dans ce cas, l’objectif d’une telle affirmation, serait moins la description de la réalité que l’affirmation de voir et donc d’engager les autres à agir autrement que ce à quoi incitait la première assertion. Mais ce serait aussi le cas si un individu affirmait « il y a un trésor derrière la porte ». Dans ce deuxième cas, sans pour autant éluder la possible existence d’un piège, la nouvelle affirmation produirait une incitation à réaliser l’action de passer la porte pour tous ceux qui éprouveraient un attrait à la découverte d’un « trésor ». Elle engagerait à réaliser des actions nouvelles dont l’aboutissement dépendrait de l’élucidation de l’existence du piège et, si son existence est avérée, de réaliser les actions permettant de le rendre inopérant, alors même que la question concernant l’existence objective du trésor reste ouverte.

C’est pourquoi un individu qui a tout à la fois appris l’utilité et la nécessité du langage, mais aussi sa déconnexion avec la réalité peut très vite se retrouver pris au dépourvu. Que faire face à une assertion qui dit une chose sur la réalité, mais sans garantie que la réalité décrite soit une réalité véritablement objective et réelle ? La seule chose qui reste c’est de comparer la situation d’énonciation du symbole qui engage la réalisation de l’action considérée avec d’autres situations d’énonciations de symboles similaires et de comparer si des éléments sont caractéristiques d’une situation d’affirmation véridique ou d’une affirmation mensongère. À partir de ce moment, ce n’est plus tant la situation décrite qui compte, mais la situation d’énonciation des symboles. C’est cette dernière qui est directement accessible aux sens et qui va permettre de juger et d’activer ou pas la réalisation des actions correspondantes. Si cette situation contient les caractéristiques des situations dans lesquels les énoncés étaient cohérents avec la réalité alors je peux produire les actions qui confirment l’argument symbolique, si c’est dans mon intérêt ; mais dans le cas contraire, je peux enfreindre l’argument symbolique, parce que j’ai appris que même si l’action à engager est dans mon intérêt, les situations décrites peuvent être fausses et en fait seulement vouloir m’imposer de m’engager dans la mise en œuvre d’actions qui ne satisferont pas les raisons pour lesquels j’allais les réaliser, mais seulement satisfaire celui ou ceux qui veulent me voir les réaliser.

On peut donc ici poser un nouveau fondement à une science du social : la capacité explicative des phénomènes sociaux, investit les espaces d’actions des individus lorsque ceux-ci n’ont accès qu’à une partie des réalités perceptibles des situations dans lesquels ils sont engagés et qu’ils s’appuient dans le même temps, pour une plus ou moins large partie, sur des perceptions symboliques. À ce moment-là, parce que la situation décrite par les symboles implique la mise en œuvre d’une action est inaccessible par les sens, c’est la situation d’énonciation qui va caractériser les arguments symboliques perçus et c’est donc elle qui va fonder leurs légitimités et leurs forces. C’est pourquoi, après la déconnexion que j’ai décrite précédemment entre un réagencement de la matière et une situation à décrire pour produire un symbole, on peut proposer ici l’existence, voir même la nécessité d’une deuxième déconnexion : une déconnexion entre la situation décrite et la situation de description.

En affirmant ici ce quatrième principe, je cherche à resserrer ce qui pourrait constituer la part explicative du social. Car si on pouvait affirmer que les perceptions étaient dans un premier temps attachées aux symboles rien n’impliquait qu’il n’y ait pas une confirmation sensorielle biologique qui soutienne parallèlement la perception des symboles. Toute la thèse que je défends ici est que l’explication des phénomènes sociaux repose sur la prévalence des symboles et sur les limites pratiques des individus à avoir accès aux situations réelles. Donc que c’est parce que les individus sont capables de produire des symboles et parce qu’ils sont dotés d’une capacité cognitive et sensorielle leurs permettant de reconnaître et de faire la différence entre plusieurs situations, que les situations d’énonciations vont prendre toutes leurs importances. De cette déconnexion va découler toute l’importance que constitue la prise en compte des positions sociales et des pratiques associées à ces positions dans l’étude des phénomènes de société. Car d’un point de vue social, selon les positions occupées et les pratiques réalisées – par exemple vestimentaires – que réalisent les uns ou les autres, vont découler les perceptions particulières que feront ceux qui écoutent et donc induira ou non la réalisation des actions que ceux qui s’expriment veulent les voir engager. En ce sens, on peut penser que le principe même de la division sociale du travail est une conséquence très directe de l’existence du langage : de la nécessité de très pratique de se reconnaître les uns les autres pour ce que l’on est et/ou ce que l’on fait. A contrario, cette réalité nouvelle soumet tous ceux qui veulent en réaliser les capacités, à la nécessité de rester dans ce que la description dit d’eux et du monde dans lequel ils vivent. Parce qu’à partir du moment où l’on sort de la description, l’intercompréhension est remise à zéro, des situations nouvelles, inattendues et imprévisibles peuvent surgir et résulter en autant de situations de crises et de conflits potentiels à résoudre. Ces réalités alternatives ont toutes les chances de nous affecter directement et de nous contraindre à agir d’une façon que nous n’avions pas prévu ou voulu. C’est pourquoi on ne souhaite généralement pas les affronter et que l’on cherche généralement à les réduire à leurs maximums. C’est dans la compréhension de ce phénomène et d’une meilleure connaissance des réalités objectives auxquels elles renvoient que l’on pourra mieux comprendre pourquoi des mouvements de masses à dimensions historiques typiquement sociaux peuvent exister, mais aussi pourquoi d’autres semblent s’en détourner, voir les affrontes, entretenues par des logiques sociales différentes.

7 – Le langage en situation, les phénomènes sociaux comme réalité propre et autonome

Ce quatrième principe doit nous conduire à réviser de façon plus importante que je ne l’ai fait précédemment, l’équation de compréhension d’un phénomène social. Cette équation était jusqu’ici basée sur la production de symboles et ne s’intéressait pas véritablement au phénomène social lui-même c’est-à-dire aux actions produites qui concrétisent dans la réalité l’existence d’organisations sociales spécifiques.

Pour corriger cela, commençons par rappeler l’équation que j’ai proposée précédemment  :

Nb. (Actions transformatrices Caractéristiques d’une Situation (ex : mot, son, geste, etc.) + expériences de Situations) Valeur (Symboles)

Une équation que l’on peut, pour commencer, proposer de simplifier afin de travailler avec une forme plus courte. Cela aura l’avantage de la rendre plus compacte et donc plus facile à écrire et à utiliser pour la suite de ce travail :

Nb. (ACP + situations) V (S.)

Maintenant, étant donné que je cherche ici à rendre compte d’un phénomène social et non plus des briques symboliques qui constituent le social, il faut que l’on passe des Symboles “produits”, générés par l’équation, à des symboles “perçus” qui serviront de point de départ à une nouvelle équation dont le résultat sera les actions des individus impliqués dans les phénomènes étudiés (on gardera d’ailleurs cette nomenclature selon laquelle ce qui se trouve avant la flèche relève de ce que des individus sociaux perçoivent, alors que ce qui se trouve après renvoi à ce qu’ils produisent). Le sens de l’équation doit donc changer. On peut ainsi, en reprenant la forme simplifiée proposée précédemment, repenser l’écriture de l’équation, et passer de :

Nb. (ACP + situations)perçus V (S.)produits

à :

V (S.)perçus Nb. (ACP + situations)produits

On conservera ici, comme dans l’équation précédente, la traduction des symboles qui l’organise : le symbole “” est lu comme “génère” ou “engendre” et le signe “+” est lu comme “associé à”. L’équation se lira donc dorénavant ainsi : l’argument symbolique perçu par un individu va engendrer un certain nombre d’actions de sa part en vue de réaliser là ou les situations associées à la perception de ces symboles. (Association qui est réalisée dans un premier temps grâce à une phase d’apprentissage qui repose sur la mise en œuvre de la première équation – le bébé, initialement extérieur au monde social, va être peu à peu intégré dans la boucle sociale à travers le processus d’apprentissage).

Compte tenu de cette inversion de sens et compte tenu de la possibilité qui est ainsi proposée de lire l’équation dans les deux sens, on peut penser l’équation comme un enchaînement infini d’actions et de productions symboliques. La réception d’un symbole va générer pour un individu un certain nombre d’actions de sa part, en rapport avec son apprentissage de certaines situations, situations qui vont à leurs tours être autant d’occasions de générer des symboles, et ainsi de suite. On pourrait l’écrire ainsi :

V (S.) perçus → Nb (ACP + situations) produits → Nb (ACP + situations) perçus → V (S.) produits → V (S.) perçus → Nb (ACP + situations) produits →V (S.) perçus … ↔ ∞

Mais si on considère une situation sociale théorique parfaite, la valeur du symbole perçu et la valeur du symbole produit peuvent apparaître interchangeables. En d’autres termes on doit pouvoir écrire le rapport d’égalité suivant :

V (S.) perçu V (S.) produit = V (S.)

Et donc, dans le cadre d’un discours qui se veut théorique, on doit pouvoir considérer qu’il est possible de proposer de changer le symbole dynamique “” par le symbole de l’égalité stricte “=”. Cela aurait par ailleurs l’avantage de nous permettre de réduire l’équation a une forme plus simple, mais aussi et surtout, cela permettrait de proposer, au-delà de la dynamique réelle des situations sociales, d’affirmer l’existence d’un état de fait réel, constant et interchangeable de cette réalité sociale :

V (S.) = Nb (ACP + situations)

Le problème de cette équation est qu’elle nous ramène encore au symbole, qu’il soit précurseur à une situation ou au contraire ce qui en est produit. D’un point de vue strictement sociologique c’est tout à fait normal, mais si on s’intéresse aux conséquences que cela entraîne, on doit pouvoir isoler les actions réalisées par les individus sociaux.

8 – Des symboles à la transformation de la réalité

On peut donc choisir de réagencer une nouvelle fois les termes de l’équation pour produire l’équation qui aura pour but de rendre compte de ces actions. Dans ce cas, c’est cette fois l’association des symboles perçus par des individus avec les situations dans lesquels ils sont engagés qui va être égale à la production d’un certain nombre d’actions de leurs parts. Une affirmation qui sous-entend l’idée que la réalisation de certaines actions peut être caractéristique de certaines situations et inversement. Dans ce cas on obtiendra les équations suivantes :

V (S.) + Nb (situations) = Nb (ACP)

ou inversement que :

Nb (ACP) = V (S.) + Nb (situations)

Néanmoins, si au départ l’équation apparaissait pratique parce que les “symboles” sont a priori facilement reconnaissables, on peut se dire que si ces (ACP), c’est-à-dire ce que j’avais au début appelé des “Actions Caractéristiques Produites” qui supportent l’existence des symboles, ont un intérêt, c’est non seulement parce qu’elles sont réalisées de façon plus ou moins importante, mais aussi parce qu’elles ont une cohérence entre elles. Une cohérence qui dépasse l’aspect purement quantitatif du nombre de ces actions. C’est pourquoi, afin de s’assurer que l’on cherche bien ici à identifier des actions cohérentes entre elles, on recherchera nécessairement ici, un facteur de cohérence “Coh” supplémentaire pour les caractériser.

Introduire cet élément pose néanmoins l’obligation de la rééquilibrer en rajoutant quelque chose de l’autre côté qui permettra de compenser l’égalité produite. Le symbole étant un terme de l’équation identifiable il ne semble pas qu’il ait besoin d’être précisé, mais on peut déjà penser qu’il existe une cohérence des symboles et qu’elle s’exprime sous la forme de ce que l’on appelle une “grammaire”. Grammaire qui, comme l’ont expliqué un certain nombre de linguistes n’est pas aléatoire. Elle répond à une organisation très spécifique. Est-elle inscrite biologiquement ? C’est la thèse de certains et il est fort probable que ce soit en partie vrais, mais ce n’est là qu’une part de la réponse. D’un point de vue social, il apparaît évident de penser l’existence d’une grammaire c’est aussi penser la dépendance à un contexte social et environnemental dans lequel elle est mise en œuvre. Quoi qu’il en soit, on peut penser que cette cohérence des mots qui sert à décrire le monde trouve un écho dans la cohérence des actions qui agissent sur le monde. De la même façon, on peut considérer qu’il existe une cohérence des situations et donc que chaque terme de l’équation possède à sa façon une cohérence qui lui est tout à la fois propre et dépendante de la cohérence des autres termes de l’équation. On pourrait donc ajouter ce facteur à l’ensemble des termes afin d’obtenir l’équation suivante :

Coh. V(S.) + Coh. Nb (situations) = Coh. Nb (ACP)

Néanmoins, ce facteur de “Cohérence” apparaît ici extérieur aux éléments de l’équation. En réalité il faudrait plutôt le considérer comme contenu dans les termes eux-mêmes par un rapport des termes eux-mêmes. Je ne vais pas m’intéresser ici à tous les termes, les actions et les symboles étant des entités a priori facilement identifiables et objectivables, intéressons-nous plutôt au terme de “situation” qui apparaît ici dans l’équation et qui s’il peut apparaître évident est aussi peut-être beaucoup plus flou à définir objectivement. Sa définition pourrait nous aider à mieux comprendre comment intégrer et concevoir cette notion de “Cohérence”.

9 – Une définition sociale de la situation

Je fais régulièrement mention de cette notion de “situation” comme s’il s’agissait d’une évidence. Une évidence fondée sur le fait que tout le monde comprend, dans un sens commun, ce qu’il peut vouloir dire. Mais quand est-il d’une définition objective ? Condition nécessaire de son intégration efficace dans une équation (et contrairement à ce que pourrait laisser penser M. Maffesoli dans la définition des sciences sociales qu’il donne au journal Le Monde, vu au début de cet article).

On peut tout d’abord commencer par dire qu’une situation peut représenter plusieurs choses à la fois. Jusqu’à présent, j’ai pu mentionner des situations d’apprentissages, des situations d’énonciation, des situations décrites, des situations mémorisées, mais aussi des situations “objectif” pour signifier ces situations auxquels on pense et que l’on cherche à réaliser ou à éviter par la mise en œuvre de nos actions.

Sachant que les symboles et les actions sont présents dans les autres termes de l’équation, on doit tout d’abord considérer qu’ils doivent eux-mêmes être exclus du terme “situation” afin que ce dernier ait une efficacité qui lui soit propre. Dans les équations précédentes, lorsque j’évoquais la notion de situation c’était toujours pour signifier des perceptions de l’individu dans un espace et un temps donné. Concevoir le symbole rouge c’est ainsi concevoir la possibilité de réaliser l’action de prononcer le mot rouge, mais c’est aussi concevoir la possibilité de percevoir une onde lumineuse distincte que l’on peut catégoriser avec un mot. Ces perceptions peuvent appartenir au passé et avoir été mémorisées ou être réalisées dans le présent de l’action. Une “situation” apparaît donc comme un “état de la réalité” tel qu’il est perçu par les individus. Une situation peut donc apparaître très subjective puisqu’attachée à la perception sensorielle que les individus ont individuellement de la réalité. Or comme nous occupons tous des positions différentes, il apparaîtrait logique de considérer que les situations seront différentes pour chacun. Mais en réalité les perceptions de sens ont de bonnes raisons d’êtres similaires pour les individus de la même espèce s’ils rencontrent les mêmes situations et s’ils reçoivent les mêmes apprentissages. C’est d’ailleurs la conséquence inéluctable d’une logique sociale. On pourrait d’ailleurs penser que dans le cas très théorique d’une adéquation totale des situations et des productions symboliques entre tous les individus d’un groupe social, cela engagerait de leurs part des actions similaires pour résoudre les situations futures auxquels ils seraient confrontés. C’est pourquoi, pour comprendre ce qu’est une “situation” au sens social, il faut commencer par descendre au niveau le plus matérialiste et le plus fondamental qui soit, c’est-à-dire considérer concrètement le produit des sens dont dispose un individu pour percevoir son environnement.

On considère généralement qu’un être humain dispose de 5 sens : la vue, l’odorat, le goût, le toucher et l’ouïe. À ces derniers on pourrait aussi ajouter les sens de l’équilibre, de la chaleur, de la faim et du corps (je pense ici pour ce dernier sens, à différencier le sens du toucher de la capacité de percevoir la douleur suite à un coup ou par exemple à la douleur ressentie par un organe en cas de maladie). Il existe peut-être d’autres sens, mais je ne m’attarderai pas ici sur ce point, la démonstration n’en a pas besoin. Le fait est que tous ces sens envoient des informations en même temps et en temps réel au cerveau, et l’ensemble forme à chaque instant t un complexe d’informations plus ou moins reliées dans le cerveau selon la quantité de signaux électriques que renvoient chacun de ces sens. Les informations éparses ou faiblement perçues disparaissent rapidement, les autres, ceux qui ont le plus agi sur les connexions nerveuses vont en marquer la structure et rester tel des empreintes pour former une mémoire de plus long terme, réutilisable dans l’action.

On peut essayer de représenter ce que serait une telle structure de la mémoire par un cercle à 8 points : Vue (V), Odorat (Od), Goût (G), le Toucher (T), l’Ouïe (O), la Chaleur (C), de la Faim (F) et le Sens du Corps (Sc) (Comme il s’agit ici essentiellement d’illustrer une idée, j’ai mis de côté le sens de l’équilibre que j’ai mentionné plus tôt parce qu’une fois acquis il me semble difficilement constituer une variable attachée à des pratiques sociales structurantes, mais cela pourrait évidemment faire l’objet d’une discussion ; de même que l’on pourrait intégrer d’autres sens que j’aurais oublié de mentionner ici). On obtiendrait le schéma suivant :

8Sens

Imaginons maintenant une situation présente. Reprenons le cas de l’apprentissage de la couleur rouge. On pourrait attacher cette perception à un sens, la vue, et mettre un + pour signifier que cette perception de l’onde lumineuse du rouge a bien été perçue. La représentation schématique pourrait se faire ainsi :

8Sens_rouge

Le concept qui née de notre capacité à percevoir socialement la couleur rouge peut alors s’exprimer ainsi :

8Sens_rouge2

On retrouve ainsi l’équation que j’ai décrit au début : la perception d’une action produite (produire le son rouge) associée avec la perception d’une réalité du monde (l’onde lumineuse rouge) va générer chez autrui, un symbole sous la forme du mot rouge. Cette explication ne fonctionne évidemment que dans un cadre social, c’est à dire dans un cadre où l’expérience de percevoir conjointement l’onde lumineuse, le son « rouge » et les actions qui en découle, sont réunis. Il faut donc, dans le même temps, être capable de produire le son « rouge » avec sa voix et aussi être capable, non pas tant de créer du rouge que de réaliser des actions collectives qui engageront la couleur rouge (peindre une pièce en rouge, manger des fruits rouges, acheter un poisson rouge, etc…). Tant que ces actions peuvent être réalisées individuellement, le symbole n’est absolument d’aucune utilité et ses chances de développement sont nulles. Mais si la situation ne me permet pas de réaliser l’action que je souhaite ou si je veux anticiper mes actions pour une situation que je ne connais pas encore, le mot rouge a une réalité concrète objective et utile puisque je peux l’utiliser pour que d’autres agissent afin de m’aider à réaliser l’action que je n’arrive pas à réaliser ou afin de me décrire une situation qui me permettra d’ajuster mes actions avant même de la percevoir directement.

À partir de là, si la psychologie peut permettre d’expliquer comment les individus vont intégrer avec plus ou moins de forces ces perceptions de sens et pourquoi ils vont les utiliser de telle ou telle façon selon les situations, la sociologie va pouvoir rendre compte comment l’existence de ce mot « rouge », va transformer les capacités de percevoir le monde et donc la réalisation des actions pour poursuivre “au mieux” sa propre existence en son sein.

Refaisons quelques schémas pour mieux comprendre ce qui se passe lorsqu’on aborde la dimension sociale des phénomènes et pourquoi le fait de saisir cette est si importante pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Dans la logique naturaliste simple, un être peut être représenté par la boucle suivante :

Schema_naturaliste_classique
Un individu (I) perçoit un environnement (E), il traite les informations qu’il perçoit par le biais de ses sens de perceptions (P), puis il agit par le biais de ses membres (A) sur l’environnement pour créer un nouvel environnement (E1), ce qui transforme les perceptions (P1) qu’il reçoit. Ce nouvel environnement perçu engage de nouvelles actions (A1) de transformations, etc. Comme l’environnement n’est jamais stable et que l’individu a toujours besoin d’engager des actions vis à vis de l’environnement, ne serait-ce que pour se nourrir, c’est un cercle sans fin d’ajustement réciproque entre un individu et son environnement toujours en adaptation l’un par rapport à l’autre.

Dans le cas de l’étude d’un groupe social, la conception classique consistera à considérer que dans E, il y a d’autres I. Prenons le cas de deux individus I1 et I2. On obtiendra alors le schéma suivant :

Schema_social_classique

Le problème avec ce schéma, finalement, c’est qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau ni de différent si ce n’est de considérer et de préciser que dans cet environnement, il y a des corps d’autres individus (I2) qui réalisent des actions selon le même principe que (I1) et que les deux corps agissent collectivement sur l’environnement E, mais aussi réciproquement sur eux-mêmes. Considérer ces actions réciproques et liées des individus I1 et I2 appartient à une conception classique assez généraliste du social et a le défaut (du point de vue du maintien des frontières disciplinaires) d’intégrer pleinement la dimension psychologique sans chercher à s’en affranchir ni a définir un domaine spécifique des études réalisées

En prenant en compte la nature symbolique des phénomènes, on obtient alors un schéma très différent. Considérons toujours les deux individus I1 et I2. Voici le schéma auquel ils donneront lieu :

Nouveau_schema_social
Dans ce schéma, quelque chose de nouveau est apparu. C’est le lien symbolique (Symb.) qui tout à la fois lie et structure I1 et I2 d’une façon particulière. Une façon suffisamment particulière pour considérer que selon les conditions de l’environnement, c’est la forme que va adopter l’organisation des I1 et I2 qui va influencer à sa façon et en retour la façon dont le corps social est capable d’agir sur E.

Le schéma précédent était tout à fait valable sur le plan pratique, mais il n’apportait rien de nouveau à la compréhension du monde que l’on ne sache déjà. Alors qu’en considérant spécifiquement les symboles et l’effet spécifique qu’ils induisent, il se passe quelque chose de nouveau qui n’est pris en compte par aucune des sciences classiques. L’organisation spécifique des individus permise par l’existence d’un langage symbolique affecte objectivement les actions des individus indépendamment de toutes considérations concernant les individus eux-mêmes et l’environnement dans lequel ils sont plongés.

Sur un plan théorique, on pourrait d’ailleurs tout à fait faire abstraction de l’environnement E et ne considérer que la dimension sociale des actions symboliques réalisées et perçues par les individus des groupes sociaux considérés. En réalisant cette expérience de pensée, on obtient alors le social dans sa dimension la plus simple. Reprenons notre équation initiale :

Coh. V (S.) = Coh. Nb (ACP + situations)

Imaginons maintenant que l’on réduise l’environnement, c’est-à-dire en fait, la situation, à 0. On obtient :

Coh. V (S.) = Coh. Nb (ACP)

En d’autres termes, si on fait théoriquement abstraction de l’environnement, c’est-à-dire des situations auxquels sont confrontés les individus, on obtient la relation écrite précédemment selon laquelle, la cohérence et la valeur d’un symbole sont égales à la cohérence et au nombre des actions caractéristiques qui vont servir à les produire. D’une façon plus pratique et pour reprendre l’exemple concret de la notion de « rouge », la cohérence et la valeur du symbole rouge pour soi et pour les autres sont égales au nombre de fois auquel un individu est soumis et produit lui-même cette notion en réalisant l’action caractéristique consistant à produire le son « rouge »

Pour en revenir à notre question initiale qui était celle de définir la « situation », d’un point de vue strictement social, sachant que l’on a déjà dans l’équation, les actions et les symboles, la situation correspond donc très concrètement à l’ensemble des perceptions qu’un individu traite et qui lui permettent de décrire l’environnement E. La situation est donc ce qui va remplir de sens l’action symbolique produite par un individu et qui fait que l’action collective sur l’environnement qui en résultera est non seulement possible, mais qu’elle acquiert un sens spécifique et pratique. Du point de vue de l’action, la situation concerne donc toutes les perceptions qui vont définir un état ou une dynamique de cet environnement qu’il s’agisse d’une perception de l’environnement ou des individus qui le constitue.

Et pour en revenir à notre questionnement qui était aussi de chercher à définir à quoi pouvait renvoyer une cohérence des situations, on peut dire qu’elle correspondra au rapport entre deux perceptions sensorielles. Si deux perceptions se recoupent parfaitement la cohérence est totale (purement théorique), si elles ne se recoupent pas, la cohérence est nulle (là aussi purement théorique). Et cette cohérence, parce qu’elle renvoie à la mise en comparaison de situations perçues, pourra être définie comme étant le rapport entre deux perceptions du monde et donc d’impliquer au final, pour le chercheur, la différence entre ces deux réalités. À ce titre, le rapport entre deux situations pourra généralement être considéré comme étant un rapport entre une réalité perçue au présent et une réalité passée gardée en mémoire. Les éventuelles différences et/ou contradictions qui surgiraient alors seraient autant de fondements possibles à la production de nouvelles actions, symboliques ou pas, pour les résoudre. Sachant que d’un point de vue social, il ne s’agit pas vraiment de considérer les actions des individus, mais seulement la part de ces actions qui renvoient strictement à un fondement symbolique, socialement organisé, entretenu par les interactions entre les individus au sein du groupe social considéré.

