Retour sur un parcours de master…

Il y a un peu plus de deux ans, en octobre 2011, je faisais mon entrée au sein du parcours de sociologie générale de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Revenu tardivement aux études après une incursion en DEUG de sciences de la terre, d’un diplôme dans le domaine de l’image de synthèse et de 5 années  à essayer de trouver ma voie dans le monde du travail, il n’est pas peu de dire que mon retour aux études n’était pas pris à la légère. Il est vrai, l’obtention d’une bourse facilitait grandement ce choix. Mon objectif était alors de prendre la mesure de cette réorientation en validant chaque étape l’une après l’autre. Chaque devoir, chaque semestre, chaque année, était pris séparément. C’est avec cette démarche que je validais ma licence en 3 ans, accompagné d’une mention TB à laquelle mes précédents cursus scolaires ne m’avaient pas habitués. À l’issue de la licence j’avais alors le sentiment d’avoir rencontré une discipline qui peut-être, pour la première fois me plaisait véritablement. Cela étant, lors de ma dernière année de licence je commençais à tourner en rond et il devenait impératif pour moi d’aller voir ailleurs. C’est donc avec une certaine ambition, et aussi peut-être malheureusement avec certaines convictions que, après avoir regardé du côté de la formation d’Édimbourg, j’entrais à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Une école dédiée à la recherche qui, quand on est étudiant et que l’on choisit une université, avait le prestige d’avoir réuni et de réunir encore de grands noms de la recherche française en sciences sociales.

Les deux ans passés au sein de cette grande institution m’ont déçu. Non pas à cause de l’école en soi qui offre mille opportunités à l’étudiant désireux d’apprendre ; pas la première année non plus, certes, car la nouveauté de la situation, les rencontres que j’ai pu y faire ont été sans communes mesures avec celles que je pouvais espérer dans ma précédente université ; mais fait est qu’en deuxième année, non seulement le sentiment de tourner en rond réapparaissait avec force… mais celui-ci venait directement et frontalement perturber l’écriture même de mon mémoire en réinterrogeant ma place et mon orientation au sein du cursus suivi. Ainsi, d’une réussite certaine en licence, je passais aux affres du doute et de la remise en question en master. Quel était donc l’objet de ma recherche et quel était mon rôle à moi, en tant qu'"apprenti-chercheur" ? Qu’est ce que je voulais dire et pourquoi je voulais le dire ? Enfin, à quelle question fondamentale mon travail me permettait-il de répondre, ou au moins, permettait-il modestement de réinterroger ? Au terme de mon master, les questions restèrent sans réponses et le mémoire produit fut à la hauteur du blocage réflexif qui s’était noué : inabouti et très certainement d’une qualité médiocre*. Mon directeur m’indiquait pendant la soutenance y voir là un échec personnel, je lui en sais gré, néanmoins l’échec était d’abord et avant tout le mien.

Suite à cela j’ai eu le sentiment qu’en venant à l’EHESS, mon ambition, débordant les cadres de la place à laquelle l’étudiant classique se cantonne, avait créé une fracture, un schisme. L’étudiant est là pour apprendre et suivre les pas de ses prédécesseurs, pas d’en faire à sa tête… Cependant, quand on a le sentiment de ne plus rien apprendre et que, dans le même temps, on ne trouve pas d’accroches pratiques et intellectuelles pour développer ses propres aspirations, on se retrouve dans l’incapacité d’agir et de trouver des solutions. D’une certaine façon, je me retrouvais un peu comme l’âne de Buridan qui, dans une adaptation du récit initial, se trouve dans ce qui lui apparaît être un désert, à la fois affamé et assoiffé et qui, ne sachant où aller pour se nourrir, reste sur place tétanisé. Mis en incapacité de prendre une décision, il meurt de faim et de soif, alors même que tout autour de lui, caché derrière des dunes, des oasis luxuriantes existent. C’est à une telle situation d’indécision que j’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir été plongé alors que peut-être, la réalisation d’un pas de côté, m’aurait offert de nouveaux horizons.