10 – Quelques remarques avant de conclure

Cette proposition de traduction matérialiste du phénomène social m’oblige à revenir ici sur plusieurs points :

Tout d’abord sur le fait que je n’ai pas évoqué toute la dimension anthropologique des phénomènes sociaux. Un être humain n’est pas qu’une cognition et/ou une situation. C’est un corps doté de sens, mais c’est aussi un corps doté de membres spécifiques qui lui permettent d’être et agir de façon spécifique dans son environnement. Si, comme j’ai pu l’évoquer précédemment, détacher l’explication sociale de tout ancrage biologique permet de spécifier un espace spécifique de production de savoir social, considérer une finalité pratique, être capable de dire ce qu’il en est des phénomènes sociaux et, par exemple, penser la possibilité de comparer les phénomènes sociaux que produisent deux espèces animales différentes devrait nous inciter à inclure les spécificités anthropologiques directement dans les équations évoquées plus haut. Si je ne les ai pas intégrés, c’est parce que j’en suis resté à une dimension humaine du phénomène. Tous les êtres humains étant les mêmes, ce facteur est nul ou quasi-nul. Mais dans le cadre d’une explication scientifiquement valable, il faudrait nécessairement les inclure (on pourrait notamment penser un effet non nul dans le cadre de situations de handicap ou comme dans l’exemple que j’ai évoqué précédemment du daltonisme).

Autre point sur lequel je souhaitais revenir ici avant de conclure, est celui de l’indéterminisme qui transparaît dans toutes les équations mentionnées dans ce texte. La résolution d’une situation n’est, d’un point de vue social et pratique, jamais donné avant qu’elle ne se réalise. Une lecture indéterministe du produit des phénomènes sociaux doit donc être une évidence. Mais si la sociologie et les sciences en général peuvent dire quelque chose de la réalité, c’est parce que la réalité, quelle qu’elle soit, n’est pas un arrangement aléatoire. Les dualités, causes-conséquences ou action-réactions, sont tout aussi valables dans les sciences classiques que dans les sciences sociales. Et si les actions sont communes entre les membres d’un groupe social et apparaissent comme socialement organisées, c’est parce qu’elles trouvent leurs origines dans des mécaniques naturelles simplifiables : des constructions symboliques qui sont réalisées entre les individus et qui tendent à s’imposer sur les individus et sur leurs actions au point de les faire converger vers des réalités apprises collectivement/socialement plutôt que vers la réalité telle qu’elle est. C’est pourquoi, malgré un cadre général indéterministe, les implications d’une lecture déterministe restent non seulement possibles, mais sont nécessaires pour comprendre en quoi et pourquoi la réalité se déroule et évolue objectivement comme elle le fait. Jamais totalement déterminées par les conditions d’origines, mais jamais totalement indéterminées en raison des mécaniques particulières qui la font exister. La sociologie, prise du point de vue de la science, serait donc tout à fait capable et légitime sans être prépondérante par rapport aux autres formes d’explications du réel, pour apporter sa part de l’explication – la part symbolique – qui entre dans l’explication des phénomènes de société.

La sociologie prise du point de vue de la science et de l’étude du social, n’expliquera donc jamais tout et expliquera peut-être encore moins que ce qu’une tentation vers une sociologie de surplomb tend à prétendre pouvoir rendre compte aujourd’hui encore. Mais on peut aussi tirer une évidence : c’est que ce qu’elle a à dire a toutes les raisons d’être objectivable comme n’importe quel autre phénomène naturel peut l’être dans d’autres sciences. Car une étude du social qui serait considérée comme science, confirmerait que les individus sociaux peuvent tout à la fois être et agir selon les conditions de leur environnement physico-chimique ; être et agir selon les conditions propres de leurs corps, mais aussi et surtout, qu’ils peuvent être et agir selon la perception sociale particulière de l’environnement qu’ils ont lors des interactions symboliques qu’ils réalisent avec d’autres individus de leur groupe social avec lesquels ils échangent et construisent une perception du monde qui dépassent leurs seules capacités individuelles. Construction d’une réalité spécifique qui a des conséquences pratiques très concrètes en termes d’actions réalisées, qui ne pourrait tout simplement pas exister autrement qu’à travers l’existence et la pratique du langage. L’importance que l’on attribue à la sociologie pourrait donc à terme rejoindre celle de la physique ou de la chimie. Une chimie bien particulière puisqu’il ne s’agirait pas de produire une explication à l’organisation des corps inertes, mais de produire une explication nouvelle, spécifique à l’organisation des corps sociaux.

Ainsi, à la différence des penseurs matérialistes classiques dont l’idée centrale consiste à développer une théorie de la pensée comme produit des conditions matérielles, il conviendrait de prendre scientifiquement au sérieux l’hypothèse inverse, celle selon laquelle c’est la pensée, et donc la production des symboles au sein de milieux sociaux qui affecte directement la capacité d’action collective sur l’environnement et donc affecte directement le déroulement du cours de la réalité tel que nous la percevons. Dès lors, un bon nombre de notions utilisées dans la sociologie, telles que “classes sociales”, “genre”, “pratiques”, “structures”, “normes”, “reproduction” etc., seraient autant de catégories de perceptions qui visent moins à rendre compte du réel qu’à sous-entendre des catégories de la réalité qui méritent qu’on les distingue afin de produire des actions qui permettront de les transformer. Objectiver ces usages symboliques à l’aide d’outils adéquats et mieux comprendre les agencements – en articulation avec la connaissance des situations et des individus qui y participent – aurait la potentialité de fournir a ceux qui en font l’étude la capacité d’anticiper les actions et les pratiques sociales des individus considérés, c’est-à-dire d’anticiper le devenir collectif des sociétés qu’ils forment.

Conclusion : La révolution scientifique du XXIᵉ siècle sera sociale

L’écriture de ce texte m’a remis en mémoire une expression que l’on entend souvent dans les enquêtes policières et qui, d’une certaine façon, résume assez bien tout le propos que je viens de tenir. Lorsqu’un policier arrête un suspect, il lui fait souvent signe qu’il ne l’écoute pas tout en lui déclamant cette expression très populaire : « tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ». Cette expression, si on la sort du contexte policier restitue assez bien le niveau de réalité spécifique, social, que j’ai essayé de décrire tout au long de ce texte. Il y a bien sûr la réalité des actes, des situations et des êtres, mais à ces réalités s’ajoute une nouvelle réalité, la réalité des paroles, des descriptions, des jugements, qui passent tous par l’usage de symboles appris collectivement en sociétés, attachés à des expériences contre lesquels nous ne pouvons individuellement pas faire grand-chose. Or ces symboles ont objectivement toute la matérialité nécessaire pour avoir une influence sur le policier et sur la personne arrêtée et donc sur le cours de la réalité. Dans le cas du policier les symboles émis par une personne en état d’arrestation pourraient faire pencher la balance du côté du sentiment d’innocence ou de culpabilité du policier à l’égard de celui qu’il arrête et donc affecter sa capacité d’agir. Cette phrase peut donc servir comme une parade objective qui lui permet de bloquer l’effet bien réel que pourraient constituer les mots prononcés par le suspect. Inversement, prononcer cette phrase a pour effet tout aussi réel de bloquer l’espoir et la volonté du suspect de produire des symboles qui pourraient affecter l’action du policier. Enfin, elles ont aussi pour effet de faire reconnaitre au policier comme à la personne arrêtée que la décision concernant la culpabilité de la personne arrêtée a été transférée vers d’autres institutions, reconnues pour réaliser ce travail de décision. Or aujourd’hui, à l’ère d’internet, notre monde est plus que jamais fait de symboles. Et ses effets sont partout, s’exprimant dans la moindre de nos actions et à notre propre insu.

D’une certaine façon on pourrait me dire que ce que je viens de décrire ne présente rien de bien neuf et ne fait que confirmer, en d’autres termes, même si en la précisant peut-être, ce que la sociologie et les sociologues savent déjà depuis fort longtemps : le langage est important. On peut tout de même avoir des doutes quand on entend des chercheurs comme M. Maffesoli rejeter la qualité pleinement objective et objectivable des phénomènes sociaux. Mais on peut aussi avoir des doutes quant à la prise de conscience du caractère fondamentale de cette réalité quand on voit la recherche sociologique s’embarquer dans des études pluridisciplinaires ou dans des productions conceptuelles qui s’éloignent de questionnements de science. Dans ce cas, il faut reconnaître que ce que je viens de décrire ne change pas grand-chose du point de vue de l’étude des situations telles qu’elles se pratiquent actuellement. Cela accentuerait éventuellement les études fondées sur l’analyse des discours et plus généralement sur tout ce qui permet de mieux comprendre comment sont constitués et organisés les échanges symboliques qui se jouent entre les individus avant, pendant et après les situations auxquels ils participent. Mais au regard de la sociologie actuelle, ce texte dit finalement peu de choses nouvelles. Il peut néanmoins induire des changements importants.

D’un point de vue science, si c’est bien là l’ambition de la discipline telle qu’elle semble portée par le canular évoqué en introduction de cet article, et si effectivement la critique du maffesolisme a un sens, alors il faut dresser le constat qu’il reste encore beaucoup de travail à faire pour réaliser cette ambition. À commencer par la nécessité de véritablement percevoir et de concevoir les phénomènes sociaux comme des phénomènes naturels comme les autres dont la seule particularité est d’engager une dimension spécifique des réalités matérielles qui constituent le monde dans lequel nous existons et agissons. Dans ce cas, peut-être, cela encouragera-t-il les chercheurs qualitativistes à laisser de côté leurs carnets de notes et les quantitativistes à laisser de côté les sondages, pour travailler à se doter de nouveaux outils permettant, par exemple, de percevoir de façon plus massive et de façon moins intrusive, les échanges symboliques qui organisent les sociétés qu’ils étudient. À mon sens, ce serait là une conséquence inéluctable d’une nécessité du développement scientifique des sciences sociales. Évidemment cela devra se faire dans un but de recherche et en opposition totale avec la forme que prennent les pratiques actuelles d’espionnages orientées par des intérêts politiques, sécuritaires ou économiques, comme les ont révélés différents scandales dont le plus connu est certainement celui de la NSA. Il n’en demeure pas moins que le développement à grande échelle, sous contrôle démocratique, d’un tel outil dédié à la recherche, serait un pas en avant majeur pour l’approfondissement des connaissances en sciences sociales. Mais encore faut-il que les chercheurs en considèrent l’importance et s’en emparent et d’une certaine façon c’était l’objectif de ce texte.

Mais développer une science du social ouvrirait inévitablement aussi la porte au développement de recherches totalement nouvelles, car si pour des raisons humaines et morales la réalisation d’une démarche de science ne peut s’appliquer à des êtres humains, il n’en reste pas moins que le savoir sociologique tel que j’ai pu le décrire précédemment pose en principe qu’il est tout à fait possible de détacher les questions relatives aux corps des individus engagés dans les phénomènes sociaux, des phénomènes sociaux eux-mêmes. En d’autres termes, le rejet de la biologie comme facteur explicatif implique aussi la possibilité de produire des savoirs valables sociologiquement à partir de l’étude d’autres corps mis en interactions. Alors certes, l’étude des sociétés animales ne semble pas passionner la sociologie. Ce qui à mon avis constitue une grave erreur du point de vue de l’objectivité scientifique de la discipline et malheureusement, j’en suis sûr, coûte énormément à son progrès scientifique. Mais qu’à cela ne tienne, pourquoi ne se tournerait-elle pas vers ceux qui, concepteurs et ingénieurs, travaillent dans le domaine de la robotique et de l’intelligence artificielle pour justement produire ces corps qui seraient susceptibles de reproduire les capacités de perceptions et d’actions des êtres sociaux. Cela permettrait de tester la mise en œuvre d’équations, telles que celles présentées dans ce travail, mais surtout cela présenterait l’avantage indéniable, par rapport à toutes les pratiques que la sociologie mène jusqu’à présent, de penser la possibilité de l’expérimentation. Les situations seraient cette fois-ci totalement maîtrisées parce que construites par l’homme à cette fin. Elles seraient maîtrisées autant du point de vue des corps, que des environnements, que des conditions d’apprentissages des symboles par les corps utilisés pour ces expériences. Une science du social pourrait donc, par exemple, à partir de principes et de lois tels que j’ai pu essayer de les décrire précédemment, repenser les caractéristiques de la réalité des environnements et des corps qui conduisent à la production de tel ou tel phénomène social, indépendamment de la contrainte sociale et morale que pose, avec raison, l’expérimentation humaine.

Dit ainsi, cela pourrait faire penser à ces tentations de trouver la formule qui permettrait de maîtriser les individus et les foules. En théorie ce n’est pas totalement faux, le problème c’est qu’en pratique, et comme dans n’importe quelle science, de telles visions totalitaires et totalisantes font généralement l’impasse sur l’écart tout à la fois immense et irréductible qui existe entre des situations de laboratoire – dont la caractéristique première est de pouvoir maîtriser tous les éléments qui sont engagés dans des réalisations très souvent simplifiées – et la réalité elle-même dont l’une des caractéristiques premières est justement que nous ne maîtrisons que très peu l’environnement dans lequel nous vivons. Seul le concept d’un Dieu omniscient et omnipotent est capable de faire coïncider ces deux réalités. Il peut donc être rassurant de se dire que de toute façon, un savoir social ne pourra jamais servir un pouvoir total pour la simple raison qu’il ne sera jamais en mesure, comme n’importe quelle science d’ailleurs, d’intégrer toutes les caractéristiques de la réalité permettant de produire une réponse totale à la fois située et pratique.

Plus importante à mon sens est l’idée selon laquelle les connaissances et la maîtrise des réalités qui fondent l’existence des phénomènes sociaux pourraient tout de même permettre de changer notre façon de concevoir l’organisation des sociétés. La mise en oeuvre de tels outils nous mettrait potentiellement en capacité de comprendre leurs existences et d’anticiper leurs évolutions en fonction des situations qu’elles rencontrent. Ils aideraient à voir et à créer les conditions propices à la production de connaissances nouvelles et à la créativité, ou encore à la production d’organisations de la réalité qui accroissent le bien-être, ou encore tout simplement, seraient capables d’anticiper les conflits pour les retourner en situations créatrices de liens plutôt que destructrices de ces mêmes liens. Parce qu’il n’y a rien de plus préjudiciable pour les sociétés démocratiques modernes que lorsque les actions de quelques-uns fondées sur des croyances s’imposent au plus grand nombre au mépris des réalités que ces derniers vivent ; et il n’y rien de plus préjudiciable en démocratie que l’incapacité de dépasser l’apparence hiérarchique des situations qui imposent aux uns des actions fondées sur des conceptions de la réalité qui sont fausses simplement parce que ce sont eux qui ont le pouvoir de les réaliser alors que pour d’autres, leur droit à agir est nié en raison d’une définition de la réalité qui les réduit objectivement au silence, faisant l’impasse sur leurs propres perceptions de la réalité.

Il y a bien sûr tout l’indéterminisme des situations qui ne permet jamais de séparer les discours objectifs des discours subjectifs et qui obligent à l’étude des situations comme des réalités particulières et spécifiques. Malgré ça, il y a une réalité objective indépassable qui dépasse la partialité des discours, il y a donc toute l’aide que peut fournir d’un côté la maîtrise intellectuelle des chaînes particulières de causalités matérielles qui fondent l’existence des phénomènes étudiés, et de l’autre la capacité effective de développer des outils capables de mesurer la réalité symbolique pour ce qu’elle est afin de la confronter à la réalité telle qu’elle est. Avec ce but ultime, toujours le même, quel que soit la science, d’aider toujours plus et toujours mieux à la décision et à la définition des actes qui permettront de réaliser les situations que l’on souhaiterait voir advenir. Mais pour cela encore faut-il être capable de penser la réalité en ayant la certitude d’en être au plus proche. C’est toute l’ambition qu’une science du social pourrait nous permettre d’apporter.

La sociologie n’a donc absolument rien à craindre du développement d’une science du social, au contraire même, elle a tout à y gagner. Que ce soit pour sa capacité à mieux répondre à la demande publique ou que ce soit pour sa légitimité au sein des autres disciplines de sciences. En s’éloignant de la philosophie sociale elle pourrait chercher à tisser des liens avec d’autres partenaires de recherches plus susceptibles de l’aider dans le développement d’un regard attaché aux choses et à l’analyse du monde et des phénomènes très particuliers qu’elle se donne pour objet d’étudier. Parce que c’est avec le développement de nouveaux outils dédiés à la fois à la recherche théorique, mais aussi à l’amélioration des connaissances pratiques que la sociologie pourra s’accomplir comme science, à l’image de toutes les sciences avant elle. Mais pour cela il faudra nécessairement faire un choix : poursuivre les projets actuels d’une philosophie scientificisée du social ; poursuivre la réalisation d’expertises situées et pratiques pour aider à mieux répondre à une demande publique ; ou, c’est le choix que je veux faire exister ici, travailler au développement d’une connaissance scientifique du social qui permette de réintégrer les réalités objectives qui soutiennent l’existence du social dans sa définition politique et morale, au sein du cadre général qu’offre les sciences naturelles.

Cela constituerait définitivement un tournant radical pour la sociologie et l’étude scientifique du social. Un tournant qui serait susceptible de provoquer des changements importants dans le type et dans la forme des savoirs qu’elle serait amenée à produire. Mais aussi des changements importants quant à notre façon de percevoir les structures politiques, sociales, morales, que nous utilisons et dont nous avons besoin pour nous organiser. Cet avenir se trouve encore devant nous et il n’a pas encore été réalisé, mais au regard des développements techniques actuels nous n’en sommes plus si loin. Toute la question qui se pose maintenant est celle-là : la communauté scientifique va-t-elle s’emparer de cette question et de ces outils ? Parce que comprendre la réalité objective et matérielle du monde dans lequel nous vivons, c’est certes mieux comprendre d’où il vient, mais c’est aussi se doter de la capacité de penser où il va. C’est se donner la capacité objective de mieux percevoir et donc de mieux anticiper les effets positifs comme négatifs (selon notre point de vue) que cette réalité peut faire surgir. Mais surtout enfin, c’est aussi se doter de nouvelles capacités d’agir dont seules la maîtrise des savoirs et des connaissances scientifiques peuvent permettre d’en cadrer la mise en œuvre et de les réaliser en toute connaissance de cause. À l’heure où le potentiel, et peut-être tout à fait effectif, contrôle des populations est réalisé à travers des écoutes généralisées du type de la NSA et à l’heure où robotiques et intelligences artificielles commencent à inspirer des craintes comme ICI ou ICI, il est non seulement nécessaire que la recherche scientifique s’empare de ces questions, mais cela est d’autant plus nécessaire que cela relève potentiellement d’une science à part, d’une science spécifique, d’une science du social, et donc pourquoi pas si c’est là l’orientation qu’elle souhaite prendre, de la sociologie.

Quand la Sociologie prendra sa place dans le champ des sciences…

Il y a des jours comme ça, on regarde des gens parler de « conscience », de ce que c’est d’être « humain » et « rationnel », de « robots » et d’ « intelligence artificielle »… des gens qui se posent tout plein de question sur pourquoi ? comment ? Et le mystère qui se cache dessous. Mais j’ai envie de leur dire, arrêtez tout. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas de mystère hautement incroyable. La conscience (ou l’inconscience), l’intelligence, l’humanité sont les choses les plus banales qui soient. Le seul problème, c’est que la discipline qui devrait apporter la réponse qui est au nœud de vos questionnements, ne fait tout simplement pas son boulot.

Intelligence, conscience, langage, humanité sont tous reliés par une seule et même chose, l’existence de relations sociales. Le problème c’est que la discipline sociologique, censée être un discours, une science du social, sur le social, est devenu un discours sur tout, elle est au sens propre une science sociale. Et en ratant ainsi à ce point son objet, elle s’est éloignée des questions fondamentales pour s’intéresser à la surface des choses, à des questionnements culturo-centrées (à défaut d’être éthno-centrées). Or la sociologie a mieux à faire que ça. Notamment elle peut (et doit, à mon avis…) être la discipline qui apporte des réponses claires aux questionnements concernant, je les ai cité précédemment : l’humanité, la conscience, le langage, l’intelligence. Car tous sont liés et fondés sur et par l’existence de relations sociales.

L’humanité n’est qu’une catégorie pour nous désigner entre nous et nous différencier des autres. La conscience de soi n’est qu’une nécessité parmi d’autres, particulièrement valorisé chez nous en raison de notre aspect social et donc de la nécessité de signifier à d’autres un « Je », une subjectivité, fruit d’expériences qui lui sont propres et qui n’a de sens qu’au sein d’un collectif socialisé. La rationalité n’est qu’une somme d’expériences réalisées et mise en liens, en situation, par le cerveau. Une méconnaissance de la situation ou un problème neurologique impliquant les neurones de la mémoire et la rationalité disparaîtra aussi sûrement que l’eau s’évaporera en plein désert. Et pour ce qui est de l’intelligence, privez donc le cerveau d’expériences ou de capacité d’agir et il restera aussi amorphe et insignifiant, a priori, qu’une feuille de salade.

Au cœur de toutes ces choses, il y a le langage. Sans langage pas de catégorie d’ « humanité », pas de catégorie de « conscience » et je dirais même plus, sans des êtres capables de développer cette capacité de langage, la « conscience » et l’ « humanité » n’auraient tout simplement aucun sens. Sauf que pour qu’un langage existe il faut que des relations stables existent entre des êtres vivant dotés de certaines propriétés de perceptions, d’actions et de mémorisations. Sans la mise en coprésence d’êtres possédants de tels propriétés, alors pas de social, c’est à dire :

– pas d’intelligence

– pas de langage

– pas de conscience

– et donc, pas d’humanité…

D’ailleurs, mais cela nécessiterait d’être démontré par l’expérience, l’affirmation inverse a toute les raisons d’être vrai : des êtres vivants dotés de propriétés de perceptions, d’actions et de mémorisations, mis dans un espace donné, propice, produiront nécessairement un langage, et produiront nécessairement le reste, c’est à dire une conscience individuelle (subjectivité), une conscience collective (ou humanité), une intelligence, une rationalité, (et aussi des lois, des règles, de la politique… et même de la religion, oui, oui). La seule question qui se pose c’est la capacité de préciser les propriétés nécessaires de ces êtres (par la robotique notamment), les propriétés nécessaires du milieu, et ensuite d’être capable de créer ces propriétés et ce milieu pour réaliser l’expérience. Et ensuite d’être capable de moduler les paramètres de l’expérience pour observer les différentes issues sociales qu’une telle expérience peut offrir (ce qui n’est pas une mince affaire, j’en conviens…). 

La sociologie, considérée comme science, a donc vocation à rendre intelligible cette toute simple réalité que la religion et les croyances ont occultés par leurs mises en récits de la réalité (force sociale s’imposant par excellence sur son étude) : l’humanité n’est qu’un phénomène naturel parmi les phénomènes naturelles. Et si la vie et en l’occurrence l’humanité a un sens, elle n’a que le sens défini par les propriétés propres des corps engagés et par le milieu dans lequel ceux-ci évoluent, offrant à ces derniers les raisons et les moyens de leurs actions. Que ces corps soient des corps sociaux ajoute une nouvelle dimension au phénomène, mais ne change rien de fondamental, ni à sa compréhension, ni à son explication.
Alors certes c’est un poil matérialiste et brut de décoffrage. Réduire ainsi ce que nous sommes nous obligera à la fois à être plus modeste sur nous même mais aussi plus vigilant face à ceux d’entre nous qui veulent laisser libre court à leur volonté de puissance sur le monde, mais le jour où la sociologie prendra ce virage, en tant que discipline, alors la science et la connaissance auront fait un grand pas en avant ; et une sociologie portant un discours plus solide pourra enfin porter ses fruits et offrir des perceptives à ceux qui veulent une véritable amélioration de la gestion politique des cités…

Et si on inventait une toute nouvelle discipline qu’on appellerait… sociologie ?

Lorsqu’on a passé un cursus de 5 ans dans une discipline (assez tard, après d’autres études et d’années de travail avant ça) et que l’on ne s’y est pas ennuyé (même si j’avoue que de plus en plus, en approchant de la fin, le temps se faisait long… ), il n’y a rien de plus bluffant que de se dire, qu’au terme de ces 5 années, la discipline – la sociologie – dans laquelle on s’est investie, en réalité… n’existe pas.