Ce n’est donc pas en raison d’un soudain désintérêt pour la discipline, car s’il y a bien une chose dont je suis sûr aujourd’hui et dont j’étais sûr à l’époque, c’est de l’utilité et de l’intérêt indispensable de la sociologie et plus largement des sciences sociales dans le développement de nos institutions et pour l’amélioration de l’efficacité de nos systèmes d’organisation politique. Ce n’est pas non plus lié à une quelconque motivation personnelle puisque je suis et j’étais alors encore plus passionné que jamais par l’étude du social. Alors qu’est-ce qui a cloché ?

Si je n’arrivais plus à suivre le discours sociologique c’est parce que j’en étais venu à remettre en question la forme même de cette discipline, celle qui s’exprimait et que je lisais dans les articles et les livres, celle que j’entendais lors de mes rencontres avec les chercheurs ou même, de façon secondaire, par la voix de mes camarades. Il ne s’agit bien évidemment pas ici de critiquer la sociologie telle qu’elle se fait, mais seulement de coucher ici par écrit une prise de conscience : la discipline sociologique telle qu’elle m’était présentée n’était pas celle à laquelle j’aspirais. Et si j’embrassais avec force les problématiques générales qui font son objet, je ne partageais ni ses problématiques ni ses ambitions pratiques quotidiennes et sociales.

Au cœur de ce clivage, ce qui en constitue le nœud est, je crois, la façon dont on entend et que l’on désigne par la notion de "social". Qu’est-ce qu’un phénomène social ? Lorsque Durkheim disait de la sociologie qu’elle doit expliquer le social par le social il faisait appel dans le même énoncé à deux définitions différentes du social. N’étant pas un connaisseur de Durkheim il serait présomptueux pour moi de dire ce que lui entendait par là, mais il me semble que la première assertion du mot "social" renvoyait au phénomène directement visible et perceptible par le chercheur. C’est à dire à des faits de sociétés en eux-mêmes et que par convenance on évitera d’appeler social pour le remplacer par la notion plus claire à mon avis de "sociétal" (En ce sens et par exemple on considérera le suicide comme un fait sociétal en ce qu’il est l’expression en société de nombreux facteurs, dont le facteur social), quant à la seconde notion de social utilisée par Durkheim elle ne peut selon moi que renvoyer a l’explication du phénomène, sociétal donc, par des lois que la recherche aura su développer et mettre au jour, qui relèvent très spécifiquement de cette dimension particulière que constitue le social. De la même manière, qu’un phénomène physique répond aux lois de la physique ou qu’un phénomène chimique aux lois de la chimie, le social répond aux lois du social. Jusque-là rien de bien étrange sauf que lorsqu’on aborde en sociologie la question de l’existence de lois, on aborde un sujet périlleux et il est peu de dire que comparativement à ce que l’on appel les sciences "dures", on se retrouve sur un terrain en friche. Pourquoi ?

À cela, il me semble que l’on peut déjà mettre en avant l’existence d’un cadre général (pour ce que j’ai pu en voir au cours de mon cursus) : je n’ai jamais rencontré une sociologie qui prenne véritablement le social comme objet de science au même titre que le scientifique issu des sciences classiques traite son objet. J’entends par là de traiter pleinement le social comme un phénomène naturel à part entière et distinct des autres champs scientifiques. Bien sûr, on explique qu’il y a une différence de taille, le sociologue ne peut pas faire d’expériences et ne peux pas détacher son objet du continuum environnemental comme le physicien ou le chimiste avec son laboratoire. Le problème c’est qu’une telle attitude entraine tout d’abord le chercheur à appliquer une qualité à son objet qui en réalité correspond aux limites sociales, morales, qui s’imposent en réalité à lui même et non à son objet ; mais aussi ensuite que de façon secondaire, il ne lui vient même pas à l’esprit qu’un développement technique pourrait lui permettre d’avancer et de réaliser, le projet général de rationalisation scientifique.