La sociologie, enfin… que la discipline qui se fait appeler comme tel, n’existe pas. Pourquoi ? Pour la simple est bonne raison qu’elle n’a pas définie clairement son objet. Au lieu de développer une science du social, elle développe une expertise (conceptuelle et pratique) de la société. Ainsi, de la recherche fondamentale sur un objet elle s’est tournée vers la voie de la facilité en produisant un méta-discours « concerné » sur des méta-objets « concernants ». Une démarche qui n’est pas inutile, loin de là, puisqu’elle nous aide à comprendre notre place et nos actions en tant que citoyen au sein de notre société. Mais cela n’empêche pas que la sociologie, en tant que telle, n’existe pas, et que le projet de science qui était porté par les fondateurs en adoptant le terme de sociologie a été remplacé par un autre projet, ressemblant, plus directement utilitaire et utilitariste, la sociétologie. La sociologie, en tant que discipline de science visant à produire un discours de science sur le social, reste donc à inventer ou en tous cas à ré-inventer.

Alors forcément, après 5 ans d’études dans une discipline qui n’existe pas, on en vient à développer deux sentiments :

Le premier : une très grande frustration. Non seulement ce que l’on était venu apprendre et découvrir n’existe que par bribe et ne constitue que la coquille apparente des phénomènes. Et si en plus on veut aller plus loin et creuser dans la coquille, comme ce n’est pas là que réside la problématique de cette discipline, on y a plus sa place parce que les questions que l’on se pose n’ont plus de sens pour les autres. La seule possibilité qui est laissée au chercheur qui poursuit dans cette discipline c’est de continuer à arpenter la surface toujours mouvante, toujours changeante, de la coquille, sans que jamais aucune issue au projet d’élaboration des savoirs ne soit envisageable. L’avantage d’un tel choix (je n’affirme pas ici qu’il aurait été conscient, mais plutôt qu’il répondrait à une nécessité pratique) est indéniable, les dynamiques historiques et spatiales offrent, pour l’éternité, une infinité de terrains d’enquêtes pour les chercheurs qui veulent réaliser des recherches dans ce domaine.

Mais après ce sentiment de frustration apparaît un deuxième sentiment, plus positif celui-là. Si les recherches n’existent pas, alors elles restent à créer, et c’est donc une toute une nouvelle dimension de la recherche et des savoirs à élaborer qui s’offre au chercheur. Problème, cet espace est encore sombre et personne ne semble l’arpenter. Pire, en regardant dans cette direction, on prend le risque de se couper des autres, de se retrouver seul, parce que même en essayant d’interpeller ceux que l’on connaissait, l’interpellation si elle leur apparaît intéressante, reste étrange parce qu’elle ne les concerne pas. Il faudrait complètement changer de paradigme et c’est là un effort de retour en arrière qui implique des possibilités disponibles dans l’environnement, que l’on ne peut plus faire une fois que l’on a fait certains choix d’inscription dans le monde.

Si on accepte cette idée que la discipline sociétologique a pris le dessus, à quoi donc ressemblerait une discipline sociologique si elle devait exister ? Je l’ai évoqué plus en détail dans mon précédent écrit sur ce blog et je vous enjoins à le lire ICI (même si j’avoue qu’il est certainement bien plus long, répétitif et fastidieux à lire et que vous pouvez donc seulement le survoler). Mais donc ici, pour synthétiser à grands traits :

1 – La sociologie, contrairement à la sociétologie, prendrait au mot la non-biologisation de l’explication. Dès lors, s’il n’y a pas de frontière biologique, la sociologie devrait autant s’intéresser aux sociétés humaines que, par exemple, aux sociétés de fourmis, d’abeilles ou aux vols d’étourneaux. Et ce, d’autant plus que cela permettrait d’établir clairement la frontière disciplinaire en travaillant sur des contres exemples. C’est à dire des phénomènes d’auto-organisations fondées sur des principes biologiques inscrits dans la nature des individus et non pas selon une nature spécifiquement sociale.

=> La sociologie ne pourrait donc pas, par définition, se limiter aux frontières anthropologiques d’un phénomène.

2 – Ensuite, la sociologie, contrairement à la sociétologie, pourrait réaliser des expérimentations. La barrière épistémologique se trouve inévitablement levée dès lors que le corps et sa biologie n’entrent plus dans l’explication des relations. Les chercheurs en robotique et en intelligence artificielle sont petit à petit et de plus en plus capables de produire des corps synthétiques autonomes. Or ces recherches rendent possibles l’étude des relations particulières qui régiraient de tels corps autonomes dotés de propriétés et de capacités d’actions définies par l’expérimentateur.

=> La sociologie pourrait donc tout à fait entrer dans la catégorie des sciences dites dures, puisque l’expérimentation et la reproduction des expériences permettraient de fonder de façon solide, les savoirs énoncés.

3 – La sociologie ne serait pas juste une science des relations, parce que la physique, la chimie, la biologie, la géologie, etc. sont aussi des sciences des relations. La différence entre ces disciplines n’est pas de s’intéresser aux relations mais de choisir des types de phénomènes qui engagent des corps aux propriétés distinctes et particulières. Or en sociologie qu’est-ce qui supporte l’idée de l’existence d’une dimension supplémentaire et spécifique de la relation chez les individus sociaux ? C’est l’existence d’un langage permettant d’échanger des informations. C’est une capacité spécifique et fondamentale qui n’existe nulle par ailleurs que chez les êtres sociaux. Dès lors, à partir d’un moment où un corps, quelque soit sa constitution physique et son environnement, est capable de percevoir et de comprendre le langage d’autres et de produire un langage compréhensible à l’adresse d’autres, il produit de nouvelles formes de relations et d’organisations de la matière qui étaient impossible d’envisager avant cela. Formes de relations et d’organisations qui ont des conséquences empiriques concrètes sur l’évolution du monde dans lequel cette réalité sociale se révèle. On est là dans une réalité naturelle spécifique et c’est pour cela que l’on peut parler d’une forme particulière – politique et morale – des relations, propre aux individus sociaux.

=> C’est là l’objet de la sociologie et c’est ce qui donne justification à son existence comme discipline distincte et spécifique par rapport à toutes les autres.

4 – Enfin, si la sociologie est une science, son objet n’est pas de s’intéresser uniquement aux conséquences phénomènales pratiques, contrairement à ce que fait la sociétologie actuelle, mais de rechercher l’explication à l’existence des phénomènes eux-mêmes. Le seul moment ou un chercheur de science évoque des conséquences c’est pour faciliter le partage de ses recherches avec ses confrères, ceux qui le finance ou encore avec le grand public. C’est ce sur quoi tous le monde peut s’accorder parce qu’il s’agit d’un constat partagé. Mais son travail est avant tout de comprendre les causes premières et fondamentales des phénomènes qu’il étudie, seul moyen de répondre aux questions qu’il se pose, que ses confrères lui posent, que ses financiers lui posent, et/ou que son public lui pose aussi. La sociétologie actuelle pourrait donner le sentiment de participer à cette même logique de recherche des causes premières, sauf qu’elle est incapable de développer une science parce que les causes qu’elle identifie relèvent très généralement d’un même niveau d’explication que les conséquences constatable qu’elle observe. Pour le dire autrement, le raisonnement sociétologique est un raisonnement circulaire. Raisonnement qui est suffisant à l’explication du pourquoi maintenant et ici (l’explication étant à chercher dans le « ailleurs » et en d’ « autres temps »), mais qui ne suffit pas pour établir des réalités générales. La sociologie devrait donc être la discipline qui apporte une nouvelle dimension à l’explication, une dimension empirique et matérielle, en d’autres termes naturaliste et fondamentale, à l’existence des phénomènes politiques et moraux.

Pour conclure et le dire autrement, si l’observation et la description de la politique et de la morale des phénomènes suffit à l’explication sociétologique pour rendre compte des phénomènes de société ; pour la sociologie, la politique et la morale seraient les résultats de phénomènes naturels comme les autres, même si particulier, dont il conviendrait d’expliquer l’origine et les mécanismes spécifiques et fondamentaux.

C’est là, à mon sens, que réside la raison essentielle pour l’élaboration d’une toute nouvelle discipline que l’on appellerait : Sociologie.

Une discipline – la sociologie – et sa révolution : De la re-définition de son objet aux outils pour en faire l’étude

La sociologie m’est toujours apparue comme la discipline qui avait pour objet de rendre compte objectivement des phénomènes sociaux. À ce titre, elle me paraissait pleinement s’inscrire dans la démarche d’une science. Pourtant, elle m’est aussi apparue incapable d’expliquer clairement le phénomène spécifique que les sociologues appellent « social » et, peut-être pire pour une discipline qui appartient aux « sciences sociales », j’ai eu le sentiment que ce n’était pas là son objectif, ni même que cette question l’intéressait ? Le social est-il, comme on peut souvent l’entendre en sociologie, quelque chose d’une nature spécifique, politique et morale, ou peut-il être réduit à quelque chose de plus fondamental et matériel, relevant du champ d’étude de la nature, comme le font les autres sciences avec leurs objets et phénomènes respectifs ? La question est loin d’être évidente, mais force est de constater qu’aujourd’hui, du moins en France, c’est cette idée, celle d’une nature spécifique du social qui l’a emporté, et le projet de science qui était portée par les fondateurs a été abandonné en route. L’objectif du présent article est donc d’évoquer certaines de mes réflexions sur le sujet et de soutenir l’idée qu’il serait non seulement possible pour une discipline comme la sociologie de s’engager sur la voie de la science, mais que cela serait nécessaire et utile pour améliorer notre compréhension du monde dans lequel nous vivons. D’ailleurs, avant de commencer, peut-être convient-il de préciser tout de suite ce que j’entends par science et en quoi je la distingue de la pratique actuelle de la discipline.

La sociologie revendique, et à juste raison, la mise en œuvre d’une méthodologie relevant de la science, la démarche scientifique. Mais convenons que cela ne suffit pas pour autant à en faire une science. On pourrait ainsi faire remarquer que si toutes les sciences adoptent une démarche scientifique, tous ceux qui adoptent une telle démarche ne font pas nécessairement de la science. Le plombier qui essaie de trouver une fuite, le policier qui recherche un criminel ou l’ingénieur qui construit une fusée vont tous les trois mettre en œuvre une démarche scientifique, plus ou moins rigoureuse s’ils veulent trouver rapidement et précisément à résoudre leur problème, pourtant il ne viendrait à personne l’idée de considérer ces activités comme des sciences (1). Pourquoi ? Parce que de telles activités ne visent pas à produire des savoirs nouveaux sur le monde. Qu’il s’agisse du plombier, du policier ou de l’ingénieur, s’ils sont bien en quête de choses inconnues – l’endroit de la fuite d’eau, l’identité d’un criminel ou le mécanisme par lequel une fusée va pouvoir décoller et échapper à l’attraction terrestre – ils cherchent d’abord à résoudre un, ou des problèmes, pratiques, ponctuels et particuliers, situés dans l’espace et le temps, qui n’engagent pas à la découverte de choses totalement nouvelles sur le monde, mais qui visent à maîtriser l’agencement inconnu, d’un ensemble de choses qui sont pour leurs parts a priori déjà connues. À l’inverse, la science vise à produire des savoirs à la fois très spécifiques concernant la chose étudiée, mais aussi universelle, en ce sens que cette chose peut se trouver potentiellement partout et en tout temps, si les conditions de sont existence sont réunies et que l’humanité ait à intervenir ou pas pour mettre en évidence cette réalité. C’est en cela que l’on peut parler de lois de la nature, par opposition aux lois humaines.

Les phénomènes sociaux peuvent-ils être vus sous cet angle là ? Je le crois. Je le crois d’autant plus que nombreux sont les développements techniques actuels qui nous permettent d’envisager une prise de distance avec nos croyances sur l’humanité. Il est donc peut-être venu le temps, pour la recherche, de ré-ouvrir la voie vers une démarche de science et de production de savoirs fondamentaux concernant cette chose que les sociologues appellent, le social.

Un processus de Socialisation engendrant une Force sociale

Pour commencer, je souhaite introduire ici deux notions qui me sont apparues essentielles pour engager cette réflexion : celle de « Socialisation » et celle de « Force ». Celle tout d’abord de Socialisation pour remplacer toutes les notions qui peuvent être associées avec le qualificatif de « social » – telles que position, trajectoire, statut, action, etc. – et signifiant le processus particulier par lequel des interactions entre semblables vont produire quelque chose de spécifique qui va sur-déterminer la façon dont nous allons agir sur et dans le monde. Cette Socialisation, prise dans sa dimension strictement empirique, c’est-à-dire par l’observation des interactions, définit pour moi le champ d’existence du social, constitué comme phénomène naturel objectif au sein duquel peuvent être trouvés des explications à l’existence et à la forme des phénomènes spécifiquement sociaux.

On utilisera ensuite la notion de Force. Cette notion, couramment utilisée en science, désigne l’existence d’une chose réelle, empiriquement constatable en raison des conséquences qu’elle produit, qui trouve à la fois son origine dans les corps et qui est en même temps ce qui les affecte. La notion de force définit une chose qui est donc inscrite dans la nature même de ces corps et qui les dépasse au point de s’exprimer indépendamment de leurs éventuelles spécificités. Ainsi, au même sens que la gravitation est une force produite par des corps physiques et la force qui affecte ces mêmes corps, le social est la force que produisent des êtres sociaux et en même temps ce qui les affecte.

Si donc l’objectif de la sociologie est de produire des savoirs nouveaux sur le monde, alors le rôle de la sociologie vue comme science est de s’interroger sur cette Force. Partant de ce principe, elle ne peut donc pas s’intéresser à la question de savoir pourquoi ni comment les individus agissent, parce que l’explication de l’action se trouverait dans les spécificités des corps eux-mêmes, c’est à dire dans l’explication biologique elle-même et ses multiples sous-disciplines. La sociologie a toutefois montré que l’action des individus n’était pas réductible à une explication biologique. La question à laquelle doit répondre la sociologie est donc à la fois similaire et très différente de celle évoquée précédemment. Elle est celle-ci : pourquoi les êtres humains agissent-ils comme ils agissent ?

C’est-à-dire qu’une science spécifique du social aurait à identifier et à étudier la chose matérielle et empiriquement constatable en plus, qui fait que le champ des explications fondées sur le corps et sur les contraintes particulières de l’environnement ne sont plus les seules à définir la forme visible que vont prendre les actions lorsqu’elles sont réalisées.

Pourquoi, comme je l’ai évoqué précédemment, ne pas réutiliser des termes comme ceux de « trajectoire sociale » ou de « statut social » par exemple ? Parce que le problème essentiel de ces notions qui utilisent le mot social comme qualificatif est qu’elles ne permettent pas de faire la distinction entre ce qui relève du corps et ce qui relève de ce qui serait « autre ». Elles renvoient à une façon de penser la société en termes pratiques, politique et morale, et non à une approche de science ayant vocation à produire des savoirs universels. Des individus peuvent déjà avoir une trajectoire, un statut, une position, ou réaliser des actions qui sont attachées et réalisées par l’existence d’un corps physique placé dans un environnement, indépendamment de savoir si le social joue un quelconque rôle et indépendamment de savoir si ces derniers en ont conscience ou pas. Le qualificatif de « social », lorsqu’il est pris ainsi est en réalité confondu avec un autre mot assez similaire : celui de « sociétal ». Le sociétal étant tout ce qui s’inscrit dans, ou qui prend pour référence, la société. Il en va ainsi du terme de « trajectoire sociale » comme il en va du terme de « politique sociale » qui, dans les deux cas, seraient plus juste s’ils utilisaient la notion de sociétale.

Une sociologie qui utilise donc le terme de social pour dire sociétal, réalise en réalité une recherche pratique que le mot de social permet d’élever au sens d’une étude naturelle qu’elle n’est pas. Il n’est pas question ici de critiquer une telle perspective, ce type de recherche est certainement utile pour ceux à qui elle s’adresse, puisqu’elle apporte des réponses concrètes à des problèmes concrets qui concernent des individus au sein d’une société considérée, voir qui concerne les chercheurs eux-mêmes comme citoyens. Mais, en cela, la démarche de ces chercheurs ne se distingue fondamentalement pas de celle du plombier, du policier, ou de l’ingénieur que j’évoquais précédemment, et ne vise donc pas, par définition, la production de savoirs de nature, ayant un objectif d’universalité, comme la science.

En mettant de côté cette ambiguïté qui accompagne l’usage du concept de « social », on peut alors se concentrer sur ce qui importe, c’est à dire sur la mise en œuvre d’une « science du social » et non d’une « science sociale », c’est à dire sur cette étude de la chose qui n’existe que lorsque des interactions d’un type particulier (2) existent. Or quelle est cette chose qui participe directement des actions à réaliser et qui n’appartient, de façon stricte, ni à des explications liées à l’étude des corps ni à des explications relevant d’une étude de l’environnement dans lequel ceux-ci sont plongés ?

Un champ d’études spécifiques : le social

Si les actions sont réductibles à un corps et à l’étude de son fonctionnement, que reste-t-il pour les orienter ? La pensée.

La pensée, si elle est, matériellement parlant, profondément corporelle, elle est tout sauf un produit du corps, ou plutôt devrais-je dire, elle est plus qu’un produit du corps, parce qu’elle est avant tout un produit des interactions. Elle a donc, potentiellement, tout à voir avec la sociologie. Et encore… parce que la psychologie traite déjà de l’inconscient, il ne s’agit ici de ne considérer comme véritablement pertinent sociologiquement, que la pensée consciente. C’est à dire la pensée quand elle est mise en œuvre pour réaliser des choix d’actions dans un environnement donné, pas quand elle est au repos et que le système nerveux fonctionne en mode « automatique », si l’on peut s’exprimer ainsi (3). Cette pensée qui nous habite est l’expression d’une capacité particulière, celle d’organiser ensemble des perceptions et des symboles. La pensée nous permet ainsi d’argumenter, individuellement ou avec d’autres, sur le monde qui nous entoure. Elle nous permet aussi de produire des jugements de valeur sur les choses et les événements qui nous entourent. Cette production de jugements est révélatrice de l’existence d’une orientation de nos actions selon l’exercice d’une pensée préalable, mais aussi – et c’est tout l’intérêt des études sociales – la production de jugements qui découlent de cette pensée est cause potentielle de l’orientation ou de la ré-orientation des actions de ceux qui nous entourent (4).

Mais pour en revenir à la pensée, elle résulte comme je l’ai préalablement évoqué, de la conjonction de deux choses : les perceptions de sens et l’existence d’un langage qui permet de les structurer. Or si les perceptions renvoient directement à l’environnement et à la capacité d’un corps de saisir cet environnement, le langage, en ce qui le concerne, est le produit direct de la mise en interaction de corps possédant les mêmes capacités de développer et d’utiliser un tel langage. La pensée, loin d’être une conception métaphorique, doit donc d’abord et avant tout être considérée comme une réalité objective définie par une structure dans l’espace cérébral et contrainte par les frontières du support biologique au sein duquel elle prend place, et en même temps elle doit être considérée indépendante d’une nature strictement biologique puisque c’est par les interactions réalisées au cours du processus de Socialisation qu’elle va prendre une forme particulière, sociale, et qu’elle va ainsi pouvoir dépasser les frontières du corps. Or la sociologie, entendue comme science, a pour objet les phénomènes qui découlent de la mise en interactions de corps ; corps capables de penser et de s’échanger ces pensées à l’aide d’un langage. Son travail est donc de faire l’étude de cette genèse d’une pensée chez les individus et de faire l’étude des conditions particulières d’expression de la force qu’elle réalise par son existence.

La pensée, telle que je l’ai précédemment définie, est donc composée de deux choses : tout d’abord d’une capacité de « représentation » qui est réalisée par les propriétés particulières de certains corps biologiques et tout particulièrement de l’humanité : sens pour percevoir un environnement, capacité d’actions sur et dans cet environnement, et capacité de mémorisation et de créations de liens entre sens et actions grâce à un système nerveux ; et ensuite une capacité « d’expression » qui est réalisée par la structuration des représentations à l’aide d’un langage, permettant d’échanger ses représentations avec celles d’autres. La pensée, au niveau de l’individu, résulte de cette articulation et de cette circulation continuelle qui va des perceptions sensorielles aux perceptions langagières et symboliques et inversement, mais j’y reviendrai dans les prochains paragraphes.

Avant cela, je tiens à évoquer deux autres notions qui me semblent utiles pour poursuivre une recherche de science. Deux notions qui permettraient de préciser une étude du social en apportant une lecture plus dynamique que celle exprimée à travers les seules notions de Force et de Socialisation. Je pense à l’emploi de notions telles que « Polarisation » et « Polarité ». Ces deux notions permettraient notamment d’exprimer, d’une façon plus neutre et détachée, l’existence d’une pensée spécifique, ou Polarité, fruit d’une Polarisation, qui orienterait spécifiquement un corps mis en situation d’interagir avec son environnement. C’est-à-dire que si l’on considère la Socialisation comme le processus général par lequel va être générée une force spécifiquement sociale, alors la Polarisation est le processus spécifique par lequel un individu est amené par le processus de Socialisation à adopter un certain type d’action à réaliser au regard de certains événements ou choses lorsqu’il les perçoit en situation. C’est par ce processus qu’un individu sera amené à considérer/juger une perception de son environnement comme bien ou mal, utile ou inutile, normale ou anormale compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve, et donc à agir en conséquence. Cette action ne sera cependant pas fondée sur des perceptions sensorielles – individuelles – préalables, mais en fonction des informations échangées avec d’autres.

Penser la Polarisation c’est donc penser la création et l’évolution de dynamiques d’actions qui ne sont plus dépendantes des corps ou de l’environnement dans lequel ils se trouvent, mais qui dépendent des informations (5) dont les individus disposent et se partagent pour se repérer et pour l’interpréter. Informations qui ne peuvent s’obtenir que par la réalisation d’interactions sociales fondée sur l’utilisation d’un langage. C’est ainsi la possibilité de constituer des groupes : ceux pour qui la situation fait sens et ceux pour qui elle ne fait pas sens (sens neutre) ; et ensuite dans ceux pour qui elle fait sens, entre ceux qui s’engagent dans la situation (sens positif) et ceux qui s’en dégagent (sens négatif). L’avantage d’une telle approche est aussi de pouvoir proposer une séparation positive ou négative des actions qui n’est pas attachée à une interprétation morale ou politique des situations, mais plutôt selon un ajustement ou pas avec l’inscription d’un corps dans son environnement naturel.

Si on essayait de traduire cela théoriquement, cela reviendrait à émettre l’idée que faire l’étude sociologique du sens d’une action ne peut « idéalement » se réaliser que si l’on considère des corps identiques plongés dans des situations sensorielles identiques, dont seul le partage d’informations préalables sous forme symbolique, langagière, aura été considéré/constitué comme la variable pertinente. Et en ce sens, si la sociologie venait à considérer ce niveau de réalité naturelle comme significatif et pertinent en soi, l’explication de l’action, prise dans sa dimension sociale, ne pourrait plus être mélangée avec des considérations biologiques, psychologiques, ou provenant d’autres sciences. Elle – la sociologie – serait donc le domaine d’étude très particulier d’expression d’une Force spécifiquement sociale, relevant d’une réalité naturelle à considérer en soi : le langage.

Représenter schématiquement l’articulation des quatre notions évoquées :
Force, Socialisation, Polarisation, Polarité.

Pour exprimer schématiquement l’expression d’une Polarisation de l’action, on pourrait la synthétiser selon un axe séparant deux pôles qui définiraient un type d’engagement dans la situation :

  • Un pôle positif signifierait un engagement dans l’action. Quand le partage préalable d’informations sur la réalité avec d’autres corrobore les perceptions sensorielles et les mécanismes psychologiques qui guident ce corps. En ce sens, la dénomination positive serait appuyée par le fait que la pensée vient s’ajouter à ce qui serait déjà un élan du corps fondé sur d’autres champs d’explications, notamment biologiques.
  • À l’inverse, le pôle négatif signifierait un dégagement de l’action. C’est-à-dire une situation où les informations partagées avec d’autres obligent le corps à résister ou à entreprendre des actions contraires à celles qu’il entreprendrait s’il était livré à ses seules perceptions sensorielles et à ses seuls désirs (6).
  • Entre les deux, une zone de neutralité serait significative des situations où ce que perçoit un individu d’une situation et les informations dont il dispose ne se recoupent pas pour rendre la situation significative. Soit que la situation ne présente pas d’éléments qui nécessitent que l’individu mette en œuvre des actions spécifiques les concernant, soit que les sens qui sont mis en œuvres pour percevoir la situation ne détectent pas dans cet environnement les choses auxquelles une Socialisation préalable a constitué des jugements de valeur qui nécessiteraient la réalisation d’une action d’engagement ou de dégagement à leur égard. Les individus sont des êtres situés, leurs capacités de juger et d’agir sont immédiatement dépendantes de cette dimension située.

Dans ce troisième et dernier cas, celui de la position de neutralité, les actions réalisées en situation relèvent alors du corps. Dans ce cas, l’explication de la forme des actions n’appartient plus au domaine de la sociologie, mais plus à celui de la psychologie (7).

Si on accepte les notions de « Force », de « Socialisation », de « Polarisation » et de « Polarité », on se retrouve donc avec le schéma 1. suivant qui exprime comment ces notions s’articulent ensembles pour permettre d’expliquer les phénomènes relevant spécifiquement d’une étude social du monde naturel.

Schéma 1 :  Force, processus de Socialisation, processus de Polarisation et polarité

Une Force sociale et l'agencement de ses composantes : Processus de socialisation - Polarisation - Polarité.
Une Force sociale et l’agencement de ses composantes : Processus de socialisation – Polarisation – Polarité.

Ainsi, pour reprendre et synthétiser ce qui a été dit précédemment, pour qu’un phénomène puisse être qualifié de social il faut que parallèlement à la réalisation d’une vie faite de perceptions et d’actions fondées sur une constitution biologique située dans un environnement donné, se développe une propriété particulière, une Polarisation qui va faire tendre nos actions dans un sens qui ne va plus être celui du corps ou de l’environnement, mais qui va trouver son explication dans les interactions particulières que l’organisme va être capable de produire avec ses semblables à l’aide d’un langage, tout au long d’une phase de Socialisation. Sans l’existence de cette qualité particulièrement sociale des interactions, c’est le corps qui va primer et qui va dicter les actes à réaliser. Et l’éventuel phénomène d’auto-organisation des corps qui pourrait découler de ces processus biologiques pourrait certes ressembler à une société, mais le champ d’explication à mettre en œuvre resterait limité à celui de la biologie et de ses sous-catégories.

Pour pouvoir trouver une explication spécifiquement sociologique aux actions, c’est à dire fondée par, et seulement par, l’existence d’interactions, c’est dans l’étude de la capacité que nous avons d’échanger des informations sur le monde par un langage composé de symboles que nous la trouverons. Mais pour que ce langage puisse agir encore faut-il qu’il agisse sur quelque chose qui a une réalité matérielle. Lorsque j’évoquais la pensée, j’évoquais la capacité des individus sociaux de produire un langage, mais aussi d’avoir individuellement des « représentations » du monde. Avant d’aborder le langage et l’importance de son rôle, arrêtons-nous d’abord sur cette capacité que nous avons de créer des représentations et allons plus loin dans sa définition.

Socle et objet d’une Force sociale : La capacité de créer des représentations

Si la Force sociale n’était qu’un concept, qu’une expression métaphysique, elle ne produirait aucune conséquence sur le monde réel et pourrait être assimilée au registre de la philosophie ou à celle des métaphores poétiques. Sauf que non seulement cette force existe réellement, mais elle s’exprime à travers un socle empirique bien réel. Elle est fondée sur notre capacité à percevoir le monde, à agir dans et sur le monde, et surtout à mémoriser et à cumuler l’organisation des schèmes de perceptions et d’actions au fur et à mesure de nos expériences grâce à notre système nerveux. Or cette mémorisation produit quelque chose de très particulier : des « représentations » du monde.

Ces représentations, parce qu’elles lient perceptions d’un environnement, perceptions de ses transformations – notamment par nos actions -, et perception du corps exposé à cet environnement et à ses transformations, permettent, parce qu’elles sont aussi le produit d’un processus cumulatif, de valoriser à titre individuel et selon des ressentis propres aux individus, le monde dont ceux-ci font l’expérience en permanence. Ainsi, plus ceux-ci avancent dans leurs trajectoires de vie, plus ils sont en capacité (dans la mesure des limitations de leurs corps) de préciser les actions à réaliser et de les anticiper, pour satisfaire leurs attentes corporelles tout en leur permettant d’éviter celles qu’ils réprouvent (8).

Cela étant, que l’on ne s’y trompe pas, les représentations ne sont pas en soi du social et ne nous concernent pas ici directement, elles n’en constituent pas moins le socle nécessaire à l’existence d’une Force sociale, c’est pourquoi il est nécessaire de les évoquer ici. Les représentations sont d’abord et avant tout le résultat d’un processus interne, un processus psychologique. On postulera d’ailleurs ici que tous les organismes dotés de sens pour percevoir le monde, de membres pour agir sur le monde et d’un système nerveux pour mémoriser et organiser des schèmes de perceptions et d’actions, créent des représentations du monde qui leur permettent de se positionner et d’agir de façon effective sur le monde pour poursuivre leur existence dans un environnement qui se transforme continuellement, mais qu’ils transforment aussi eux-mêmes, soit qu’ils agissent sur celui-ci ou que par leurs déplacements, ils s’exposent eux-mêmes à des environnements différents. Cette capacité a toutes les raisons d’exister dès lors que l’on passe de la catégorie des espèces biologiques simples appartenant au monde végétal à celui des espèces biologiques complexes appartenant au monde animal. Ces représentations peuvent être très simples, elles n’en sont a priori pas moins nécessaires, même si de faibles intensités, pour des organismes dont la survie va dépendre des actions qu’ils réalisent. Que ces organismes soient capables de les formuler ou de les traduire à l’aide de symboles est justement ce qui va distinguer l’approche sociologique de l’approche biologique, mais on y reviendra plus tard.

Pour l’instant, on peut se concentrer sur cette idée schématique selon laquelle un corps qui ne dispose pas de la capacité de créer des représentations réalise l’action réflexe qui résulte de la perception. À l’inverse, un organisme doté de représentations est capable de s’adapter plus finement à un environnement parce qu’il développe une certaine conscience de son environnement. Dans ce deuxième cas, la perception d’une situation ne conduit donc pas automatiquement à la réalisation d’une action spécifique, car tout dépend des expériences précédentes réalisées par l’individu de la même situation ou de situations similaires. C’est pourquoi, parce qu’il y a eu mémorisation de situations préalables, ce sont dorénavant ces mémorisations qui vont participer à la définition des actions à réaliser et que l’on pourra parler d’actions subjectives, parce que spécifiques à un corps et à ses expériences singulières.

La différence majeure entre les organismes qui créent des représentations et ceux qui n’en créent pas, résiderait notamment dans le fait que pour un organisme sans capacité de représentations, seule la sélection naturelle darwinienne, s’exprimant à travers les générations, pourrait expliquer pourquoi un individu soumis à une perception A va être amené de la réalisation nécessaire et unique d’une action 1, à la réalisation nécessaire et unique de l’action 2 (9). Dans le cas d’un organisme qui est doté de la capacité de créer des représentations, la réalisation de l’action 1 ou 2 n’est plus définie en externe, mais elle est interne à l’individu et elle peut varier d’un individu à l’autre selon les expériences que celui-ci réalise par le biais de ses sens. Cela dit, et sauf hasard, une fois un certain nombre d’expériences réalisées, si l’action peut être précisée, elle n’a plus de raison d’être radicalement modifiée et si une expérience déplaisante est réalisée, l’organisme considéré n’a plus de raisons de renouveler l’expérience. L’action qui en découle se trouve donc solidifiée et elle n’a plus de raison de dévier au cours de la vie de l’individu. Elle se trouve alors simplement remise en jeu à la prochaine génération. Mais, les expériences ayant de très grandes chances d’êtres reproduites d’une génération sur l’autre – par perpétuation des mêmes milieux de vie -, les actions ont aussi de très grandes chances d’êtres reproduites aussi d’une génération sur l’autre. La capacité de représentation ne se révèle alors qu’au moment ou l’environnement change suffisamment radicalement entre deux générations pour que la suivante modifie sa façon d’agir par rapport à la précédente (10).

La mise en œuvre d’actions dont l’explication est fondée biologiquement peut alors être représentée schématiquement et généralement par la boucle suivante :

Schéma 2 : Fondement biologique des actions pour un individu

Boucle faisant de la biologie, le fondement explicatif de l'action.
Boucle faisant de la biologie, le fondement explicatif de l’action.

Si on en restait à ce type d’explication et que l’on était capable de percevoir l’ensemble des caractéristiques et des propriétés des éléments de la boucle qui constituent les situations, on pourrait y trouver là l’explication d’une très grande part des phénomènes qui caractérisent les sociétés contemporaines. Mais, et c’est en cela que la sociologie est intéressante, pas toutes. Il est ainsi indéniable que les phénomènes de sociétés engagent des mécanismes psychologiques, les qualités des corps et des environnements dans lesquels ceux-ci sont mis en interaction, mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi l’humanité apparaît comme unique dans l’histoire de l’évolution ; unique dans sa capacité à transformer le monde et à le réutiliser pour accélérer son propre développement ; mais aussi unique dans sa capacité à avoir fait émergé une conscience qui le détache de son environnement et notamment de sa condition animale initiale.

Si la sociologie en restait à un tel niveau d’explication, elle se placerait dans une conception nécessairement atomistique de la société parce que réductible à une explication fondamentalement biologique. La sociologie, ainsi réduite, ne serait et ne pourrait être qu’un méta-discours englobant. Elle aurait certes le privilège d’exercer un certain regard, surplombant les sociétés humaines, tissant des liens entre des connaissances déjà existantes, mais éparses, et créant des concepts pour traduire des intérêts et des problématiques propres aux méta-phénomènes sociétaux ; mais si une telle position trouverait effectivement sa justification dans une inscription politique de la sociologie, elle n’aurait à l’inverse qu’un faible intérêt en tant que science. D’ailleurs, selon un tel point de vue, l’ambition de faire de la sociologie une science n’aurait de toute façon que peu de sens puisqu’en traitant d’un méta-phénomène, seule la production de méta-concepts aurait un sens, et le réductionnisme scientifique, fondamental, en ne répondant à aucun questionnement général et pratique, apparaîtrait à l’inverse pour le moins étrange.

Pourtant, et cela peut paraître paradoxal, les études sociologiques font constamment la preuve que les explications traditionnelles ne suffisent pas à l’explication et à la compréhension des phénomènes de société. Cette découverte, continuellement renouvelée, constitue d’ailleurs une sorte d’acte magique par lequel les sociologues mettent en évidence une inconnue dans l’équation, une inconnue qu’ils ne veulent pourtant jamais isoler. Ainsi, la sociologie, si elle rend utilement compte de la nécessité de trouver un autre type d’explication aux phénomènes qu’elle étudie, en s’arrêtant à cette révélation, elle apparaît amputée dans sa démarche. Un peu comme l’enfant qui, émerveillé par un tour de magie, sait qu’il y a un truc, mais ne veut surtout pas qu’on le lui révèle pour ne pas gâcher son émerveillement.

J’avais précédemment évoqué la capacité de penser que l’humanité avait développée, et j’ai, dans cette partie, évoqué sa capacité de créer des représentations, condition nécessaire de l’exercice de réalisation d’une pensée et donc de l’émergence d’une explication de nature sociologique (même si les représentations ne sont pas en soi un objet social). Pour pouvoir maintenant passer à une explication pleinement sociale, il faut faire appel à une autre capacité dont nous sommes dotés et que j’ai évoquée comme complémentaire de la capacité de représentations : la capacité de partager nos représentations à l’aide d’un langage, utilisant et articulant entre eux des symboles, nous permettant de traduire le monde dans le monde dans lequel nous vivons.

Le langage comme catalyseur social

La différence, subtile mais majeure, qui va distinguer le social du biologique, est la suivante : dans la grande catégorie des perceptions de sens, il y a tout ce que perçoit un individu par ses sens (pour les plus courants : l’odorat, le goût, le toucher, l’ouïe et la vue), mais dans le cas d’un phénomène social, ces perceptions sont codées, organisées, regroupées et catégorisées de telle sorte que la captation des informations sur l’environnement par les sens biologiques traditionnelles ne constitue plus le seul moyen de percevoir le monde. Grâce, ou à cause du langage, un individu va être en mesure de percevoir le monde à travers les sens d’autres que lui et va pouvoir, ou va devoir, agir en adéquation avec les informations, les représentations du monde spécifiques, que ceux-ci lui fournissent. Et quand j’évoque ici le langage, entendons-nous bien, il ne s’agit pas de cette chose merveilleuse composée de mots avec une grammaire et une orthographe qui permet de faire de la poésie, de parler du beau, et autres conceptions intellectuelles, mais bien plus terre à terre de cette capacité que nous avons de produire des sons selon une structure particulière, répondant aux lois les plus élémentaires de la physique, et sur laquelle nous nous appuyons et nous nous sommes accordées pour nous entendre.

Par exemple : si je suis au téléphone avec une personne et que cette dernière me dit qu’il fait beau et fera beau toute la journée, je sais que je n’ai pas besoin de prendre mon parapluie pour la rejoindre, que je n’ai pas besoin d’expérimenter directement par le biais de mes sens le temps qu’il fait dehors, que je n’ai pas besoin de réaliser l’action de vérifier les prévisions météorologiques et que je n’ai pas besoin de réaliser l’action de prendre mon parapluie. Le partage d’informations par le biais de symboles va donc constituer une extension de mes propres capacités sensorielles. Dit autrement, l’exercice de cette capacité langagière va me donner la possibilité d’agir sans avoir besoin de faire l’exercice de mes sens à travers la réalisation d’un certain nombre d’actions, et inversement, je vais être capable de faire agir des semblables en leur prodiguant des informations sur un environnement qu’ils ne perçoivent pas, leurs permettant d’agir sans qu’ils aient besoin de réaliser les actions correspondantes pour se rendre compte et éprouver par eux-mêmes cette situation.

C’est là d’ailleurs tout l’intérêt des études réalisées par une sociologie de la critique, de s’intéresser à toutes ces situations particulières où la réalité objective du monde et la réalité des échanges symboliques divergent au point de faire émerger chez les individus une tension critique. Ces situations où, pour reprendre l’exemple précédent, un ami m’ayant informé qu’il ne pleut pas, je me retrouve à sortir de chez moi et à constater qu’il pleut et que je risque de me mouiller si je ne prends pas mon parapluie, situation qui m’obligera à critiquer plus tard cet ami qui m’a fourni de mauvaises informations. On parlera ici seulement de cette part critique, c’est-à-dire de la part sociale du phénomène, afin de ne pas entrer dans des considérations corporelles tout aussi importantes pour l’étude des phénomènes de société, mais qui ne nous intéressent pas ici. La tension critique est ici considérée uniquement comme ce qui émerge lorsque, dans une situation donnée, des individus produisent des actions critiques à l’adresse de ceux qui leur ont préalablement partagé des représentations inadéquates ou erronées de la réalité dont dépendaient leurs actions pour être ajustées aux situations dans lesquelles ils se sont par la suite engagés.

Une tension critique correspond donc uniquement à la situation au sein de laquelle une ou plusieurs productions symboliques vont permettre de signifier à un autre qu’il s’est trompé, qu’il nous a trompés et que cela a provoqué chez nous un désagrément corporel, d’ordre par exemple psychologique, ou que cela ait eu un impact bien plus grave, comme une action ayant provoqué directement ou indirectement une entorse à la loi dont je peux être tenu pour responsable. L’objectif de cette production critique est qu’à l’avenir ceux qui nous ont donné de telles informations entreprennent à leurs tours des actions de corrections pour ne pas nous ré-induire en erreur (11). Le haut niveau de ces échanges critiques dans la part totale des échanges discursifs réalisés entre des individus régulièrement engagés dans des interactions sociales dont dépendent leurs actions sera à ce titre significatif des situations de « défiance », à l’inverse des situations de « confiance ».

À ce titre, le complotisme qui est un sujet qui a longtemps suscité pour moi un intérêt de recherche est révélateur de ce type de situation où s’exprime une tension critique. Il correspond ainsi à la formulation de théories du complot en réponse à une inadéquation dans la perception des éléments du réel et des éléments symboliques pour le décrire. Dès lors, la solution la plus simple et a priori la plus correcte pour rendre compte de la situation, est celle du « complot », c’est-à-dire celle d’actions produites sur le monde par un certain nombre d’individus qui auraient, par ailleurs, le pouvoir d’intervenir ensuite sur les discours pour qu’ils ne reflètent pas la réalité des transformations qu’ils ont réalisées et surtout que ces discours ne les intègrent pas en tant que cause explicative des transformations réalisées. Soyons honnêtes, tous ceux qui perçoivent une telle inadéquation critique ne vont pas pour autant se lancer dans la production d’arguments critiques et agir et militer pour résoudre cette tension ; tout dépend de la Polarisation dont ils ont fait l’objet et si, dans la situation dans laquelle il se trouve, une telle action fait sens pour eux et pour ceux qui les entoure. Mais peu importe ici, dès lors que des critiques surgissent, c’est-à-dire que des individus s’impliquent pour engager des actions visant à résoudre le problème qu’ils perçoivent, cela devient un phénomène politique significatif. Que ces critiques soient fondées, ou pas, dans la réalité des faits ou qu’elles soient infondées parce que ces derniers font une mauvaise interprétation fondée sur une perception incomplète de la réalité, la production de critiques et la persistance de cette production dans le temps est une réalité objective, révélatrice d’un dysfonctionnement social. Un dysfonctionnement dans des échanges d’informations nécessaires aux uns et aux autres pour agir ensemble en adéquation avec la réalité et avec la façon dont il a été défini qu’il convenait d’agir sur la réalité. Or lorsque l’échange d’informations dysfonctionne, ce sont les actes qui dysfonctionnent (12).

C’est pourquoi, l’expression d’une critique est le premier des actes politiques (13), parce qu’elle signifie à la fois à la collectivité un manque d’information sur un problème qui concerne potentiellement la collectivité et qui peut être objet du débat politique – en soulignant la nécessité d’étendre les capacités de la collectivité pour prendre en charge le problème qui est mis en évidence par cette critique – mais signifie aussi à la collectivité son incapacité à se réguler elle-même et à agir en adéquation avec ce qu’elle a elle-même établi comme devant être fait – c’est donc son incapacité à corriger d’elle-même ses propres actions désajustées sur le monde qui est alors mise en évidence par la critique et c’est donc la structuration de l’organisation politique qui est visée.

Ainsi, et même si pour le sociologue la question n’est pas de savoir si une critique ou les actions qui en découlent sont justifiées ou non, il n’en reste pas moins que sa capacité à objectiver et à signifier l’importance sociale que représentent de telles tensions est importante. Parce que cela dit quelque chose de la réalité sociale du monde dans lequel nous vivons. Or la sociologie est la seule science qui soit à même de prendre au sérieux de telles situations comme des réalités naturelles objectives pertinentes qui méritent qu’elles soient étudiées en soi. Elle est donc aussi la seule discipline qui, dans une démarche plus pratique, serait à même d’aider à résoudre des réalités qui seraient perçues comme dysfonctionnelles d’un point de vue social. Cela ne remplacera jamais la part des explications qui reviennent à d’autres sciences, mais parce que les phénomènes qu’elle étudie participent de la définition des réalités morales et politiques engagées dans les phénomènes de société, elle est incontournable pour résoudre les situations qui engagent ces dimensions.

Développer des moyens de perceptions pour améliorer l’adéquation symboles-réalité dans la mise en œuvre de l’action, et résoudre l’émergence de ces tensions est d’ailleurs ce qui fonde l’explication, la survivance et l’expansion d’une vie sociale organisée sous forme d’organisations politiques et morales, au-delà des critiques dont celles-ci peuvent faire l’objet en raison de la faillibilité de leurs constructions. Pourquoi ? Parce qu’en réalisant, à travers le langage, une capacité de perceptions et d’actions qui dépasse les limites de l’individu, elles augmentent les chances de survie d’un groupe et elles augmentent significativement les satisfactions de sens par rapport à une situation ou cette capacité ne pourrait se réaliser. Elles deviennent d’ailleurs indispensables à la réalisation de l’action puisque chacun ne peut réaliser, se spécialiser et se concentrer autour d’une activité parce que d’autres peuvent se réaliser en se concentrer à leurs tours sur leurs propres actions (14). Dit autrement, la structuration sociale en organisations politiques nous rend dépendant, les uns des autres, mais permet de réaliser une meilleure prise et une meilleure emprise sur l’environnement, en percevant plus loin (spatialement et temporellement) ses transformations contraignantes ou bénéfiques (15). C’est là un avantage comparatif qui nous offre un statut très particulier parmi l’ensemble des espèces animales qui se sont développées sur Terre. Et on peut dire que l’émergence des symboles et la constitution d’un langage complexe constituent un palier significatif de l’évolution biologique des espèces, qui à la fois résulte et permet, une capacité plus grande de percevoir et d’agir sur le monde. Ou se trouve le seuil qui nous sépare des autres espèces animales ? c’est à la recherche de le définir. D’autres voies auraient-elles pu être empruntées par la vie ? C’est possible. Mais pour cela, encore faudrait-il en faire l’étude et réaliser les expériences adéquates.

Quoi qu’il en soit, l’expansion de cette réalité sociale, et le fait que nous sommes devenus de plus en plus dépendants de celle-ci pour réaliser nos actions, entraîne que cet élément d’interprétation et d’explication qui concerne la réalité de la vie en société ne peut plus être mis de côté et qu’il doit être placé au même niveau que d’autres champs d’interprétation et d’explication, qu’il s’agisse d’économie ou de psychologie. Il est une réalité objective indéniable qui a des conséquences directes sur la vie et la mort de ceux qui composent ces corps politiques. Problème, dès lors que les individus sont soumis à des réalités trop différentes, l’organisation politique de ces corps devient difficile et une régulation devient nécessaire afin de ne pas perdre les bénéfices qu’apportent l’échange langagier à ceux qui le pratique (16).

Le langage, un objet empirique et naturel, qui affecte et organise le monde différemment

Pour que le social ait des raisons d’exister et d’être étudié, il doit donc avoir une réalité naturelle aussi consistante, objective et empirique que les ont les autres objets de science. De la même façon, une Force spécifiquement sociale engagée dans les phénomènes sociaux doit s’exercer sur les corps et sur le monde de façon aussi inéluctable que s’exerce la gravitation qui agit au sein du système solaire ou que s’exercent les forces atomiques dans le cas de réactions chimiques. Rendre objective cette dimension particulière de la réalité naturelle, c’est montrer que les corps sont capables de produire des actions nouvelles (la parole (sonore), l’écriture et le geste (visuel)), que ces actions sont structurées et organisées selon une cohérence qui est fondée dans une expérience qui leur est propre, que cette structure une fois produite, est détachable en symboles reconnus, réutilisables et réorganisables par des pairs afin d’exprimer leurs propres expériences, et enfin, que la mise en œuvre de toutes ces choses dépasse l’arbitraire des situations en étant reproduite dans l’espace et dans le temps par ces corps. Pourquoi dépasseraient-elles l’arbitraire des situations ? Parce qu’elles contribuent, voir, comme je l’ai dit préalablement, elles sont devenues tout simplement nécessaires à la poursuite de l’existence de ceux qui produisent ces symboles, ces derniers étant devenus dépendants de leurs conséquences.

Beaucoup d’animaux produisent des langages et des actions complexes, cela étant ce n’est pas pour autant qu’ils produisent une grande complexité de symboles leur permettant de partager avec d’autres leurs perceptions sensorielles du monde. De la même façon, la musique instrumentale si elle peut a priori donner cette impression de constituer un langage, n’en reste pas moins une production qui vise d’abord à satisfaire les sens d’un corps et non à communiquer une information sur le monde. Cette capacité particulière que nous avons développé de complexification et de partage des symboles est ce qui fonde notre humanité, notre capacité de transformer l’environnement de façon collective et à notre envie, de disposer d’une conscience de soi et de penser, d’édifier des valeurs morales ou encore de créer ce que la sociologie appelle des « institutions », c’est-à-dire des relations spécifiques d’individus dont l’organisation et les actions ne sont possibles que par l’existence de symboles qui permettent d’échanger des informations, de définir des positions et des actions à réaliser pour chacun afin de réaliser une action collective, qui serait impossible et n’aurait de toute façon aucun sens si elle était réalisée seule. Sans l’existence de symboles, ce que l’on qualifie aujourd’hui d’humanité, au sens politique et moral, ne serait tout simplement pas possible. En d’autres termes, la capacité naturelle que nous avons de produire des symboles a été une condition nécessaire de notre existence en tant qu’humanité, conditionnant aussi bien notre capacité à nous adapter aux évolutions de notre environnement, que à la façon dont nous allions nous structurer pour être capable de réaliser cette adaptation au mieux de nos intérêts. Un mécanisme naturel, mais non moins spécifique, d’organisation de la matière qui compose le monde.

Mais pour en revenir à la définition des principes qui nous intéressent ici, le symbole, pour qu’il soit opérant, doit s’inscrire dans un échange symbolique ou, pour le dire autrement et ancrer cela dans le monde plus politique, doit s’inscrire dans des interactions entre semblables (après tout, rien n’interdit la possibilité un jour de rencontrer une espèce extraterrestre capable de produire des symboles pour lesquels, parce que nous vivons dans un monde régulé sur les mêmes fondements physico-chimiques, une traduction existe, et qu’il soit dès lors possible de faire société avec de telles entités). Et le partage direct ou traduit d’un code symbolique est la condition sine qua non et irréductible pour que l’on puisse considérer un phénomène comme « social », dont l’explication ne se résumera pas à une part biologique réductible aux effets secondaires induits par la réalisation de la boucle du schéma 2.