La sociologie, discipline encore jeune doit me semble t-il, comme toutes les sciences avant elle, lutter contre ces barrières morales qui l’empêchent de se réaliser pleinement en poursuivant ce processus de rationalisation. C’est à dire que tout en conservant et en s’assurant du respect de la morale commune qui lui offre un espace d’existence, elle s’attache à travailler cette frontière pour gagner en marge de manœuvre. A l’heure qu’il est, par ses méthodes, la recherche est encore trop sujette aux aléas des situations, au regard du chercheur, et à ce qui m’apparait comme le flou rhétorique et conceptuel d’une philosophie du social. Pour se faire science, elle devra inévitablement se focaliser sur la mise en œuvre de dispositifs, certainement perfectibles, qui lentement mais surement, lui permettrons de se détacher "émotionnellement" de son objet de recherche et de cadrer les effets que produisent continuellement la subjectivité du chercheur, enraciné dans les dynamiques internes de la discipline. Des dynamique internes dont j’ai souvent eu le sentiment qu’elles prenaient le dessus sur la capacité à véritablement décrire et comprendre les phénomènes dont le chercheur se saisi. Je trouve d’ailleurs souvent navrant d’entendre de la bouche de certains sociologues l’expression d’un combat contre la naturalité des phénomènes sociaux. Naturalité dont on ne sait jamais vraiment à quoi elle renvoie d’ailleurs. La critique de l’interprétation biologique a toute sa place dans le débat public, mais pas celle de la naturalité. Un peu comme si aujourd’hui, au sein même de la discipline, des forces sociales (que l’on pourrait qualifier de conservatrices) trouvaient ainsi leur expression et leur survit dans une lutte contre le processus de rationalisation scientifique.

Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de faire une critique de la discipline. Toute les disciplines scientifiques sont passées par là et il serait malvenu pour ne pas dire complètement absurde de la critiquer, si ce n’est pour jouer ce jeu social qui fait le lot quotidien des dynamiques humaines. Mais j’ai le sentiment que l’heure approche d’une transformation. Que ce qu’elle est aujourd’hui ne pourra pas tenir longtemps et qu’une scission apparaitra nécessairement entre ceux qui veulent aller au bout du processus de rationalisation du savoir sociologique et ceux qui lui préfèrent la démarche conceptuel et philosophique. Je ne désespère d’ailleurs pas qu’elle franchisse ce cap prochainement. Les outils techniques qui sont développés aujourd’hui ouvrent de nouveaux horizons et peuvent sans nul doute, s’ils étaient développés à des fins de recherche, offrir un bon en avant.

Car ce qui distingue l’objet de la sociologie de l’objet des autres sciences, ce n’est pas tant sa nature que le regard que ceux qui constituent la discipline porte sur lui. Ce regard doit changer et ce regard, j’en fait le pari, changera. Pourquoi ? Par nécessité d’abord, mais aussi par intéret social et pratique d’une effectivité toujours plus grande de ses énoncés, pour ceux qui la pratique et pour ceux qui s’appuient sur ces derniers pour agir.

Faire de la sociologie une science à l’égal des autres sciences naturelles voilà tout un programme. Et sans nécessairement y voir là une avancée bénéfique pour l’humanité, du point de vue de la compréhension et de la maitrise de ce qui fait de nous des êtres humains en société, la sociologie réaliserait, j’en suis sûr, un indéniable progrès…

* Je ne désespère pas de reprendre très prochainement mes différents travaux et données d’enquêtes pour rendre justice à la confiance, au temps et à l’énergie de ceux que j’ai pu rencontrés lors de mes enquêtes. De ceux qui m’ont accompagné et qui ont accepté de répondre à mes nombreuses questions… Reprendre ce blog est un moyen, comme un autre, de trouver l’énergie à un tel projet.

P.S : Cela fait plus de 2 ans que je n’avais pas écrit sur ce blog. Dans mon prochain billet je reviendrai plus précisément sur les attendus de ce que serait selon moi une recherche pleinement scientifique et rationalisé des phénomènes sociaux. Cela étant, la nécessité de travailler et les vicissitudes de la vie peuvent avoir raison de mes ambitions d’écritures, je ne saurais donc prévoir à l’avance la publication de cette future note. Dans un mois ? Plus ? Quoi qu’il en soit, le plus tôt sera le mieux.