Pour bien mettre en évidence l’existence du social et sa capacité à agir sur le monde réel à travers l’usage des symboles, il faut complexifier la boucle décrite précédemment, dans le schéma 2., en y ajoutant ce qui relève strictement du social :

Schéma 3 : distinction entre socle biologique et socle social des actions

Boucle faisant du social le fondement explicatif des phénomènes sociaux
Boucle faisant du social le fondement explicatif des phénomènes sociaux

Comme on le voit sur le schéma précédent, un nouveau cercle s’est rajouté au schéma 2. (cercle 1), celui de l’individu social produisant des symboles à l’attention d’autres individus sociaux (cercle 2). Par ailleurs, parce que le social n’est pas détaché de la réalité et que c’est en cela que peut être fondé l’existence d’une Force spécifiquement sociale, il convient aussi de remarquer que les 2 cercles sont reliés : tout d’abord par le fait que la perception de l’environnement par les sens peut donner lieu à une production symbolique et ensuite, inversement, par le fait que la perception d’une production symbolique est susceptible de produire des actions visant à transformer l’environnement sans que cela n’engage nécessairement la réalisation d’une action symbolique.

Afin d’exemplifier les flèches (a) et (b) on peut donner les exemples suivants :

Flèche (a) : Je suis le premier à goûter un plat dont je découvre qu’il n’est pas assez salé, je sale mon plat, mais je peux aussi dire à mes ami-e-s, présents autour de la table, qu’il n’y a pas assez de sel.
→ Dans ce cas on a bien une perception de sens – le plat n’est pas assez salé – qui mène à une action du corps – je sale mon plat –, mais il donne aussi lieu à une production symbolique qui informe et prévient les autres d’une caractéristique du monde auquel ils n’ont pas encore accès – le plat qu’ils n’ont pas encore goûté – leur permettant d’anticiper ou non la perception de sens et de réaliser éventuellement l’action de saler le plat avant même de goûter.

Flèches (b) : À l’inverse, si un ami me dit que le plat que je m’apprête à goûter n’est pas assez salé, je peux produire l’action de saler mon plat avant de goûter, mais je peux aussi produire l’action symbolique visant à remercier mon interlocuteur, lui demander de préciser ce qu’il entend par « salé » ou même, mettre en doute son propos si par exemple je suis celui qui a préparé le plat et que je suis sûr d’avoir mis suffisamment de sel.
→ Dans ce cas, la perception symbolique peut amener à la production d’une nouvelle action symbolique – de remerciement, de demande de plus de détails sur la réalité du plat ou de mise en doute de l’information donnée –, mais peut aussi directement amener à la production d’une action du corps visant à transformer le monde – saler le plat – avant même que l’action de goûter, qui aurait du entraîner cette action, soit réalisée. Le symbole produit a donc une conséquence directe, objective et en un certain sens absolu et incontestable, sur l’organisation de la réalité telle qu’elle se déroule dans la situation décrite. On peut cependant étendre ce principe plus généralement à toutes les situations sociales.

À partir de cet exemple, on pourrait mentionner ici une propriété caractéristique de la Force sociale : elle s’exerce nécessairement de façon diachronique. Ainsi, pour qu’une explication puisse être qualifiée de sociale, elle doit toujours se trouver dans la mise en évidence d’échanges symboliques antérieurs à l’action qui vise à être expliquée. On peut d’ailleurs dire ici que cette propriété complexifie énormément le travail de compréhension et d’explication du chercheur puisque la perception des échanges symboliques qui vont rendre effective l’existence de cette Force peut se trouver dans les interactions les plus anodines, voir dans l’addition chez un individu d’interactions symboliques diverses avec une ou plusieurs personnes. Par ailleurs, le temps et l’espace qui séparent une interaction symbolique de l’action sur l’environnement qui en découlera ne sont pas donnés. En conséquence, la distance qui sépare l’échange symbolique et l’action qui en résulte peut être temporellement et spatialement très éloignée. C’est pourquoi on peut penser que ce travail consistant à démêler les nœuds qui relient les symboles aux actions risque de se révéler être un enjeu majeur des recherches sociologiques à l’avenir.

De la difficulté de dissocier le phénomène social et du méta-phénomène sociétal

La compréhension des phénomènes sociaux et l’existence de la sociologie pour en faire l’étude résident dans la capacité à saisir l’existence de cette double hélice (schéma 3.) et dans la capacité à rendre compte objectivement des processus qui fondent l’existence et les dynamiques sociales (cercle 2), pour expliquer les phénomènes qui engagent des corps ainsi socialisés dans un environnement (cercle 1.). Néanmoins, si expliquer cela peut apparaître facile pour comprendre l’intérêt d’une approche scientifique du social, il est un fait que la sociologie en tant que discipline a du mal à clarifier son approche et n’arrive pas à se constituer véritablement comme science. D’ailleurs, anecdotique, mais non moins révélateur de cette difficulté, le simple fait de considérer la possibilité que la sociologie puisse aborder son objet comme un objet de nature, c’est-à-dire à évoquer la possibilité que ses chercheurs puissent adopter la même distanciation avec leur objet que les autres sciences naturelles, est très souvent considéré par ces derniers comme problématique. Il est toutefois vrai que deux contraintes importantes, bien réelles, s’exercent sur les sociologues qui portent cette institution. Des contraintes qui ont des conséquences directes sur leurs pratiques :

1 – Du fait de l’existence des flèches (a) et (b) dans le schéma 3., l’étude des situations dans leur environnent naturel rend très difficile la séparation des cercles 1. et 2.. Parce qu’objectivement, si on veut rendre compte de la situation, il faut tout prendre en compte. Une nécessité qui résulte de l’injonction à des résultats pratiques ou en raison d’un engagement personnel du chercheur pour résoudre un phénomène de société qui le concerne ; mais, dans un cas comme dans l’autre, il est contraint d’intégrer, même à mot couvert, le cercle 1 (17) dans son argumentation. En l’absence d’une légitimité fondée sur sa capacité à avoir le dernier mot sur la compréhension des phénomènes qu’il étudie – rappelons que la sociologie est souvent considérée comme une science molle – l’intégration du cercle 1. est le seul moyen dont dispose le sociologue pour que son travail soit reconnu par ceux qui se trouvent en dehors du milieu sociologique. Et même s’il élude généralement assez efficacement la ligne jaune du biologisme afin de marquer sa distinction (18), il ne s’interdit pas de faire ouvertement entrer les facteurs économiques, historiques, ou anthropologiques dans le champ de son explication, voir même, il revendiquera la nécessité de s’engager dans la pluridisciplinarité. Dans ce cas, et c’est le problème majeur des études sociologiques, le chercheur versera le plus souvent dans une description de la morale et de la politique de faits de société. Parce qu’en définitive, c’est elle qui intéresse directement le lecteur citoyen, le commanditaire de l’étude, etc… parce que ces derniers en ont besoin pour se situer eux-mêmes.

2 – Si le chercheur souhaite s’extirper de l’injonction à des résultats pratiques et aller au-delà de la description, il va alors se trouver confronté à un autre problème : celui de devoir se diriger vers la seule autre issue proposée aux sociologues faisant de la sociologie : la philosophie. C’est-à-dire la traduction des matériaux empiriques sous forme de concepts et leurs mises en argumentation avec les concepts proposés par leurs prédécesseurs. Problème, cette production symbolique est très difficilement contrôlable objectivement par les pairs. Dès lors, parce que le concept est ce qui fonde la légitimité du chercheur, c’est lui qui va prendre le dessus sur la donnée empirique en focalisant sur lui l’attention du débat. Bien sûr, le concept dit quelque chose de la réalité. C’est un fait indéniable, sinon il ne serait pas utilisé et réutilisé par d’autres. Mais de quelle réalité parle-t-on ? C’est là qu’est le problème. Car là encore on est toujours dans le domaine de la description politique et morale. La seule différence est que le public n’est plus celui qui appelle à une fin pratique, mais celui qui appelle à une fin logique et argumentative. Le concept vie alors pour lui-même, selon son utilité et son utilisation par ceux qui les manient dans l’exercice et l’entretien auto-organisé du cercle 2, et le débat fonctionne en vase quasiment clos. C’est là d’ailleurs le principe même du champ intellectuel. La seule interférence proviendra du jeu de ping-pong en perpétuelle évolution qui est entretenu par les échanges symboliques réalisés par ceux qui font vivre le débat. Ainsi ce sont les réalités objectives de ceux qui constituent le débat et non la réalité objective de l’objet étudié qui fera évoluer le débat. Dans ce cas, impossible de développer une connaissance sur le monde suffisamment solide pour que des savoirs sur le monde se forgent et se précisent. En voulant se détacher des situations, les sociologues qui ne possèdent que des moyens assez rudimentaires pour objectiver concrètement la réalité des phénomènes et des faits qu’ils étudient, trouvent donc une issue dans le développement d’une pensée sur le monde, propre à une philosophie du social, et non dans la construction de savoirs sur le monde, propre à une science du social.

Dans tous les cas, l’absence d’outils pour objectiver le monde qui s’offre à nous limite nos connaissances aux limites de ce que les corps des chercheurs peuvent expérimenter et donc penser. Les corps étant limités, le regard et la description s’en trouvent eux aussi limités, et l’issue la plus aisée reste de tourner le regard vers ce qui est de plus accessible et de plus concernant : le sociétal. Mais le monde n’existe pas par le jeu des interactions sociales humaines. Il est indépendant de notre existence, et la réalité sociale l’est tout autant. Cela étant, si des explications de ce monde peuvent être produites grâce à l’existence d’un jeu d’interactions sociales, les savoirs qui sont produits ne peuvent et ne doivent pas ensuite être dépendants de ce jeu. Ils doivent d’abord et avant tout être dépendants du monde qu’ils ont pour objet d’expliquer. C’est pourquoi, seule la démonstration de réalités empiriques incontestables fait sens et est à même de constituer un savoir objectif. C’est ce qui fait que la science et les savoirs qu’elle produit, malgré des errements et des erreurs intrinsèquement liés à la faillibilité des hommes et des outils, acquièrent une validité qui dépasse les limites de la subjectivité humaine et des opinions particulières.

Des outils pour solidifier l’observation des choses et pour expérimenter leurs relations naturelles.

Alors, comment sortir d’une discipline produisant une démarche centripète qui prend pour objet un jeu social aux contours flous et en perpétuelle évolution, pour l’orienter vers une démarche centrifuge fondée sur la capacité à saisir et à rendre compte d’une réalité objective du monde qui nous dépasse, selon une dimension plus universelle ? Pour cela il faut résoudre les deux problèmes que j’évoquais précédemment. À savoir : 1 – concentrer strictement l’étude sur le phénomène étudié en le sortant si nécessaire de son contexte naturel ; 2 – produire des discours qui soient fondés sur la mesure directe et empirique de la réalité, réduisant ainsi la variabilité subjective attachée aux mots qui désigneront les choses étudiées. Réaliser ces deux opérations est nécessaire pour réduire les effets que provoquent les jeux sociaux sur la production de savoirs – effets négatifs mais significatif de l’existence de la Force sociale que je décris ici, fondés sur les intérêts et sur les opinions et perceptions subjectives de chacun – qui déforment la vision, la description, la traduction et l’interprétation de la réalité.

Pour réduire le brouillage qu’entretient le jeu social et sociétal, il n’y a donc pas d’autres solutions que de produire des outils qui joueront un rôle d’intermédiaire entre le phénomène étudié et le chercheur. L’existence de cet intermédiaire entraînera notamment le transfert de la production du résultat, du chercheur vers l’outil et, par cette réalisation pratique du détachement, une distanciation critique sera susceptible d’émerger. Car en dépossédant ainsi le chercheur du résultat, si ce dernier se trouve certes a priori moins mis en valeur et donc moins puissant que ne l’est l’auteur appartenant au champ intellectuel, en contrepartie il se trouve tout ou partie libéré, en tant qu’individu jugé sur sa qualité, de la critique directe des résultats qu’il produit. La critique scientifique – sauf mauvaise utilisation avérée et/ou intentionnelle – s’en trouve donc détournée vers l’outil et vers les données produites ; et les Forces sociales qui sont attachées aux personnes, aux représentations sur la moralité, aux qualités et aux orientations pratiques des chercheurs qui produisent les résultats sont moins, voir (idéalement) plus du tout engagées dans le débat, sinon que de façon marginale (19). Dans le même temps, ce détachement permet en retour une critique radicale des outils si les mesures qui sont réalisées ne sont pas suffisamment fiables ou complètes (20) – entraînant la nécessité d’améliorer les outils pour repousser les frontières du perceptible – ou si la part du réel mesurée se révèle non pertinente pour la compréhension du phénomène étudié – l’outil et les recherches fondées sur les données qu’il produit sont remises en question (21).

Quoi qu’il en soit, ce sont les outils qui font avancer la science, car sans eux, la perception du monde matériel qui nous entoure ne pourrait être ni élargie ni précisée, et les questions que nous posent l’existence du monde matériel et de son organisation, ne pourraient être ni saisies ni faire l’objet d’une objectivisation qui aille au-delà de nos propres limites biologiques de perception du monde. La production d’outils participe donc d’une démarche nécessaire et première d’une science afin de lui permettre de décrire et d’expliquer précisément les phénomènes qu’elle étudie.

Si, lors de mes deux précédents articles sur ce blog, mon objectif était de trouver un moyen de formaliser une critique de la sociologie contemporaine comme pratique d’étude du réel, je ne suis pas pour autant aveugle aux conditions qui font que la sociologie est encore limitée à une dimension générale et sociétale. Pendant longtemps l’étude scientifique des phénomènes sociaux était limitée et techniquement impossible à réaliser. Ce n’est donc pas ici que je critiquerai cette discipline et encore moins ceux qui la portent, les sociologues. Une telle critique serait d’ailleurs stérile et sans intérêt. Cependant, les choses ont changé, et il apparaît qu’aujourd’hui des outils sont développés qui pourraient être utiles et nécessaires à l’évolution scientifique de la sociologie, même s’ils apparaissent pour le moment ignorés par les sociologues eux même.

Peut-être que la sociologie est considérée par certains comme une philosophie de la société et peut-être que ceux qui font exister cette discipline aujourd’hui pensent la sociologie ainsi. Dans ce cas, cette ignorance des outils apparaît tout à fait justifiée puisque de tels outils n’auraient pas leur place dans une forme de questionnement qui ne s’intéresse pas au réel « en soi » mais au réel « pour soi ». Car d’une certaine façon, on peut penser que la philosophie, si elle est ancrée dans le réel, l’est plus par obligation que par choix, elle n’a pas besoin d’outils et ça ne l’intéresse d’ailleurs pas.

Néanmoins, il est aussi un fait toute une branche de la sociologie qui vise des fins pratiques et s’investit dans l’étude et la mise en compréhension/explication des phénomènes de sociétés. Or pour réaliser ce travail, selon la pression des demandes qui lui sont adressées et selon la nécessité éprouvée par le chercheur à résoudre les problèmes précis auxquels il est confronté, il faudra bien que ce dernier optimise ses moyens de saisir le réel et qu’il justifie ainsi la pertinence de ses résultats en étant capable de démontrer sa capacité à expliquer les situations présentes, voir mieux, à anticiper le devenir des situations. Mais la société étant un méta-phénomène, et parce que les moyens manquent à la mise en œuvre d’études vraiment pluridisciplinaires qui couvriraient la totalité du phénomène étudié, il est obligé le plus souvent de se lancer lui-même dans une fuite en avant, d’abord conceptuelle pour masquer les dimensions non strictement sociales du phénomène qu’il étudie et ensuite pluridisciplinaires en faisant appel à des disciplines qu’il maîtrise moins que ceux dont c’est la formation et la spécialité. Un prétextant lever le voile sur la réalité, le chercheur ne fait en réalité que déplacer ce voile pour répondre à des attentes situées, que l’écoulement du temps recouvrira de toute façon irrémédiablement.

Dans ce deuxième cas de figure, celle d’une sociologie pratique, le problème que soulève la réalisation d’outils spécifiquement dédiés à la recherche est que ces derniers ne pourraient viser qu’une recherche fondamentale. C’est-à-dire qu’ils permettraient de n’étudier que les choses simples qui fondent le monde naturel dans lequel nous vivons et qui nous font exister. Des savoirs a priori peu intéressants pour une compréhension directe des phénomènes de sociétés qui intéressent le citoyen, et donc peu utile à des chercheurs dont les citoyens engagés dans la vie de la société sont le premier public. Néanmoins, ne pas s’intéresser à de tels outils (c’est à dire de ne pas anticiper leur utilisation, la promouvoir, et de ne pas participer à leur développement à des fins de recherche) pourrait être considéré comme une faute, parce que sans cette volonté d’étendre notre capacité d’objectiver le réel, et notamment la part de ce réel qui regarde directement la sociologie, c’est refuser de lever le voile sur la réalité et, in fine, ne pas se donner les moyens de répondre plus précisément aux attentes de ceux qui ont besoin que les réponses qui leurs sont apportées soient fidèles à la réalité. La sociologie entendue comme science doit donc objectiver sa part de réel, même si cette part n’est pas suffisante pour rendre compte complètement des faits de société. Ce serait déjà une avancée significative. Ce serait la condition pour qu’une discipline comme la sociologie puisse produire des savoirs plus objectifs et plus pertinents sur le réel ; mais ce serait aussi la condition pour que la discipline obtienne une reconnaissance et une légitimité comme science, à l’égal des autres sciences. Parce qu’en se donnant ainsi des outils, elle se donnerait aussi le moyen de mieux séparer le social du sociétal. Les chercheurs se donneraient les moyens de passer d’une métaphysique du sociétal aux contours flous et situés, à une physique du social, certes plus restreinte de la réalité matérielle étudiée, mais aussi plus solide et générale dans ses affirmations sur cette réalité. C’est donc avec cette question des outils que je vais terminer cet article en m’intéressant tout particulièrement à la nécessité de développer deux branches de ces extensions techniques et que les sociologues devront utiliser, selon moi, à l’avenir.

Il s’agit tout d’abord des travaux actuels permettant le développement de la robotique et de l’intelligence artificielle. La réalisation de tels outils techniques permettrait d’étudier et de comprendre la genèse et les caractéristiques fondamentales de ce qu’est un phénomène social en faisant abstraction de ce qui appartient au corps. Ce serait d’ailleurs le seul moyen de produire et de reproduire de façon contrôlée les caractéristiques du vivant, permettant d’avancer et d’éclairer les conditions fondamentales d’environnement et de corps nécessaires à l’émergence de symboles et aux conditions de leurs réalisations pratiques pour faire émerger ce que l’on a appelé au début de cet article une « Force sociale ». D’autre part, pour une étude plus pratique et parce que mettre des êtres humains dans un tube à essai est contraire à tout fondement éthique et morale, il s’agirait de créer un dispositif qui soit capable, en milieu naturel, d’isoler le phénomène étudié, en ne captant que les données qui sont nécessaires à son étude. Cet outil, capable de saisir les échanges symboliques, serait invisible et ne ferait aucune distinction de position ou de hiérarchie sociétale dans la captation des données afin de saisir les dynamiques qui relient les échanges symboliques aux actions réalisées par ceux qui composent les phénomènes sociaux étudiés.

Avant de rentrer dans le détail de ces outils, revenons rapidement sur les limites des ceux qui sont utilisés actuellement.

Des limites de la pratique sociologique contemporaine

Pour comprendre l’utilité de développer de nouveaux outils, il faut déjà reprendre les problèmes auxquels sont confrontés ceux qui utilisent les quelques rares outils actuels, et je ne parle pas de tout l’attelage statistique qui n’est pas un outil d’observation et de captation du réel à des fins de description, mais un outil d’interprétation et de traduction de données d’observations captées par ailleurs (22), généralement par questionnaire. Voici une liste, non exhaustive, que j’ai rapidement dressée au moment de la rédaction de cet article concernant les deux grands ensembles de techniques d’observation et de production de données :

Pour les démarches d’observation qualitative :

  • Biais de subjectivité lié aux limites sensorielles d’un chercheur situé spatialement et temporellement.
  • Biais de subjectivité lié à une implication du chercheur lui-même . Ce dernier ayant le désir, que cela soit de sa propre initiative ou de la part de celle du commanditaire de l’enquête, de répondre à des attentes morales et politiques avant d’être scientifique tend à faire sortir la recherche d’un questionnement sur le monde naturel pour l’orienter vers une recherche de compréhension/description pratique et située du monde politique et moral, avec parfois l’idée sous-jacente de ce qu’il devrait être.
  • Biais d’invisibilité lié au fait que le chercheur est reconnu par les autres comme un acteur situé dans l’espace des positions et des hiérarchies sociétales. Ce qui entraîne qu’il peut passer à côté d’un certain nombre d’éléments importants qui lui sont cachés ou qui ne lui sont tout simplement pas évoqués parce que ne faisant pas sens dans les échanges, réduisant sa capacité de compréhension de la situation qu’il étudie.
  • Enfin, l’enquête se déroulant sur un temps long, cela soumet le chercheur aux évolutions et aux changements constants des situations qu’il observe, alors que les attentes sont celles de la validité des résultats pour une situation au moment de leurs diffusions.

Pour les démarches d’observation quantitative :

  • Biais de subjectivité de l’interprétation souvent lié à la faiblesse des échantillons et à l’imprécision des questions posées.
  • Biais de déformation et d’induction de la réponse par l’existence et par la forme d’une question adressée à un individu qui appartient à une situation et qui se trouve ainsi exposé à quelque chose qui le sort de son quotidien. Il répondra alors le plus souvent en collant à l’image qu’il pense que cet extérieur attend de lui.
  • Les contraintes du questionnaire écrit ou oral dont les résultats dépendent beaucoup de la rigueur de ceux qui font la passation du questionnaire. Sans compter la grande difficulté pour ne pas dire l’impossibilité de modifier un questionnaire ou de rajouter des éléments en plus pendant la réalisation de l’étude. Une enquête qualitative préalable est nécessaire, mais elle ne garantit pas l’évolution de la situation ni que cette enquête qualitative, généralement courte et peu approfondie, apporte toute les garantis d’une connaissance suffisante des situations qui seront ensuite soumises au questionnaire.
  • Enfin, les mathématiques étant un langage universel où tous se ressemblent, où les éléments sociaux côtoie les éléments démographiques, économiques, éducatifs, etc. le risque est de dévier vers une finalité pratique qui relève d’un travail d’expertise située à viser politique et non, là encore, d’un travail de science.

Dans les deux cas, un biais fondateur est identique : l’étude d’un phénomène de société appelle à la production de résultats qui concernent cette société. Or une science, du moins sa légitimité comme type d’activité, se fonde sur une démarche qui vise non pas à rendre compréhensible une société ou même le monde dans lequel nous vivons – après tout la religion le fait déjà très bien – mais à objectiver la nature empirique des choses qui font que le monde qui nous entoure est ce qu’il est et comment ce qui est, est à la fois le produit et le fondement de ce qui a été et de ce qui sera en étudiant les relations particulières que les choses qui composent cette réalité opèrent entre elles. Une science du social, une science sociologique, si tentée qu’elle accepte d’endosser ce rôle, aurait de la même façon à objectiver ce que nous sommes et les phénomènes particuliers que nous engendrons en tant que collectifs de choses dotées de la propriété de se socialiser. Or pour cela, les quelques rares outils actuels offrent bien trop de biais et la philosophie entraîne la recherche sur une voie trop éloignée de la science pour que des savoirs puissent être affirmés. C’est pourquoi il me semble utile et nécessaire d’engager un travail, non pas pluridisciplinaire, mais complémentaire avec ceux qui sont capables de développer de tels outils pour permettre d’étendre et de repousser les frontières actuelles de perceptions des chercheurs.

Parmi les deux possibilités techniques que j’ai évoqués précédemment, commençons par celui qui se rapprocherait le plus de l’étude des pratiques actuelles : un système d’écoute général et global des échanges symboliques.

Pour une recherche plus pratique :
Un dispositif d’écoute général et global des échanges symboliques

Comme je l’ai évoqué tout au long de ce texte, afin de pouvoir qualifier un phénomène de « social » on implique nécessairement l’existence d’interactions qui donnent lieu à des échanges symboliques. Deux personnes qui s’embrassent se trouvent certainement dans une situation d’interaction qui est le fruit d’un certain nombre de phénomènes préalables et qui va engager un certain nombre de conséquences par la suite, mais aucun phénomène de nature sociale ne se produit, en soi, entre eux, au moment où ils s’embrassent. Peut-être que l’explication de ce rapprochement se trouve dans un accord symbolique préalable et peut-être que ce rapprochement sera la source d’un ensemble de discours symboliques nouveaux, mais quoi qu’il en soit la situation d’interaction n’implique pas une telle nécessité et, en soi, ne peut donc pas générer automatiquement une quelconque explication de type sociologique (23). Tout dépend si l’action d’embrasser est fondée sur une perception de l’environnement fondée sur des échanges symboliques avec d’autres ou si elle est simplement fondée sur la mise bout à bout de perceptions sensorielles différentes à une échelle strictement individuelle. Tout l’objectif d’un tel outil serait donc de faire la part des choses en captant le plus grand nombre d’échanges symboliques (idéalement la totalité, même si c’est objectivement impossible, des échanges symboliques oraux ou écrits, sans distinction de hiérarchie ou de position) et de comparer ensuite cela avec les actions produites en société, afin d’étudier avec le plus de précisions possible les liens qui lient les actions collectives à l’existence d’interactions symboliques préalables et donc de mesurer plus précisément la réalisation et l’expression de cette Force dans les situations où elle est engagée par l’existence d’individus sociaux.

1 – Que peut-on attendre d’un tel outil et, notamment, que peut-on espérer d’une quantification des échanges symboliques ?

Si, malgré toutes les précautions, dans une situation supposée sociale, aucun échange symbolique n’est relevé, l’explication sociale de la situation et des actions qui y sont engagées peut être considérée comme nulle et inexistante. Et si une éventuelle auto-organisation des corps se produit – ce qui ne manquerait pas d’arriver – son explication sera nécessairement à trouver dans d’autres disciplines fondamentales, notamment la discipline biologique et ses spécialités. Mais avant d’en venir à un autre type d’explication, encore faudra-t-il vérifier que le chercheur a correctement découpé la situation, non pas selon un espace physique, mais selon l’espace des interactions sociales qui se dessine autour des individus qui constituent la situation ou le phénomène étudié. Prenons un exemple simple : étudier les phénomènes sociaux qui se déroulent au sein d’une entreprise peut trouver certaines de leurs explications en dehors de l’espace physique que représente l’entreprise ; par exemple dans les loisirs réalisés à l’extérieur avec des ami(e)s, dans la vie familiale, etc.. Les frontières de la recherche sociologique ne sont pas celles de l’espace physique, mais reposent sur les frontières des espaces interactionnelles que les individus eux-mêmes dessinent par leurs interactions avec d’autres.

Si des échanges symboliques sont relevés, le simple fait de quantifier ces échanges et de les repérer dans l’espace social (par exemple au sein d’une entreprise, entre un chef d’entreprise et ses ouvriers ou entre différents services) serait déjà faire la preuve qu’une explication de nature spécifiquement sociologique peut être apportée concernant des actions qui seront réalisées ultérieurement par ceux qui composent la situation. Encore faudra-t-il ensuite pour cela faire la preuve et l’étude du lien entre cette production de signes et les actions correspondantes.

Quantifier les interactions, c’est aussi la possibilité de mettre en évidence de façon objective si des liaisons hiérarchiques ou des liaisons de complémentarités sont réalisées au sein d’une institution. Cette dernière étant une construction humaine, sa régulation et sa capacité à réaliser les actions pour lesquelles elle a été construite dépendent de son bon fonctionnement et notamment de la qualité des échanges entre les différents individus et services qui la constituent (24). La quantification des interactions symboliques pourrait ainsi permettre de faire apparaître les interactions trop faibles ou trop supérieures par rapport à ce qui est attendu (une institution étant une construction humaine, les interactions entre individus et/ ou entre services, nécessaires pour la bonne organisation et pour la bonne réalisation des actions, sont normalement prévues – des lignes téléphoniques, des échanges postaux, etc… – entre services). La capacité à mettre en évidence ces variations et à les mettre en rapport avec une moyenne, à définir en relation avec la situation, peut être révélatrice d’un problème. Une telle quantification ne désignerait donc en aucun cas le problème, mais serait susceptible de le révéler. Charge ensuite à une enquête de terrain détaillée de trouver la raison de cet écart et de voir si la cause est suffisamment significative pour justifier la mise en œuvre d’une action permettant de la résoudre, ou de transformer l’institution afin d’intégrer cette mesure étrange du nombre d’interactions comme un fait normal de référence, lié à la particularité d’une situation non prévue initialement.

Dans un cas comme dans l’autre, la capacité à quantifier objectivement ces échanges et à les ramener à une valeur moyenne dont le calcul reste à préciser peut donc être un bon indicateur général de l’état de vitalité sociale d’une situation, et cela, sans même connaître le contenu des échanges symboliques réalisés. Attention, il s’agit bien, là encore, de ne pas confondre social et sociétal : le social est ce qui est fondé sur les interactions symboliques. Sans interactions de cette nature, le social n’existe objectivement pas et ne participe donc pas à l’explication d’une situation. Pour le sociologue l’existence de tels échanges est donc vue de façon nécessairement positive parce qu’elle constitue son objet et donne place à une explication de nature sociologique ; mais une situation sociétale n’engage pas nécessairement la réalisation d’échanges symboliques et on peut même penser que la réalisation de tels échanges pourrait-être considérée comme néfaste pour certaines situations (25). Les échanges symboliques ne sont donc ni nécessaires ni bons par nature. Ils sont seulement un élément de compréhension et d’explication parmi d’autres, du monde dans lequel nous vivons.

2 – D’une étude quantitative à une étude qualitative des échanges symboliques :

Poussons un peu plus loin la recherche à l’aide d’un tel outil et considérons la possibilité d’entrer dans le contenu de ces échanges symboliques. Ces derniers sont composés de mots placés dans des structures grammaticales. La possibilité d’identifier, à l’aide d’outils, les mots et les structures dans lesquelles ceux-ci s’inscrivent, permettrait de mesurer dans les échanges un certain nombre d’éléments relevant de leurs propriétés spécifiques. Ce serait d’ailleurs là un apport important que pourrait faire la linguistique à une telle démarche puisqu’elle pourrait fournir des éléments clés de compréhension et d’interprétation du langage en se détachant dans un premier temps du sens même des mots utilisés. Cela permettrait au chercheur d’avoir des outils qui ne lui donnent qu’un résultat indirect et traduit des éléments discursifs utilisés, détachés d’une connotation morale ou politique qui impliquerait le chercheur au-delà des limites de la recherche.

Ainsi, quantifier cette fois à l’intérieur des échanges les mots utilisés ; prendre en compte leurs inscriptions dans des structures grammaticales pour rendre signifiantes les articulations de symboles ; trouver le moyen de donner des valeurs générales à ces échanges en dotant les outils de la capacité de repérer et de coder ceux qui impliquent la réalisation d’une action, ceux qui expriment des valeurs morales, ceux qui manifestent des ordres et des rapports hiérarchiques ou la soumission, etc., et pouvoir ensuite les mettre en comparaison avec des situations analogues seraient autant de moyens de mettre en évidence les moments où ces structures symboliques se réalisent, évoluent et se modifient. Ce serait, pour une recherche pratique, la possibilité de saisir à l’aide de mots clés, pour une situation donnée, les Polarités sociales générales – ou tendances – définissant un engagement ou un dégagement collectif des situations considérées et ensuite de préciser, en fonction des situations – les formes possibles que cet engagement ou que ce dégagement pourrait prendre en termes d’actions. Enfin, en se donnant ainsi la possibilité de saisir les évolutions de ces échanges symboliques, ce serait aussi se donner la possibilité de saisir, même si ce n’est que de façon incidente, l’évolution des représentations du monde qui habitent chacun d’entre nous et qui sont sous-jacent aux phénomènes de productions symboliques. Ce serait, potentiellement, pour les chercheurs, se donner la possibilité de mieux saisir les évolutions de nos sociétés et la possibilité d’anticiper, de façon relative évidemment (26), les actions qui seront engagées et coordonnées par ceux qui composent les espaces sociaux étudiées.

Pour une recherche plus fondamentale : la robotique

Si on prend maintenant au mot l’enseignement sociologique, la biologisation de l’explication constitue une faute. Cette erreur, qui en est effectivement une puisque l’explication n’est plus cherchée dans les interactions, mais dans la constitution biologique des individus, soutient la nécessité d’une approche qui, pour qu’elle soit fondamentale, mette de côté les corps eux-mêmes. En d’autres termes, le social n’est, et ne peut pas être, si on prend au mot le champ d’étude définie par la sociologie, la caractéristique exclusive de l’humanité. Et donc, si le corps n’est pas fondamental, on doit donc pouvoir retrouver le social chez d’autres espèces animales (27) voir éventuellement chez des espèces extraterrestres si on les découvre un jour. Mais, plus important pour la recherche, et c’est en cela qu’elle peut se développer, de tels corps doivent pouvoir être reproductible artificiellement grâce aux avancés de la robotique et de ce que certains appels l’intelligence artificielle – que je préfère personnellement appeler en raison de la connotation trop positive du mot intelligence, une capacité artificielle de penser (28).

Si donc, comme le dit la sociologie pour délimiter son champ d’études, le corps n’est pas un paramètre de l’explication, alors pour le chercheur qui s’intéresse aux conditions d’émergence de la capacité sociale et de la Force qu’elle exerce sur le monde naturel, la possibilité de recréer des corps dotés d’une telle capacité devient centrale pour avancer dans la recherche. Car aujourd’hui, si l’expérimentation sur l’humanité constitue à juste raison un interdit qui à l’effet d’entraver la recherche, la robotique la libère a priori de cette contrainte. Je dis bien a priori, parce que c’est une question qui engagerait un débat sur la différence entre vivant biologique et vivant synthétique et qui engagerait inévitablement un débat sur l’éventuel prolongement des frontières d’applications des règles politiques et morales à ces nouvelles formes de vie. Néanmoins, pour commencer, on peut juger que l’écart entre vivant biologique et vivant synthétique est suffisamment grand pour entamer une expérimentation contrôlée. Dès lors, le corps du robot devenant un paramètre ajustable et maîtrisable de l’expérience, il est aussi neutralisable afin d’étudier comment le lien entre productions de symboles est capacité de saisir et d’agir sur le monde se forme. Ce serait ainsi un nouvel espace de recherche qui s’ouvrirait, permettant de se poser des questions sur les conditions d’émergence d’une Force sociale, c’est-à-dire sur les conditions d’émergence d’un langage composé de symboles. Une telle recherche pourrait ainsi répondre à la question : un corps qui n’a pas de sens et/ou pas de membres pour agir, peut-il développer une pensée et communiquer avec des pairs ? D’ailleurs, poser une telle question a-t-elle seulement un sens scientifique ?

Développer une telle approche obligerait d’envisager un dispositif capable de reproduire des interactions sociales et donc de soumettre la Force produite par la mise en interactions de ces corps artificiels, à des contraintes particulières, mais totalement maîtrisées, de l’environnement. Détaché du contexte naturel, ce serait se donner la possibilité d’étudier, la production de chaînages de symboles et d’actions, leurs évolutions, et des conditions de leurs évolutions. Ce serait donc se donner les moyens d’étudier et de comprendre comment l’humanité en est venue à se détacher du vivant et comment elle en est venue à développer une conscience qui l’a rendue capable de se regarder, de philosopher, de s’organiser, de croire en un dieu, en d’autres termes de produire des actions qui n’ont rien à voir avec le monte tels que le décrive les autres sciences et qui n’existent nulle par ailleurs que dans les sociétés organisées socialement. Autant de questions qui trouveraient potentiellement des réponses sans que l’expérimentation scientifique n’ait à interférer avec des vies humaines déjà existantes. Et donc, au-delà de la réflexion philosophique sur ce qu’est l’humanité, la science pourrait commencer à produire un début d’explication totalement empirique sur ce que nous sommes en tant que réalité particulière de ce monde et, allons-y franchement, répondre en terme scientifique au « sens de la vie », pour ce qui concerne le point de vue de l’espèce humaine.

Alors certes, à la différence d’un système d’écoute général, il ne s’agirait pas ici de répondre à des questionnements pratiques pour le tout un chacun, mais, comme en science, de produire des savoirs sur le monde tel qu’il est et tel qu’il se transforme en réalité. Ces savoirs n’en seraient pas moins objectifs, reproductibles par l’expérience et critiquables par d’autres, ouvrant ainsi la voie à l’approfondissement des savoirs sur cette part du monde et ses lois qui nous concerne directement.

Conclusion : Reprendre un engagement vers la science

L’objectif de cet article était d’exposer ici plusieurs choses. Tout d’abord l’ancrage profondément naturel des phénomènes sociaux, aussi naturels et objectifs que le sont les phénomènes étudiés par d’autres sciences de la nature. Que cet ancrage naturel est à trouver dans les propriétés des corps d’un côté, mais aussi et surtout pour la sociologie, dans le développement d’une capacité de mettre en relation ces propriétés particulières grâce à l’émergence et à la mise œuvre d’un langage symbolique entre ces corps. Que cette chose en apparence aussi invisible est fragile qu’est le langage est en réalité le point de pivot fondamental pour comprendre la naissance, la structuration et l’organisation des sociétés humaines.

Cet article visait ensuite à exposer la difficulté bien réelle d’entreprendre une démarche qui soit véritablement de science, notamment en raison de l’attractivité/contrainte immédiate exercée par les phénomènes de sociétés, qui présentent au chercheur un objet complexe non réductible, non saisissable sur un plan fondamental. Et enfin, que si la sociologie s’intéressait à reprendre une démarche de science, tournée vers la réduction fondamentale du réel, elle pourrait certainement trouver des réponses par le développement d’outils et de dispositifs expérimentaux adéquats, en tissant des liens avec les ingénieurs qui ont les compétences et les connaissances pour réaliser ces outils. Dès lors, des réponses nouvelles lui seraient accessibles, lui permettant de saisir la genèse et la dynamique des phénomènes sociaux, lui permettant d’apporter des réponses scientifiques à ce qui fait de nous des êtres humains si différents dans nos manières d’agir sur le monde en comparaison avec le reste du monde animal.

Bien sûr, la performativité du langage a déjà été étudiée, démontrée et écrite et il n’y a rien de nouveau ici dans cet article si ce n’est la poursuite de cette affirmation. La seule chose que cet article essaie de faire, c’est de constituer le langage comme une réalité naturelle et de le constituer comme une variable fondamentale des approches théoriques (par expérimentation robotique) et des approches pratiques (par captation et traduction des données symboliques) d’une explication qui se voudrait de nature sociale. L’objectif étant ici de considérer que c’est par son existence, que les corps vont engendrer une toute nouvelle façon de s’organiser et d’agir sur et dans le monde : les entités politiques et morales étant l’expression la plus évidente des conséquences de cette capacité langagière. En abordant les phénomènes sociaux sous cet angle et en mettant à contribution les technologies pour dépasser l’obstacle épistémologique qui bloque le développement de la sociologie, la compréhension du monde et de notre place au sein de celui-ci aurait, je crois, beaucoup à y gagner.

Il est dès lors un fait que l’objectif sous-jacent de ce billet est d’en appeler à la réalisation d’un pont, d’un partenariat, entre deux mondes qui semblent aujourd’hui s’ignorer et qui permettraient de saisir le langage comme cet élément naturel nécessaire à la compréhension des phénomènes sociaux. Un pont entre d’un côté les sociologues qui ont un objet potentiellement précis à étudier, mais pas d’outils pour entreprendre cette recherche ; et de l’autre des ingénieurs qui travaillent au développement d’outils précis et complexes, mais qui ne portent pas nécessairement les interrogations et les questionnements sur le monde qu’une recherche telle que la sociologie pourrait porter. Peut-être est-il temps, c’est mon souhait en tout cas, que ces deux univers se rapprochent et se mettent à travailler ensemble. Les uns profitant de la maîtrise technique des autres, les autres profitant des questionnements des uns pour tirer le meilleur de cette maîtrise technique, cela afin d’aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Il serait donc assez banal de conclure en disant que la sociologie a un futur. Bien sûr qu’elle a un futur. Mais bien plus que de simplement poursuivre et d’améliorer ce qui est déjà fait actuellement, il me semble nécessaire d’insister sur le fait que la sociologie peut et doit emprunter de nouvelles voies, pour ne pas dire, entamer sa révolution. C’est la condition pour que la discipline continue son travail tout en se renouvelant. C’est la condition pour qu’elle puisse constituer des savoirs nouveaux sur le monde et se donner les moyens de rendre compte objectivement de ce que nous sommes et de notre place si particulière dans le monde naturel. De toute façon, l’exigence de rationalisation, la contrainte exercée sur les sociologues afin de fournir des réponses plus objectives et plus précises, poussera inévitablement cette discipline à envisager le développement de tels outils. Il serait cependant dommage que la science ne bénéficie par des apports que de tels outils pourraient produire au seul motif de l’existence de barrières morales infranchissables.

La science et les savoirs qu’elle produit se situent hors des considérations morales. Mais il est un fait que la production de tels savoirs ne sont ne pas sans conséquence. Car l’utilisation qui en est faite peut être qualifiée moralement selon les finalités et les conséquences réelles qu’elle produit sur le monde. La sociologie ne pourra jamais prétendre décider pour d’autres ou définir les décisions politiques nécessaires. Elle pourra néanmoins affirmer avoir son mot à dire sur un certain type de phénomène qui concerne directement l’organisation des sociétés. Elle pourra éclairer les décisions qui concernent l’organisation et la gestion des individus sociaux. Une importance dans les décisions qui ira nécessairement de façon croissante au fur et à mesure que les développements techniques et technologiques de nos sociétés nous permettront, ou nous obligeront, à agir seulement en nous fondant sur les échanges d’informations que nous sommes capables de réaliser avec d’autres, ou médiés par le travail organisé et réalisé par d’autres. Travail sans lequel non seulement nous pourrions devenir aveugle des réalités lointaines sur lesquels nous voulons ou devons agir et qui nous concernent directement ; mais surtout, s’il est mal réalisé, pourrait induire nos actions en erreur, avec toutes les conséquences que peut générer l’écart plus ou moins important entre la réalité décrite et perçue socialement et la réalité réelle telle qu’elle est objectivement perçue par chacun d’entre nous.

Pour conclure, on pourra terminer ici par une mise en abîme. Cet article n’est, sociologiquement parlant, qu’une production symbolique. Une production symbolique qui reflète une représentation du monde issue de l’effet cumulé de perceptions acquises et mémorisées tout au long d’une trajectoire de vie. Diffusé ici, sur ce blog, et ainsi livré à qui voudra bien le lire – si quelqu’un veut bien le lire – cet article a vocation à faire agir et à faire réagir ceux qui le liront et qui se trouveront ainsi potentiellement confrontés à une autre représentation du monde que la leur. Bien sûr, compte tenu de la très faible position sociale que j’occupe, je n’attends pas, comme pour la très grande majorité des productions symboliques qui inondent l’internet, que cette production particulière ait des effets dans la réalité, mais c’est là son sens, c’est là, sa seule raison d’être.

Notes :

1. Compte tenu de la définition que je donne ici, le lecteur déduira aisément que concernant le débat qui a agité l’université française sur le fait de savoir si la criminologie était une science, j’induis pas cette définition qu’elle ne l’est pas.

2. Interactions particulières en ce sens que l’on ne parle pas ici d’interactions atomiques, de molécules ou de galaxies

3. On pourrait considérer cette réduction à la pensée consciente comme une réduction abusive de l’objet, ce qui n’est pas faux en soi, car on peut penser que le social se déploie plus loin que la pensée consciente. Néanmoins, si la sociologie peut prétendre pouvoir apporter quelque chose de nouveau, c’est en s’intéressant aux situations dans lesquelles les phénomènes qu’elle étudie sont les plus significatifs par rapport aux autres, c’est-à-dire les moments où la Force qu’elle étudie affecte directement la réalité des choses et de leurs organisations, et lorsque les autres champs d’explications possibles sont réduits à leur minimum.

4. C’est une autre façon de parler de la « raison », mais la raison est en réalité une sous-division de la pensée, divisée entre « raison » et « déraison ». Avec la « raison » on est dans un jugement normatif qui appauvrie l’idée de « pensée ».

5. Informations qui peuvent être définies comme étant ces éléments d’une représentation du monde qui sont partagés avec d’autres – qui ne les posséderaient pas préalablement à l’échange – parce qu’ils n’en avaient pas fait l’expérience, réelle ou symbolique préalable.

6. Une non-action peut constituer une action de refus ou d’acceptation de la situation, selon le contexte.

7. Une action neutre ne peut être considérée que pour une situation/action précise. Une situation peut être constituée d’un nombre pluriel d’actions qui toutes, indépendamment, peuvent être ensuite qualifiées de « positive », « négative » ou « neutre ».

8. Cela n’empêche pas le fait qu’un corps puisse être tout de même exposé à des situations qu’il réprouverait en temps normal compte tenu du fait que l’environnement peut changer indépendamment de la volonté de l’individu.

9. Dans le cas où les individus d’une telle espèce seraient amenés à réaliser des actions différentes, cela révélerait en fait l’existence d’une séparation en deux espèces différentes.

10. On remarquera qu’une bonne part d’une sociologie de la reproduction se trouve ici réduite à un mécanisme d’abord et avant tout psychologique dont on peut se demander ce qu’il a à voir avec la sociologie.

11. La réalité est bien sûr plus complexe, puisqu’il ne s’agit pas de signifier simplement une erreur pour qu’elle soit corrigée, il faut aussi entreprendre des actions de transformations de la réalité de ceux qui ont donnés de fausses informations. C’est toute la difficulté de l’action politique qui nécessite aussi des ressources pour engager une action.

12. En ce sens qu’ils ne sont plus en adéquation avec la réalité.

13. Si politique est prise au sens de ce qui vise à organiser la cité, la critique est un acte politique par excellence.

14. Je ne peux pas, si je suis un citadin, du jour au lendemain décider que je vais cultiver mon propre potager, me faire soigner quand j’en ai besoin, ou faire mes propres vêtements. Je suis dépendants d’une multitudes de contraintes : temps, moyens financiers, ressources matérielles etc…

15. Rappelons que le corps des individus, d’un point de vue sociologique, appartient aussi à la catégorie environnement.

16. La théorie de l’asymétrie de l’information utilisée en économie, est l’expression des conséquences d’une Force sociale lorsque celle-ci s’exprime dans un ensemble social qui dysfonctionne.

17. Étudier des phénomènes et des actions en tant qu’ils sont fondés sur la mémoire des codes, des normes, des symboles, comme la reproduction sociale, est en soit faire du biologisme puisque c’est faire appel aux processus qui permettent la mémorisation et l’ancrage psychologique d’organisations et de pratiques collectives.

18. En affirmant haut et fort que les phénomènes qu’il étudie ne sont pas des faits naturels

19. Peu importe de savoir quels sont le rang, le statut, et la reconnaissance d’un chercheur si un résultat ou une observation pertinente est réalisé. C’est le résultat et ensuite le moyen de produire ce résultat qui importe avant de s’intéresser à qui a réalisé le résultat.

20. Une critique qui serait plus difficile à mener si elle visait un chercheur en raison aussi des contraintes morales qui protègent sa dignité et donc sa position en tant qu’être social au sein de la collectivité.

21. Une capacité permise parce que l’outil, contrairement aux hommes, a une fonction précise fondée sur l’existence d’une réalité objective indiscutable dont la mesure constitue la fin de sa raison d’être. Sans l’existence d’une mesure indiscutable l’outil n’a pas de sens. A la différence des concepts qui ont une nature irrémédiablement flou. On pourrait presque dire que la malléabilité des concepts est une nécessité inscrite dans le processus même de réalisation de l’activité philosophique.

22. Pour le dire autrement, peu importe l’outillage statistique mis en œuvre, si les données sont mauvaises, la statistique sera incapable, sauf heureux hasard à un moment donné, de produire quoi que ce soit de cohérent.

23. Mais sociétologique certainement.

24. On met de côté ici tous les problèmes bien réels qui sont le résultat d’un environnement qui évolue constamment et auquel autant les individus que l’institution pas son organisation, ne sont pas par nature pas préparés à recevoir et donc pas aptes à produire les actions en adéquation avec cette nouvelle réalité.

25. Prenons le cas par exemple de la mise en évidence d’interactions symboliques en dehors d’un procès entre un accusé et celui qui le juge, on a toutes les chances de trouver dans ces échanges le fondement d’actions ultérieures susceptibles de remettre en cause la pleine légitimité et impartialité de la décision judiciaire qui sera prise. En pratique, elle ne l’implique pas nécessairement parce que de nombreux autres facteurs entrent en jeu, mais en théorie, il faut l’entendre comme un lien de causalité fort.

26. Évidemment, parce que comme je l’ai dit préalablement, les phénomènes de sociétés sont aussi des phénomènes économiques, psychologiques, historiques, anthropologiques et, allons-y franchement, des phénomènes qui engagent la chimie et la physique des situations.

27. Même si à des degrés divers et visiblement pas aussi complexes que celui développé par l’humanité

28. Car après tout, un vrai travail sur l’intelligence artificielle doit aussi pouvoir donner des êtres qui ont la capacité d’être totalement stupides.