3 comments

  1. J’ai passé deux années à l’ehess, deux années intéressantes mais qui n’ont pas abouti à un travail de recherche. Cela pour plusieurs raisons
    mais notamment parce que j’ai également été déçu de l’approche proposée de l’apprentissage et de la conception de la socio.
    D’après ce que tu expliques, j’ai l’impression qu’on est d’accord sur l’ambiguïté d’une sociologie qui oublie ou qui voudrait
    oublier la position du chercheur et son impact sur son terrain et donc sur ses analyses.
    Mais là ou tu proposes de davantage(complètement?) objectiver pour corriger le tir, il me semble qu’il faut au contraire
    assumer complètement cette non-objectivité, tout en approfondissant le travail réflexif.
    C’est à dire se rappeler que le chercheur est avant tout un acteur social au même titre que les individus qu’il étudie
    et qu’il ne peut simplement pas se placer en observateur objectif comme dans les sciences classiques, car toutes
    ses actions ou non-actions auront un impact sur son objet d’étude.
    Et on retrouve le débat sur la sociologie critique, que je ne connais que dans les grandes lignes. Mais pour moi l’analyse du social ne peut être dissociée d’une posture politique car peu importe le point de vue, il sera nécessairement situé
    dans un parcours personnel, un projet ou même une pratique (professionnelle par exemple: on voit facilement l’importance d’associer des travailleurs sociaux
    aux recherches sur des objets qui sollicitent au quotidien leur réflexivité).
    Pour revenir à la question de l’enseignement de la sociologie, je ne propose pas de jeter les étudiants bêtement
    sur un terrain, mais de les aider à travers la pratique et l’observation à développer leur réflexivité, à se prendre eux-même comme matériaux de recherche.

    Qu’en penses-tu ?

    En me renseignant rapidement sur la sociologie critique, je suis tombé sur un article de Jean De Munck qui dit, je cite:
    "À ce problème logique s’ajoutent des raisons morales 4. Dans la mesure où les croyances des acteurs sont produites et reproduites au sein d’une forme de vie, un jugement évaluatif du sociologue ne pourrait être qu’impérialiste. Cela peut être justifié pour deux raisons. D’une part, on peut soutenir qu’il n’y a pas de vérité objective, que toute croyance est relative au contexte au sein duquel elle se forme – en ce y compris la croyance dans l’objectivité de la science, notamment sociologique (ou anthropologique). L’autre position est plus nuancée. Elle ne consiste pas à nier que la croyance du sociologue soit plus objective que celle de l’acteur ou que certaines valeurs soient plus valides que d’autres. Mais elle conteste le droit du sociologue à perturber les conditions de reproduction d’une forme de vie.

    Je soutiendrais volontiers qu’une sociologie devient critique, au sens non générique, mais spécifique du terme, lorsqu’elle tente de réfuter ces deux positions fondamentales, épistémologique et morale." *

    >>sur "les conditions de reproduction d’une forme de vie", je ne suis pas sûr d’avoir bien saisi mais à moi aussi de me préciser maintenant.

    Bonne soirée !
    Nicolas

    *le texte en entier :http://sociologies.revues.org/3576

    1. Bonsoir Nicolas

      Évidemment la curiosité m’a amené à lire ton commentaire plus rapidement que prévu d’où la nécessité de te répondre tout aussi rapidement. Mon prochain billet (en cours d’écriture) précisera ce que j’attends aujourd’hui de la sociologie mais je peux déjà éclaircir certains points par rapport à tes remarques.

      Comme tu l’as compris il me semble effectivement non seulement utile mais nécessaire d’objectiver le social, plus que ne le fait la sociologie actuellement. pourquoi ? Parce que j’ai le sentiment que sans cette objectivation elle n’explique rien et reste à la surface des choses. Elle en reste a une dimension politique des phénomènes qui a certes un intérêt social mais qui n’a, à mon sens, aucun intérêt scientifique à proprement parler. D’ailleurs, selon moi la sociologie se met dans une ambiguïté totale en s’inscrivant dans un champ qu’elle appel celui des "sciences sociales" alors que dans le même temps elle s’affirme distincte des sciences de la nature. C’est une contradiction dans les termes. La science ne peut que traiter de la nature, ou alors il ne s’agit pas de science.