Publié le : 13 juillet 2014 à 22 h 36, modifié le 20 juillet 2014 à 15h20

D’une science sociale à une science du social, quand la sociologie se fera science

Suite à mon précédent billet, je souhaite prolonger ici ma réflexion critique sur la discipline sociologique et notamment sur l’ambiguïté du discours tenu par les chercheurs qui la composent à l’égard de leur objet. J’ai toujours eu le sentiment, pendant ma formation, et même après, que la sociologie n’avait ni pour but d’expliquer ni pour but de comprendre véritablement les phénomènes sociaux, mais qu’elle se satisfaisait d’ordres d’explication d’un niveau macro et méta parce qu’elle privilégiait l’explication de faits de société ou parce qu’elle était directement intéressée à la production de concepts. En l’état actuel des choses, il me semble donc que parler de science sociale en ce qui concerne la discipline sociologique, constitue un abus de langage ou, en tous cas, relève d’une conception faible de la science, du moins en France et pour ce que j’ai pu en saisir lors de mes 5 ans d’apprentissages de la discipline à l’université. Il ne s’agit pas ici de discréditer le travail sociologique ou de contester la rigueur des enquêtes de terrain, qu’elles soient quantitatives ou qualitatives, mais d’interroger son positionnement dans l’espace de production des savoirs scientifiques. Car si l’avantage de s’inscrire dans l’espace des faits de société ou du champ intellectuel est de pouvoir répondre à des problématiques qui leurs sont propres, elle tend aussi à limiter son discours à une finalité pratique, au point d’en oublier son objet. Or la discipline sociologique, parce qu’elle fait l’étude d’un ordre de réalité qui lui est spécifique – le social – pourrait prétendre, comme n’importe quelle science, à la production de savoirs universels.

La présente contribution a donc pour but de participer à ce questionnement concernant l’existence de lois sociales et plus généralement de l’existence possible d’une science du social qui puisse être considérée à l’égal des autres disciplines de science. Un questionnement qui devrait notamment amener le chercheur intéressé à cette étude à contester la séparation qui est généralement faite entre sciences sociales et sciences naturelles et à réinscrire les phénomènes sociaux dans la grande catégorie des phénomènes naturels. Mais pour cela, encore faudra t-il qu’il s’en donne les moyens, c’est-à-dire qu’il travail à développer les outils qui permettront à la fois de saisir chaque fois plus précisément, et de repousser chaque fois plus loin, les frontières de la dimension particulière de réalité dont il fait l’étude. Un aspect qui m’a semblé complètement absent, pour ne pas dire complètement ignoré, de la discipline telle que j’ai eu à l’appréhender tout au long de mon cursus.

Pour faire entrer pleinement la sociologie dans le domaine des sciences, il lui faudra donc nécessairement se détacher des questions politiques et morales qui imprègnent la dimension sociale des phénomènes. Non seulement ce ne serait pas un luxe, mais cela devrait être une condition à l’affirmation d’un discours scientifique sur le social qui se donnerait les moyens d’accéder à des savoirs plus fondamentaux. Ce n’est qu’ensuite que la discipline pourra s’interroger sur sa capacité à définir et à saisir, de façon stricte, les propriétés sociales et les principes fondamentaux qui définissent l’existence des phénomènes qu’elle étudie. Et pour cela, elle devra se concentrer sur l’explication de ce qui constitue la seule réalité scientifiquement acceptable : les pratiques, plus ou moins organisées, plus ou moins homogènes, d’individus engagés socialement. A cette fin, elle devra nécessairement élaborer de nouveaux outils, et ces derniers devront à la fois améliorer ceux déjà existants, en remplaçant le carnet de terrain ou le questionnaire par exemple, mais devront aussi être en mesure de déplacer le regard du chercheur. C’est là le cap à franchir pour une discipline qui prétendrait non seulement à une place à l’égale des autres sciences, mais dont l’intention serait aussi de rendre ses savoirs utiles et pratiques pour le devenir des sociétés au sein desquelles elle s’exprime.

Remettre en question la pratique sociologique

Lorsque j’ai été confronté à un discours sociologique, celui-ci se présentait généralement sous la forme suivante :

« Les individus A font ceci ou cela – ou le phénomène B, dont les actions et les pratiques des individus sont les révélateurs – s’expliquent parce que le capitalisme ou la hiérarchie, ou les pratiques, ou les rapports de pouvoir, ou les positions, ou les capitaux, etc, font qu’ils agissent ainsi ou font que l’existence de ce phénomène s’en trouve justifié »

À cela il faut bien entendu rajouter toute la couche argumentative faite de références aux confrères, aux fondateurs ou aux courants de la sociologie qui ont d’une façon ou d’une autre abordé et contribué à l’étude des pratiques des individus A ou du phénomène B. Une démarche dont le chercheur a certes besoin pour inscrire sa spécificité, son apport, dans l’ensemble des productions sociologiques déjà existantes, mais qui, si elle est effectivement pertinente, m’a toujours posé problème parce que, par la façon dont elle était mise en œuvre, elle me donnait le sentiment de sur-valoriser l’inscription d’un discours parmi d’autres à la compréhension réelle de la pratique ou du phénomène étudié.

Issue d’une formation plutôt scientifique, c’est à un autre type de discours que je m’intéresse. Par exemple :

« Des individus disposant des propriétés à définir A, mis en interaction avec des individus aux propriétés à définir B, placés dans une situation aux propriétés définies C, agissent ou réagissent de telle ou telle façon, entraînant la formation ou la transformation de tel ou tel produit/forme sociale D, que l’on appelle plus couramment de nos jours, X »

Dans le type de discours cité ci-dessus la couche argumentative des courants, des auteurs contemporains ou des fondateurs constituerait l’utile définition du point de départ de la réflexion engagée par le chercheur, et éventuellement l’utile « punching-ball » préparatoire avant la mise en débat, mais ni plus, ni moins. Le véritable travail, le cœur de la démarche de recherche scientifique resterait la suivante : un chercheur constate ou du moins est confronté à l’existence d’un phénomène, un produit social D pour lequel les explications actuelles lui semblent fausses ou insuffisantes. Conscient que ce phénomène se déroule dans un environnement aux propriétés C qui, s’il peut être variable et avoir un effet objectif sur le phénomène social étudié, ne constitue pas pour autant son fondement explicatif, et donc il cherchera à en neutraliser les effets. Restera alors les propriétés A et B des individus engagés dans la situation étudiée. Ce sont ces propriétés là, la compréhension de leurs genèses et des mécanismes qui leurs ont donnés naissance, qui importeront véritablement pour l’élaboration d’un savoir de science du social.

Remettre en jeu le facteur explicatif environnemental et on intéressera l’ingénieur. Intégrer les dimensions du choix et des responsabilités sociales liées à ce choix et on intéressera le politique. Cela n’est pas à dire que le scientifique doit en faire totalement abstraction, bien au contraire. L’environnement est justement ce qui permet de réinterroger continuellement l’objet du chercheur en révélant les éventuelles limites et failles des savoirs qu’il propose et donc des conséquences d’une mise en œuvre pratique, potentiellement néfaste ou bénéfique pour les corps engagés ; pareillement, la dimension politique n’est pas à négliger, parce qu’elle réinterroge continuellement la capacité du chercheur à entreprendre et à poursuivre son travail de recherche, mais surtout parce qu’elle est en mesure d’entrer en contradiction avec la volonté scientifique de poser un regard objectif sur la réalité en lui imposant un regard subjectif. Le chercheur doit donc toujours rester vigilant. Mais une fois cela dit, le cœur de la recherche restera toujours la compréhension et la réalisation d’une démarche qui permette de rendre compte et d’expliquer son objet, en l’occurrence les propriétés A/B, à partir desquelles s’organise, en situation, le reste du phénomène étudié.

Pour mettre en œuvre une telle science du sociale, il faudra nécessairement partir du postulat sur lequel est fondé toute science : si un phénomène existe, il est observable, ses déterminants sont matériels, dotés de propriétés mesurables et quantifiables, et ils ne sont pas comme on l’entend parfois : « extérieurs aux individus ». Soyons clairs, un phénomène social n’est pas plus extérieur aux individus qu’une réaction chimique n’est extérieure aux composants qui la constituent. Que l’environnement influe sur le résultat est une chose, dire que ce facteur est indissociable de la réaction chimique et de son explication en est une autre. Il est toutefois vrai qu’un problème tracasse particulièrement les sociologues : ils ne peuvent pas isoler les phénomènes sociaux qu’ils étudient des contextes spatiaux et temporels dans lesquels ils se déroulent. Mais contrairement à ce qui est dit parfois, loin de constituer une spécificité propre de l’objet, cela engage surtout le chercheur à surmonter un obstacle spécifique : l’obstacle morale. Or la morale est, il est vrai, un produit social à part entière dont la sociologie a pu montrer qu’elle avait un pouvoir de coercition bien réel. Et c’est pourquoi, au lieu de produire du concept qui tend à intégrer l’obstacle pour absorber la contrainte morale en donnant l’illusion de la faire disparaître, une science du sociale devrait au contraire s’engager à aller en sens inverse, à fuir cette solution que constitue la production de concepts, afin d’affronter l’obstacle, quitte à trouver un moyen pour le contourner. Une tâche peut-être bien moins gratifiante intellectuellement, mais qui aurait certainement l’avantage d’offrir des savoirs plus stables et plus fondés empiriquement pour comprendre le monde tel qu’il est réellement et tel qu’il évolue.

Puisque j’évoque cette nécessité empirique, parlons-en justement. L’étude des pratiques, notamment à travers le courant du pragmatisme, par la description « fine » des situations et des interactions pouvait certainement apparaître comme un moyen de répondre à cette question. Ce courant dont je me suis senti tout de suite très proche en arrivant à l’EHESS, pose néanmoins question par la façon dont il est mis en œuvre. En quoi la description des pratiques est-elle en mesure d’avoir une quelconque portée explicative ? Cela permet certainement d’offrir une base explicative à une prise en main politique de la situation, mais d’un point de vue scientifique et de ce que cela permet de saisir de la spécificité éventuelle du phénomène social étudié par rapport à d’autres, il y a de quoi rester dubitatif. On pourra tout à fait expliquer pourquoi un individu a engagé telles ou telles actions, mais certainement pas pourquoi ces dernières leurs sont apparues à ce point normales et naturelles pour que le phénomène social se réalise indépendamment de leurs volontés. L’étude des trajectoires apparaîtrait en ce sens plus éclairantes, néanmoins une telle démarche en reste le plus souvent, là encore, à la production de connaissances situées, attachées à ces trajectoires, et ne semble pas en mesure d’aller beaucoup plus loin.

Bien sûr, l’étude des pratiques permet un retour salutaire à l’empirie contre la théorisation et la modélisation, en proposant des descriptions plus satisfaisantes que ne l’étaient celles qui s’appuyaient sur des concepts. Cela permet notamment de faire émerger des nuances, des contradictions, des variations, que la mise en œuvre explicative parfois totalitaire des concepts tend à rendre invisible. Mais comment faire croire que la description peut tenir lieu de compréhension ou d’explication ? Ce ne sont pas les pratiques qui fondent l’explication sociale pour la simple et bonne raison qu’elles sont, tout comme le concept, le produit social à expliquer et à comprendre. Or en se satisfaisant de la description, ou pire en voulant en donner une traduction conceptuelle, la sociologie pragmatiste échappe au discours scientifique et retombe dans les travers d’une démarche qui, au lieu de combattre une production de discours, la justifie en proposant un autre type de discours, tout aussi insatisfaisant scientifiquement parlant. En réalité, la pratique tout comme, par exemple, les classes sociales sont des catégories du chercheur liées au niveau d’interprétation du monde. On pourrait ainsi dire que le concept de pratique est à l’argumentation d’un discours microsociologique ce que le concept de classes sociales est à l’argumentation d’un discours macrosociologique. Ni l’un ni l’autre ne sont supérieurs ou inférieurs, ils participent tous deux à des échelles différentes d’observation et de description du monde social.

Au fondement des phénomènes sociaux, la pensée

Alors que sont ces pratiques sociales qui vont donner forme à des phénomènes sociaux ? Ce sont tout d’abord des corps engagés dans des actions coordonnées entre elles et visant une fin qui ne se limite pas à la simple satisfaction, dans l’instant, d’une pulsion ou d’une émotion individuelle. Ces pratiques s’appuient sur l’existence de propriétés biologiques particulières. Propriétés qui font que la trajectoire d’une vie ne se limite pas à une simple succession d’événements séparés les uns des autres. Propriétés qui lui permettent de cumuler des expériences au point que ces dernières viennent interférer dans la réalisation de l’action elle-même. Dès lors, l’action n’est plus située dans un temps et dans un lieu, mais elle est ajustée selon la mémoire d’expériences passées et selon des attentes futures.

Si cela suffit pour définir une pratique, cela ne suffit pas pour autant à la qualifier de sociale. Pour cela encore faut-il que la mémoire des expériences et des attentes futures soient partagées avec des semblables. Or cela n’est possible que par l’émergence d’une chose très particulière, fruit de la mémoire et de la capacité d’anticipation qu’elle a développée : le symbole. C’est à dire de cette chose qui parce qu’elle porte une expérience mémorisée et partagée est plus que la chose elle-même. C’est le symbole qui fonde le langage et c’est son existence qui constitue le point de clivage entre une explication des phénomènes humains qui pourrait se satisfaire de la seule dimension biologique, de ceux qui nécessitent un autre ordre d’explication : la sociologie. Cela est-il à dire qu’il faut chercher l’explication en dehors des corps ? Non. Car si l’explication par la matière ne suffit plus, celle passant par l’explication de son organisation reste. Et c’est elle, l’organisation de la matière, qui intéresse le chercheur en science du social, parce que c’est elle qui fonde notre capacité à penser.

Précisons ici que la pensée n’est pas la conscience. La conscience concerne tous les corps biologiques qui dépendent de la maîtrise d’eux-mêmes et de leur environnement pour poursuivre leur action et leur existence. La pensée constitue une dimension plus restreinte de la conscience. Elle est la capacité dont nous a doté l’évolution, à travers notre système nerveux, de formuler des propositions, de les partager et surtout de les constituer comme des fondements à l’action. C’est la pensée qui nous fait agir et interagir dans un sens ou dans l’autre, à construire ou à détruire avec d’autres, à nous associer ou à combattre d’autres, à qualifier et à dissocier ce qui est bien de ce qui est mal, à établir des lois, des règles, des normes. La pensée est au cœur de l’explication sociale et c’est peut-être la seule chose qui nous distingue véritablement de l’animal. Cela n’est pas à dire que l’animal en serait dépourvu, mais que celle-ci s’est développée à un tel point chez l’homme que l’avantage comparatif qu’elle lui a permis d’acquérir pour survivre et modifier son environnement l’en distingue radicalement. La pensée ne doit donc pas être ici considérée comme une entité métaphysique, mais bien plutôt comme un processus cognitif qui engage un assemblage situé d’expériences captées et mémorisées par notre système nerveux par le biais des sens dont le corps dispose. Et surtout, et c’est cela qui intéresse d’abord et avant tout le sociologue parce que c’est cela qui lui permet de se dissocier de tout autre champ d’explication déjà existant, que le domaine de la production symbolique est devenu avec le langage, une expérience en soi, distincte de toutes les autres. En d’autres termes, le symbole est à la fois un produit et le moteur social fondateur. Le nœud ou le pont qui sépare deux ordres de réalité. D’ailleurs on pourra tirer de ce principe la conséquence suivante : toute interaction entre deux individus qui ne partagent pas les mêmes codes symboliques, c’est-à-dire le même langage, ne peut faire émerger un phénomène social. Certes des effets réciproques peuvent s’appliquer et s’appliqueront pour transformer les individus engagés dans une interaction qui les met en présence l’un l’autre, mais ils ne pourront pas constituer, par leur mise en interaction, un phénomène social à part entière. C’est là un principe qui peut définir assez généralement la frontière qui sépare l’étude des phénomènes spécifiquement sociaux, du reste.

Si donc on accepte de prendre la pensée comme élément moteur des phénomènes sociaux, et si on accepte de considérer les pratiques comme les produits de cette pensée, on peut alors tracer cette ligne théorique qui fonde l’espace d’étude d’une science du sociale :

Pensées –> Actions/pratiques –> Phénomènes sociaux

Un espace d’étude qui permet de se séparer d’une perception du monde social qui réduirait à l’explication biologique ou psychologique les comportements humains. D’ailleurs, en ce qui concerne la psychologie il convient de faire une distinction, si la psychologie qui s’intéresse à l’étude objective du cerveau par l’étude des processus biologiques et chimiques qui le font fonctionner doit être placée en amont de l’étude sociale ; à l’inverse, la psychologie sociale qui justement intègre l’inscription sociale des individus, doit être placée en aval de l’explication sociologique, comme étant l’un des éléments constitutifs de la grande famille des produits sociaux.

Étudier scientifiquement la pensée pour faire émerger les principes de l’action

La sociologie aborde généralement le social selon des angles très différents, parfois séparément, souvent en les associant. Elle se fait ainsi philosophie quand l’étude du social donne lieu à la production de concepts et à leurs mises en discussion ; elle se fait moralisatrice lorsque qu’elle cherche à combattre des idées reçues ; elle se fait journalisme quand l’enquête sociologique permet de révéler au grand public des réalités peu connues du monde social ; elle se fait histoire lorsqu’elle resitue un phénomène social dans une dynamique temporelle ; elle se fait expertise lorsqu’elle rédige des comptes rendus détaillés de situations sociales particulières afin de fournir des éléments de compréhension qui intéressent ceux qui sont engagés dans leurs devenirs ; elle se fait ingénierie lorsqu’elle tente de proposer des solutions pour améliorer des situations ; enfin elle se fait science quand elle tente d’expliquer pourquoi les gens font ce qu’ils font. Malheureusement, ce dernier domaine d’approche de l’objet social reste particulièrement pauvre. Pourquoi ? Parce que les instruments qui permettraient de développer notre connaissance du social sont restés archaïques : l’enquête de terrain à l’aide du carnet de notes ou la passation de questionnaires pour produire des statistiques, sont des méthodes qui ne sont clairement plus suffisantes pour la recherche et qui, si elles ont pu être particulièrement utiles pour révéler et justifier son existence, constituent aujourd’hui des freins au développement des savoirs. Mais à quoi ressemblerait une étude scientifique du social ?

La science est composée de deux bornes indissociables : la première consistant à poser une question d’ordre générale sur un phénomène du monde ; la deuxième consistant à produire un savoir qui permet d’y répondre objectivement. Objectivement signifie ici ramener l’explication à une dimension matérielle, constatable et mesurable, qui permet de répondre à la question générale, mais donc aussi de fournir des réponses à toutes les nuances du phénomène étudié. Ainsi, à la question, pourquoi le soleil se lève ? Une réponse explicative de nature scientifique doit être en mesure de produire un savoir général sur le système solaire et sa mécanique. En d’autres termes, un savoir de nature scientifique dépasse nécessairement la dimension située du problème posé initialement.

Dans le cas d’une science du social, les questions visant à savoir pourquoi les riches font-ci, pourquoi les étudiants font ça, pourquoi telle institution ou telle loi ou règle existe, renvoient à la même question de celle du soleil : il faut comprendre la mécanique générale du système social pour y répondre précisément. Or si dans le cas du système solaire, les lois de la gravitation fondent l’explication satisfaisante de l’organisation d’un système de corps aux propriétés physiques spécifiques, en ce qui concerne l’humanité et les phénomènes sociaux qu’elle fait émerger, ce sont les lois de la pensée qui en sont les fondements. La pensée, c’est-à-dire cette propriété sociale dont est doté un individu, qui va le faire agir à la fois généralement et spécifiquement au sein de l’espace social considéré faisant émerger un phénomène qui intéresse le chercheur. La pensée constitue donc une force spécifique, une force interne qui s’exerce sur soi, nécessaire à saisir pour comprendre les phénomènes sociaux dont nous sommes les révélateurs par nos actions. Et en accomplissant ce travail, le sociologue met en avant l’influence importante pour ne pas dire déterminante, qu’exerce le couple expérience/langage, lorsqu’il interfère, voir s’oppose directement, au couple instinct/expérience qui dominerait encore chez l’animal.

À ce sujet et pour ouvrir une parenthèse, la dimension théorique qui existe en science est une phase transitoire, intermédiaire, lorsque le flou des connaissances persistent entre la question posée et la capacité effective d’affirmer une connaissance objective sur les fondements matériels du phénomène à l’origine du questionnement. En d’autres termes, la théorisation est tout à la fois la tentative ingénieuse et éclairante, que l’aveu de faiblesse d’une démarche qui vise à anticiper ce que l’on ne connaît pas encore. De la même manière, la modélisation qui est une synthèse à visée pratique est, et reste une explication de principe qui si elle prétend expliquer un phénomène, n’est pas le phénomène lui même parce qu’elle est justement permise par l’abstraction qui est faite de la complexité naturelle que constitue un environnement réel. Donc tout comme la théorie est une phase intermédiaire qui anticipe des savoirs et des connaissances réelles, la modélisation est une phase intermédiaire pour saisir pratiquement un phénomène. Et l’une comme l’autre, si elles sont des étapes utiles et nécessaires du travail scientifique, ne peuvent constituer des réponses satisfaisantes et encore moins constituer une fin en soi de la recherche scientifique. Un type de production dont malheureusement, la sociologie que j’ai eu à fréquenter, me semblait se satisfaire.

Pour en revenir à la pensée et si on la constitue comme objet central de l’étude d’un chercheur sur le social, on implique que tout ce qui entoure cette pensée, jusqu’à notre corps lui-même, système cérébral compris, fait partie de l’environnement sur lequel un phénomène social peut s’exprimer et sur lequel il s’exprime effectivement in fine. S’il y a donc bien un aspect sur lequel tout scientifique du social doit pouvoir se mettre d’accord, c’est qu’il n’y a pas une « chose » fixe, un facteur universel que l’on peut intrinsèquement qualifier de social. La « chose » sociale n’existe pas et n’est pas séparable de son environnement. Elle est un processus. Processus qui est permis par l’existence objective d’un certain nombre de corps matériels possédant des propriétés spécifiques qui, en se rencontrant, produisent cet ordre de phénomène particulier. Et c’est donc par l’étude de ce processus de rencontres de propriétés particulières, qui entraîne des phénomènes d’organisation spécifique de la matière, que le chercheur est susceptible de découvrir les principes de la pensée. Principes universels qui s’appliqueront ensuite de façon nécessairement spécifiques, en situation, comme dans le cadre de n’importe quel phénomène naturel, jamais strictement identique, toujours en évolution.

On en profitera donc tout de suite pour préciser que cette distinction du social et du corps biologique doit conduire à une conclusion elle aussi évidente, le social et les phénomènes sociaux ne sont pas spécifiquement humains. Et même si l’expérience semble prouver qu’un écart important sépare l’homme de l’animal, scientifiquement parlant il n’y a aucune raison de dissocier les deux. D’une certaine façon, et pour utiliser une image qui n’est peut-être pas parfaite, mais qui devrait aider à comprendre ce point de vue, considérer l’humanité comme le seul espace d’une étude scientifique du sociale serait comparable au chimiste qui disposerait d’un tableau périodique à une seule case – la case H (pour Humain) – et qui ne s’intéresserait qu’aux variations de H selon le contexte, sans jamais considérer la possibilité que d’autres corps disposant de propriétés différentes puissent produire d’autres états du social ou que l’existence d’autres corps puisse être à même de produire des phénomènes sociaux spécifiques lorsque mis en interaction avec les individus H. Ce n’est pas la distinction biologique qui empêche l’existence de phénomènes sociaux, mais la barrière du partage symbolique. Une étude scientifique du social ne peut donc se permettre de se restreindre à la seule dimension humaine des phénomènes. Non seulement ce serait faire preuve d’une auto-limitation sans justification scientifiquement valable, mais ce serait surtout commettre une faute scientifique en terme de démarche puisqu’elle manifesterait l’expression d’une subjectivité au détriment de la connaissance objective du monde. Et ce serait en totale contradiction avec l’un des arguments fondateurs de la discipline, maintes fois répété à chaque mise en garde sociologique, visant à expurger les considérations de nature biologique de l’argumentation sociologique.

Il est en un sens évident que la dimension humaine du phénomène social capte l’intérêt du chercheur : elle est la plus facilement perceptible pour lui. Il dispose par ailleurs du même langage ce qui en facilite l’accès, et elle est toujours là, face à lui, le concernant directement en tant que citoyen, en tant qu’individu socialisé. Mais ces raisons sont autant de murs qui trompent le regard du chercheur en quête d’objectivité et qui l’écarte de sa recherche d’une compréhension scientifique du monde social. Pour faciliter le travail de recherche, mais aussi pour faire tomber ces barrières morales, les scientifiques d’autres disciplines ont souvent été amenés, quand cela était possible, à sortir les phénomènes qui les intéressaient du contexte environnemental dans lequel ils étaient inscrits et à développer des outils pour aider à leurs études. C’est un passage presque obligé qui offre l’avantage pratique pour le chercheur de stabiliser le problème pour lui même et pour d’autres avant d’essayer de le résoudre. Et tant que le chercheur n’a pas développé de tels outils techniques, le savoir produit est toujours susceptible d’être remis en question par la subjectivité des regards portés sur un phénomène considéré. Des outils qui apparaissent donc, dans le cadre d’une science du social, comme les grands oubliés. Et si l’objet de la sociologie apparaît comme spécifique, ce n’est pas parce qu’il est spécifique, mais parce qu’il est un phénomène qui caractérise des individus auxquels s’applique un certain nombre de règles, notamment morales et légales. Des règles qui empêchent à juste titre de traiter les individus sociaux que nous sommes comme des objets. Cela doit-il pour autant constituer une spécificité du social et justifier une spécificité de la méthode ou de la démarche ? Non, c’est d’abord et avant tout la démonstration de la force de coercition bien réelle qu’exerce le social sur l’étude sociale elle-même. Une contrainte morale et légale qui impose de façon presque inconsciente aux chercheurs de ne pas accomplir le désenchantement final, ou le sacrilège ultime, de réduire ce qui fait notre « Grandeur », notre « Humanité », à rien d’autre que le fruit d’un processus naturel. Or c’est dans ce passage, ce franchissement de la barrière qui sépare l’ordre moral de l’ordre scientifique, que se joue le devenir d’une étude objective du social.

Des outils à la mesure d’une science du social pour dépasser l’obstacle épistémologique

Il découle de ce qui a été dit précédemment que la sociologie, en temps qu’étude scientifique du social, serait cette discipline dont les outils auront pour but de saisir, mesurer, quantifier et évaluer objectivement les pensées. Cela afin de mieux comprendre et expliquer ensuite, ce que leurs mises en adéquation situées dans un environnement donné est susceptible de produire comme conséquences pratiques spécifiques pour les corps engagés dans la production du phénomène étudié. Dès lors une question se pose nécessairement, comment saisir cette pensée ?

La pensée a une réalité objective. Même si le socle biologique qui la permet est encore peu compris, elle n’en reste pas moins contenue dans les limites objectives connues des processus spécifiques qui se jouent dans un espace cérébral, qu’il soit humain ou non. Une recherche véritablement scientifique du social ne pouvant se réaliser sur l’humain, le chercheur devra donc nécessairement déplacer son regard et réaliser sa recherche sur ce qui peut constituer la seule solution à son accomplissement : étudier d’autres corps qui soient en mesure de produire et de reproduire des propriétés sociales, qui ne soient pas humains ou « protégés » par les lois sociales ou morales qu’il s’impose à lui même. Des corps disposants tout comme lui de sens pour capter un environnement, d’un système cognitif capable de mémoriser et d’organiser les informations reçues, et de membres permettant d’agir pour s’adapter à un environnement en réponse aux informations reçues. En un premier temps, on pourrait considérer que déporter le regard sur l’étude objective d’animaux, dits sociaux, pourrait constituer une réponse satisfaisante. Elle l’est d’ailleurs sûrement et devra être une voie à explorer à l’avenir quoi qu’il arrive parce qu’elle sera riche d’enseignements ne serait-ce que par comparaison. Mais aujourd’hui d’autres pistes existent et l’une d’entre elle m’intéresse particulièrement : la robotique. On peut ainsi penser qu’une recherche sociologique pourrait tout à fait s’appuyer sur les connaissances techniques de plus en plus avancées, et sur le développement de plus en plus rapide, de ces dispositifs qui visent à reproduire le comportement humain.

Ainsi, en se focalisant sur la pensée comme moteur des processus sociaux, le sociologue s’ouvrirait des perspectives quant au franchissement possible de l’obstacle épistémologique que constitue généralement l’objet social. Et de la même façon qu’il est normal de produire des expériences en laboratoire, des recherches sur la pensée par la construction de corps robotiques visant à reproduire les conditions d’une telle émergence devrait permettre de reproduire, certes de façon artificielle, des phénomènes sociaux bien réels, commençant par le premier d’entre eux, fondateur, le langage. Accomplir de telles recherches serait essentiel pour comprendre les principes et les dynamiques propres aux phénomènes sociaux. Malheureusement, pour l’heure, la communication entre ces branches de recherches apparaît peu développée et seule l’initiative personnelle du chercheur semble laisser une éventuelle place au décloisonnement de disciplines qui auraient pourtant tout à gagner à leur association dans le cadre d’une démarche d’approfondissement des savoirs sur un objet commun.

De la production de savoirs à leurs mises en pratique… quelles attentes ?

La finalité première d’une telle démarche serait de comprendre objectivement, de pouvoir expliquer et donc de pouvoir anticiper ce qui constitue la genèse, le développement et la destruction d’un phénomène social à partir, par exemple, de l’étude de l’interaction recréé : robot-robot. Les extensions pratiques d’un tel savoir pourraient alors être affinées pour être adaptées aux interactions dans des environnements spécifiques qui intéressent l’homme, je pense notamment aux extensions industrielles de l’interaction humain-robot, mais aussi, plus importantes encore, aux interactions politiques humain-humain. Ce dernier stade nécessiterait, mais ce n’est pas l’objet de ce texte, le développement d’outils adaptés à la mesure et à la capacité de saisir l’ensemble des échanges symboliques que nous sommes capables de produire pour réaliser les phénomènes sociaux qui nous caractérisent et dont l’expression politique est peut-être son expression la plus aboutie. Une démarche qui devrait néanmoins, pour se réaliser, dépasser des craintes légitimes que feraient peser sur elle une telle extension politique, puisqu’elle impliquerait nécessairement de réaliser une entorse à la notion de « vie privée ».

Cela ne doit pas pour autant empêcher la poursuite d’une démarche de production de savoirs appliqués à d’autres corps. Le savoir n’est fondamentalement ni positif ni négatif, seule son utilisation politique et son inscription pratique dans un espace social sont susceptibles de le caractériser moralement. Gageons donc qu’une telle connaissance sur le social soit tout à la fois en mesure d’offrir ultérieurement une aide à la décision politique qu’une mise en garde à son utilisation. Pourquoi une mise en garde ? Parce que comme pour tout phénomène naturel, à une action sociale correspond nécessairement une réaction sociale d’égale ampleur et dont la maîtrise ne peut appartenir à un constituant du phénomène lui-même. En d’autres termes, une utilisation abusive d’un savoir social par une partie du groupe social sur une autre partie d’un même groupe social est vouée à subir les conséquences plus ou moins fortes et à plus ou moins long termes des effets secondaires non maîtrisés produit par l’action initiale. Par contre, là où une telle connaissance sociale pourrait avoir une utilisation effectivement totalitaire et donc discutable, serait la situation dans laquelle un groupe social imposerait son savoir sur un autre groupe social distinct pour l’amener à produire des phénomènes pour son seul intérêt. C’est notamment le problème qu’aime à soulever la littérature de science-fiction lorsqu’elle aborde l’interaction homme-robot. Car que se passerait-il si un jour des créatures à la fois produits de l’humanité, mais complètement intégrées à celle-ci ne pouvaient plus être considérées comme des « machines au service de », mais, dans l’esprit de leurs utilisateurs, comme des « esclaves dominés par ». Si effectivement la distinction ne pouvait plus être établie avec certitude, l’humanité serait confrontée à une tension sociale majeure, un dilemme sociologique d’une portée fondatrice pour son devenir et pour le devenir de ceux qu’elle a créé.

Conclusion : De l’artisanat à la science…

Mon objectif était de préciser ici ma critique à l’égard de la discipline sociologique telle qu’elle m’a été présentée lors de mon Master, mais aussi d’ouvrir ce que je crois devoir être un programme de recherche nécessaire au développement d’une recherche scientifique sur le social. Une voie dans laquelle il me semble que non seulement la discipline doit s’engager, mais dont je pense qu’elle participera de toute façon nécessairement au processus de rationalisation qu’exige la production de savoirs, portée par les évolutions sociales et techniques toujours plus exigeantes auxquelles elle est constamment confrontée. Le développement de la robotique et plus précisément de l’intelligence artificielle permettra et nécessitera la production d’un savoir scientifique sur ce que sont les principes moteurs des phénomènes dits sociaux. Par ailleurs, les outils qui permettraient de saisir la dimension spécifiquement humaine de ces phénomènes commencent eux aussi à exister et à se généraliser, même si leurs finalités ne sont toujours pas rationalisées pour répondre à un questionnement scientifique – je pense notamment au scandale récent qu’a suscité la mise en œuvre de l’outil d’espionnage/surveillance développé par la NSA. C’est pourquoi il revient clairement à la recherche sociologique de franchir le pas et de reprendre à son compte les capacités nouvelles que lui offrent les développements techniques actuels. Ce serait là un tournant pour la discipline, à l’image de celui qui l’a fait passer d’une étude « critique » à une étude « de la critique » ; un passage qui la ferait passer de l’étude de l’articulation de produits sociaux à l’étude de ce qu’est un produit social en lui-même. Une évolution qui devrait notamment l’amener, même si cela n’est que symbolique, à laisser enfin tomber le « logos » contenu dans l’étiquette qui la désigne – sociologie – pour que, à l’image des autres sciences naturelles telle que « la physique » ou « la chimie », elle prenne – enfin – le nom de cette dimension spécifique des phénomènes qu’elle se donne pour tâche d’étudier : Le Social (à moins que la définition littérale du terme, « discours sur le social », soit inversé pour devenir une étude du « social par le discours ». Le discours pouvant devenir ici le cadre général, lui même sous-divisé en langages spécifiques, désignant l’univers de cette production symbolique qui permet d’accéder à la pensée et donc aux phénomènes sociaux qui en découlent)

Je terminerai ce texte avec une analogie qui je crois traduira le sens général de ce texte : le discours, sa forme, son contenu est un produit social fruit de la pratique comme la ballerine est le fruit de la pratique de l’artisan cordonnier. Et en ce sens, le chercheur sociologue actuel ne se distingue pas fondamentalement de l’artisan. Quelle que soit la minutie de son travail ou de la démarche rationnelle qu’il met en œuvre, il ne s’intéresse pas tant à la compréhension de son objet, qu’à la production d’une chose, un discours ou une chaussure, qui soit en mesure de s’adapter le plus parfaitement possible à cet objet. Pour l’artisan il s’agira d’une chaussure s’adaptant à un pied, pour le sociologue il s’agira d’un discours s’adaptant a un phénomène social. Et l’un comme l’autre pourront discourir éternellement sur la forme de leur objet, sur ses nuances, ses contradictions, ses spécificités toujours situées, toujours contextualisées et pourront aussi confirmer avec insistance ce que le sociologue prend un étrange plaisir narcissique à s’affirmer pour lui même, que ce qu’il produit sera toujours dépendant de la subjectivité du regard qui est posé sur l’objet. Ainsi, la chaussure dépendra toujours du regard que le cordonnier posera sur le pied, autant que le discours sociologique dépendra toujours du regard que le sociologue posera sur le phénomène social qu’il étudie. Pour autant, on l’aura bien compris, cela ne permettra jamais de produire de savoirs supplémentaires sur l’objet en question, qu’il s’agisse du pied ou du phénomène social observé. Pour cela, il faut entamer une démarche complètement différente, une démarche que la sociologie a entamé au début de son histoire mais qu’elle semble avoir oublié depuis, la pratique du cordonnier comme celle du sociologue actuelle étant prisonnière à la fois des limites de l’expérience que lui procurent ses propres sens et de la finalité pratique qu’il vise.

C’est pourquoi, à la différence de l’artisan, le travail du scientifique sera toujours de développer ses sens par la production technique d’outils en mesure de lui donner accès à ce qu’il ne peut pas voir, à ce qu’il ne peut pas maîtriser sur son objet en le déplaçant ou se déplaçant lui même, et en mettant de côté toute dimension pratique. D’ailleurs, et c’est là un constat simple, mais au combien fondamental que, ce que l’individu n’a pas expérimenté, il ne peut le concevoir, et ce même si l’illusion imaginative dont nous dote notre cerveau laisse croire le contraire. Or le travail du scientifique vise justement d’abord et avant tout, grâce à ses outils, à repousser ses propres limites sensorielles pour étendre ses connaissances sur le monde et être ainsi en mesure de produire des savoirs nouveaux. Une orientation qui manque aujourd’hui à une démarche véritablement scientifique sur le social. La démarche actuelle qui vise à produire des concepts et des théories par la multiplication des objets d’observations et leurs mises en comparaison ouvre certes à une capacité interprétative, mais si elle constitue une démarche utile, elle est enfermé dans une démarche pratique qui est insuffisante pour répondre à un questionnement de science fondamental. Il faut donc que la sociologie actuelle sorte les phénomènes sociaux de leur environnement et c’est seulement par ce travail de détachement qu’il sera en mesure de décaler son regard sur son objet pour produire des savoirs et non des connaissances pratiques situées. Il lui faudra réaliser à la fois des expériences lui permettant de produire et de reproduire le social et élaborer des outils lui permettant de mesurer plus efficacement le social déjà existant ; et c’est dans cette articulation qu’une science du social se réalisera et que des avancées scientifiques sur ce qu’est le social, en soi, se réaliseront…

Retour sur un parcours de master…

Il y a un peu plus de deux ans, en octobre 2011, je faisais mon entrée au sein du parcours de sociologie générale de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Revenu tardivement aux études après une incursion en DEUG de sciences de la terre, d’un diplôme dans le domaine de l’image de synthèse et de 5 années  à essayer de trouver ma voie dans le monde du travail, il n’est pas peu de dire que mon retour aux études n’était pas pris à la légère. Il est vrai, l’obtention d’une bourse facilitait grandement ce choix. Mon objectif était alors de prendre la mesure de cette réorientation en validant chaque étape l’une après l’autre. Chaque devoir, chaque semestre, chaque année, était pris séparément. C’est avec cette démarche que je validais ma licence en 3 ans, accompagné d’une mention TB à laquelle mes précédents cursus scolaires ne m’avaient pas habitués. À l’issue de la licence j’avais alors le sentiment d’avoir rencontré une discipline qui peut-être, pour la première fois me plaisait véritablement. Cela étant, lors de ma dernière année de licence je commençais à tourner en rond et il devenait impératif pour moi d’aller voir ailleurs. C’est donc avec une certaine ambition, et aussi peut-être malheureusement avec certaines convictions que, après avoir regardé du côté de la formation d’Édimbourg, j’entrais à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Une école dédiée à la recherche qui, quand on est étudiant et que l’on choisit une université, avait le prestige d’avoir réuni et de réunir encore de grands noms de la recherche française en sciences sociales.

Les deux ans passés au sein de cette grande institution m’ont déçu. Non pas à cause de l’école en soi qui offre mille opportunités à l’étudiant désireux d’apprendre ; pas la première année non plus, certes, car la nouveauté de la situation, les rencontres que j’ai pu y faire ont été sans communes mesures avec celles que je pouvais espérer dans ma précédente université ; mais fait est qu’en deuxième année, non seulement le sentiment de tourner en rond réapparaissait avec force… mais celui-ci venait directement et frontalement perturber l’écriture même de mon mémoire en réinterrogeant ma place et mon orientation au sein du cursus suivi. Ainsi, d’une réussite certaine en licence, je passais aux affres du doute et de la remise en question en master. Quel était donc l’objet de ma recherche et quel était mon rôle à moi, en tant qu' »apprenti-chercheur » ? Qu’est ce que je voulais dire et pourquoi je voulais le dire ? Enfin, à quelle question fondamentale mon travail me permettait-il de répondre, ou au moins, permettait-il modestement de réinterroger ? Au terme de mon master, les questions restèrent sans réponses et le mémoire produit fut à la hauteur du blocage réflexif qui s’était noué : inabouti et très certainement d’une qualité médiocre*. Mon directeur m’indiquait pendant la soutenance y voir là un échec personnel, je lui en sais gré, néanmoins l’échec était d’abord et avant tout le mien.

Suite à cela j’ai eu le sentiment qu’en venant à l’EHESS, mon ambition, débordant les cadres de la place à laquelle l’étudiant classique se cantonne, avait créé une fracture, un schisme. L’étudiant est là pour apprendre et suivre les pas de ses prédécesseurs, pas d’en faire à sa tête… Cependant, quand on a le sentiment de ne plus rien apprendre et que, dans le même temps, on ne trouve pas d’accroches pratiques et intellectuelles pour développer ses propres aspirations, on se retrouve dans l’incapacité d’agir et de trouver des solutions. D’une certaine façon, je me retrouvais un peu comme l’âne de Buridan qui, dans une adaptation du récit initial, se trouve dans ce qui lui apparaît être un désert, à la fois affamé et assoiffé et qui, ne sachant où aller pour se nourrir, reste sur place tétanisé. Mis en incapacité de prendre une décision, il meurt de faim et de soif, alors même que tout autour de lui, caché derrière des dunes, des oasis luxuriantes existent. C’est à une telle situation d’indécision que j’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir été plongé alors que peut-être, la réalisation d’un pas de côté, m’aurait offert de nouveaux horizons.

Ce n’est donc pas en raison d’un soudain désintérêt pour la discipline, car s’il y a bien une chose dont je suis sûr aujourd’hui et dont j’étais sûr à l’époque, c’est de l’utilité et de l’intérêt indispensable de la sociologie et plus largement des sciences sociales dans le développement de nos institutions et pour l’amélioration de l’efficacité de nos systèmes d’organisation politique. Ce n’est pas non plus lié à une quelconque motivation personnelle puisque je suis et j’étais alors encore plus passionné que jamais par l’étude du social. Alors qu’est-ce qui a cloché ?

Si je n’arrivais plus à suivre le discours sociologique c’est parce que j’en étais venu à remettre en question la forme même de cette discipline, celle qui s’exprimait et que je lisais dans les articles et les livres, celle que j’entendais lors de mes rencontres avec les chercheurs ou même, de façon secondaire, par la voix de mes camarades. Il ne s’agit bien évidemment pas ici de critiquer la sociologie telle qu’elle se fait, mais seulement de coucher ici par écrit une prise de conscience : la discipline sociologique telle qu’elle m’était présentée n’était pas celle à laquelle j’aspirais. Et si j’embrassais avec force les problématiques générales qui font son objet, je ne partageais ni ses problématiques ni ses ambitions pratiques quotidiennes et sociales.

Au cœur de ce clivage, ce qui en constitue le nœud est, je crois, la façon dont on entend et que l’on désigne par la notion de « social ». Qu’est-ce qu’un phénomène social ? Lorsque Durkheim disait de la sociologie qu’elle doit expliquer le social par le social il faisait appel dans le même énoncé à deux définitions différentes du social. N’étant pas un connaisseur de Durkheim il serait présomptueux pour moi de dire ce que lui entendait par là, mais il me semble que la première assertion du mot « social » renvoyait au phénomène directement visible et perceptible par le chercheur. C’est à dire à des faits de sociétés en eux-mêmes et que par convenance on évitera d’appeler social pour le remplacer par la notion plus claire à mon avis de « sociétal » (En ce sens et par exemple on considérera le suicide comme un fait sociétal en ce qu’il est l’expression en société de nombreux facteurs, dont le facteur social), quant à la seconde notion de social utilisée par Durkheim elle ne peut selon moi que renvoyer a l’explication du phénomène, sociétal donc, par des lois que la recherche aura su développer et mettre au jour, qui relèvent très spécifiquement de cette dimension particulière que constitue le social. De la même manière, qu’un phénomène physique répond aux lois de la physique ou qu’un phénomène chimique aux lois de la chimie, le social répond aux lois du social. Jusque-là rien de bien étrange sauf que lorsqu’on aborde en sociologie la question de l’existence de lois, on aborde un sujet périlleux et il est peu de dire que comparativement à ce que l’on appel les sciences « dures », on se retrouve sur un terrain en friche. Pourquoi ?

À cela, il me semble que l’on peut déjà mettre en avant l’existence d’un cadre général (pour ce que j’ai pu en voir au cours de mon cursus) : je n’ai jamais rencontré une sociologie qui prenne véritablement le social comme objet de science au même titre que le scientifique issu des sciences classiques traite son objet. J’entends par là de traiter pleinement le social comme un phénomène naturel à part entière et distinct des autres champs scientifiques. Bien sûr, on explique qu’il y a une différence de taille, le sociologue ne peut pas faire d’expériences et ne peux pas détacher son objet du continuum environnemental comme le physicien ou le chimiste avec son laboratoire. Le problème c’est qu’une telle attitude entraine tout d’abord le chercheur à appliquer une qualité à son objet qui en réalité correspond aux limites sociales, morales, qui s’imposent en réalité à lui même et non à son objet ; mais aussi ensuite que de façon secondaire, il ne lui vient même pas à l’esprit qu’un développement technique pourrait lui permettre d’avancer et de réaliser, le projet général de rationalisation scientifique.

La sociologie, discipline encore jeune doit me semble t-il, comme toutes les sciences avant elle, lutter contre ces barrières morales qui l’empêchent de se réaliser pleinement en poursuivant ce processus de rationalisation. C’est à dire que tout en conservant et en s’assurant du respect de la morale commune qui lui offre un espace d’existence, elle s’attache à travailler cette frontière pour gagner en marge de manœuvre. A l’heure qu’il est, par ses méthodes, la recherche est encore trop sujette aux aléas des situations, au regard du chercheur, et à ce qui m’apparait comme le flou rhétorique et conceptuel d’une philosophie du social. Pour se faire science, elle devra inévitablement se focaliser sur la mise en œuvre de dispositifs, certainement perfectibles, qui lentement mais surement, lui permettrons de se détacher « émotionnellement » de son objet de recherche et de cadrer les effets que produisent continuellement la subjectivité du chercheur, enraciné dans les dynamiques internes de la discipline. Des dynamique internes dont j’ai souvent eu le sentiment qu’elles prenaient le dessus sur la capacité à véritablement décrire et comprendre les phénomènes dont le chercheur se saisi. Je trouve d’ailleurs souvent navrant d’entendre de la bouche de certains sociologues l’expression d’un combat contre la naturalité des phénomènes sociaux. Naturalité dont on ne sait jamais vraiment à quoi elle renvoie d’ailleurs. La critique de l’interprétation biologique a toute sa place dans le débat public, mais pas celle de la naturalité. Un peu comme si aujourd’hui, au sein même de la discipline, des forces sociales (que l’on pourrait qualifier de conservatrices) trouvaient ainsi leur expression et leur survit dans une lutte contre le processus de rationalisation scientifique.

Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de faire une critique de la discipline. Toute les disciplines scientifiques sont passées par là et il serait malvenu pour ne pas dire complètement absurde de la critiquer, si ce n’est pour jouer ce jeu social qui fait le lot quotidien des dynamiques humaines. Mais j’ai le sentiment que l’heure approche d’une transformation. Que ce qu’elle est aujourd’hui ne pourra pas tenir longtemps et qu’une scission apparaitra nécessairement entre ceux qui veulent aller au bout du processus de rationalisation du savoir sociologique et ceux qui lui préfèrent la démarche conceptuel et philosophique. Je ne désespère d’ailleurs pas qu’elle franchisse ce cap prochainement. Les outils techniques qui sont développés aujourd’hui ouvrent de nouveaux horizons et peuvent sans nul doute, s’ils étaient développés à des fins de recherche, offrir un bon en avant.

Car ce qui distingue l’objet de la sociologie de l’objet des autres sciences, ce n’est pas tant sa nature que le regard que ceux qui constituent la discipline porte sur lui. Ce regard doit changer et ce regard, j’en fait le pari, changera. Pourquoi ? Par nécessité d’abord, mais aussi par intéret social et pratique d’une effectivité toujours plus grande de ses énoncés, pour ceux qui la pratique et pour ceux qui s’appuient sur ces derniers pour agir.

Faire de la sociologie une science à l’égal des autres sciences naturelles voilà tout un programme. Et sans nécessairement y voir là une avancée bénéfique pour l’humanité, du point de vue de la compréhension et de la maitrise de ce qui fait de nous des êtres humains en société, la sociologie réaliserait, j’en suis sûr, un indéniable progrès…

* Je ne désespère pas de reprendre très prochainement mes différents travaux et données d’enquêtes pour rendre justice à la confiance, au temps et à l’énergie de ceux que j’ai pu rencontrés lors de mes enquêtes. De ceux qui m’ont accompagné et qui ont accepté de répondre à mes nombreuses questions… Reprendre ce blog est un moyen, comme un autre, de trouver l’énergie à un tel projet.

P.S : Cela fait plus de 2 ans que je n’avais pas écrit sur ce blog. Dans mon prochain billet je reviendrai plus précisément sur les attendus de ce que serait selon moi une recherche pleinement scientifique et rationalisé des phénomènes sociaux. Cela étant, la nécessité de travailler et les vicissitudes de la vie peuvent avoir raison de mes ambitions d’écritures, je ne saurais donc prévoir à l’avance la publication de cette future note. Dans un mois ? Plus ? Quoi qu’il en soit, le plus tôt sera le mieux.

Bonnes fêtes de fin d’année et une bonne nouvelle année 2012 !

Bonjour à tous,

Je n’ai pas eu beaucoup de temps à consacrer à mon blog depuis son ouverture. Mon dernier article commence d’ailleurs à remonter à une époque lointaine… mais ça y est, j’ai (enfin) trouvé un appartement à Paris et je suis (enfin) installé, j’espère donc pouvoir m’y consacrer plus souvent.

D’ici là et en attendant, j’espère que vous avez bien profité des fêtes et que vous êtes prêt pour une année qui s’annonce périlleuse…

Bonne année 2012 à tous !

Un dessin de Kristian : http://kristian.cartoon.free.fr/