      Tu évoques de ton côté la nécessité d’assumer enfin pleinement une non-objectivité du chercheur. Tu l’auras compris, ce que tu proposes n’a pas grand chose à voir avec mon orientation, voir même va en sens contraire. Pour tout te dire, en première année j’avais écris un projet de thèse en proposant de me prendre pour objet ; en mettant en œuvre une démarche de journal sur moi même dans lequel j’aurais noté mes pratiques, mes actions, mes contraintes, mes doutes, mes sentiments etc… pour essayer de rendre compte comment tout cela s’inscrit dans l’édification sociale d’une trajectoire personnelle. Lorsque la personne à laquelle j’ai demandé son avis sur ce projet m’a proposé de m’orienter vers celui qui était alors mon directeur de Master, j’ai laissé tombé. J’aurais pu reprendre ce projet depuis mais la démotivation qui m’avait gagnée lors de la deuxième année a eu raison de mon intention. Et surtout avec qui mener un tel projet ? A partir du moment où il me fallait un directeur de thèse je n’avais pas envie qu’il soit un directeur fantôme ou qu’il m’impose sa vision de la sociologie. Cela reste donc un travail à réaliser.

      Néanmoins pour revenir à ton orientation telle que tu la présente, cela me pose problème. Bien sûr que le chercheur est un acteur social et bien sûr que sa subjectivité interfère sur son interprétation du monde, mais à partir du moment où d’après ses études, un chercheur est capable de prédire les conséquences d’une action. La chute d’un corps, la trajectoire d’un boulet de canon, à partir du moment qu’à partir des savoirs produits l’humanité peut voler, aller sur la lune, etc… la subjectivité du chercheur a un intérêt mais purement de forme. Que l’on appel une table une table et pas une chaise ou inversement… peu importe, du moment que tous le monde se met d’accord pour désigner une chose par un nom. C’est le flou des définitions et des interprétations qui tue la production des savoirs. La connaissance du monde, malgré qu’elle soit produite par des subjectivités, reste néanmoins objective… jusqu’à ce qu’éventuellement un nouveau problème se pose. Galilée a fait de la science et a trouvé les lois de la gravité. C’est un savoir objectif et vrai sur terre. Mais dés qu’on s’éloigne, la loi qu’il avait écrite n’était plus valable. Elle était objective et suffisante d’un point de vue terrestre mais dés lors qu’on s’éloignait de la terre pour étudier des étoiles elle n’était plus fiable et devenait subjective parce qu’attaché au point de vue terrestre. Il a fallut un Einstein pour incorporer la loi de Galilée à une loi plus générale capable de prendre en compte la différence d’échelle… Mais c’est ça la science et c’est en ça qu’elle progresse malgré les subjectivités. Elle ne remet pas en question la subjectivité, elle la précise à chaque nouveau pas en avant. A chaque variation inattendue dans un espace que l’on pensait maîtriser la science a des recherches à produire. En social, il y a une nécessité d’objectiver le réel et notamment de produire une objectivité de la subjectivité. C’est en cela que la sociologie m’intéresse comme science.

      L’incapacité du chercheur en sciences sociale à adopter une posture objective, que j’ai entendu ô combien de fois, est à mon sens une illusion dans laquelle, j’en suis persuadé , les sociologues se complaisent. A la fois parce que cela leur permet d’affirmer une distinction de nature entre les sciences de la nature et les sciences sociales ; mais cela leur permet aussi de profiter de la dynamique propre au champ intellectuel qui n’a pas besoin d’étudier le réel, ou alors seulement comme prétexte, pour s’appuyer avant tout sur l’agencement internes des discours et la capacité et la performance de ces acteurs à tenir des arguments plus ou moins ingénieux et complexes ; enfin et surtout, c’est une posture qui est permise à la fois par l’incapacité technique à se doter d’outil suffisamment puissant pour collecter les données nécessaires (de moins en moins vrai si l’on en croit l’existence de la NSA) et en même temps ne pas affronter les inévitables barrières morales qui se dresseraient devant l’imaginaire totalitaire (et déterministe) que pourrait faire penser l’existence de tels outils. D’ailleurs quand tu dis que l’observateur sociologue interfère nécessairement avec son objet d’étude, c’est vrai, mais seulement parce que nos méthodes d’enquêtes sont archaïques. Place des caméras et des micros invisibles, des systèmes automatiques qui comptent chaque fois qu’une action est effectuée sans que les acteurs n’en ait conscience et tu auras une capacité de recherche et d’observer des situations sans en interférer le déroulement. Comme je le dis dans mon billet ce n’est pas un problème de nature de l’objet qu’un problème de regard. Les sociologues ne prennent pas au sérieux leur objet au même sens que le prendrai un scientifique des sciences naturelles. Il y a une explication à cela et je pourrais dire que c’est la un mécanisme social très simple dans les grandes lignes qui est à l’œuvre. Mais bon, fait est que le statut-quo actuelle de la sociologie me semble résolument attaché à l’espace social qu’il s’est construit et qui est encore à l’heure actuelle celui qui lui est le plus confortable… pour l’instant… mais pour combien de temps encore, là est toute la question. Je suis persuadé qu’on arrive près de la fin.

      Pour terminer et simplement pour revenir sur l’extrait du texte de Jean De Munck que tu cites, il me pose un gros problème, celui du relativisme des savoirs produit qu’il sous-entend. Si c’était le cas les sociétés humaines n’existeraient tout simplement pas, elles n’auraient pas de fondement stable puisque relatif aux situations. Or preuve est, s’il en est, qu’il existe des bases stables objectives qui soutiennent le social, son existence et l’agencement des corps qui les constituent. Les individus sont capables de négocier, de s’accorder et ou de travailler ensemble, cette capacité n’est pas subjective, elle est profondément attachée à une réalité matérielle du réel.

      Pour ce qui est de la croyance, bien sûr que la croyance n’est pas objective, la croyance pris comme telle est une catégorie réifiée qui n’a aucune existence propre. C’est un mot valise sans contenu. Alors bien sûr et on a donc beau jeu de dire ensuite qu’elle est subjective. C’est un paradoxe rhétorique ou pour répondre par une expression « un poisson qui se mort la queue ».

      Concernant la deuxième position qu’il évoque, il mélange décidément la vocation scientifique et la vocation politique du chercheur. La vocation scientifique réside dans la production de savoirs indépendamment des conséquences. Le chercheur n’a pas vocation à dire ce qui est bien ou mal, ce qui est mieux ou pire, il n’a que pour simple vocation de dire ce qu’il en est de la réalité. Que cela plaise/déplaise n’est pas son affaire. Pour ce qui est du sociologue politique, de ce sociologue critique donc, qui est un acteur engagé dans la société, soyons clair, il ne porte plus la casquette du scientifique mais celle de l’expert, voir de l’ingénieur social s’il s’implique dans les transformations, comme il y a des ingénieurs qui étudient des moteurs pour comprendre pourquoi ces derniers marchent ou ne marchent pas ou si on peut les améliorer. Il ne produit et ne vise aucunement à produire des savoirs fondamentaux mais à appliquer des savoirs acquis pour comprendre des situations spécifiques et/ou offrir des solutions pour modifier, si ce n’est améliorer ce que cet auteur appel les "formes de vie". Ce n’est pas du tout le même boulot et pas du tout la même finalité. Mélanger les deux est d’ailleurs pour une bonne partie ce qui pose un problème majeur à la sociologie d’aujourd’hui.

      D’ailleurs je n’ai jamais compris ce que voulais dire une sociologie critique. C’est une expression qui n’a pas de sens ou alors ça veut dire qu’on a vidé la sociologie de son sens. La sociologie qui se fait science et n’a pas besoin d’être critique pour la simple raison que produire des savoirs remet inévitablement en cause des croyances qui servaient à certains acteurs pour assurer leur position sociale. Inévitablement la recherche est critique dans sa nature même. Dans cette expression je ne peux voir que le lapsus révélateur d’une discipline qui inconsciemment se rend compte qu’elle ne propose pas des vrais savoirs et qu’elle doit donc se faire critique pour ajouter cet touche d’engagement supplémentaire pour affirmer la véracité des savoirs qu’elle produit. Des savoirs qui ne se suffiraient donc pas à eux-mêmes… tellement significatif…

      Enfin, je vois que je suis déjà entrain de m’étaler dans ma réponse et il vaut mieux que je m’arrête maintenant. Mais peut-être déjà ma position te paraîtra plus clair que celle exprimée dans mon billet. Suite donc au prochain épisode, dans mon prochain billet qui reviendra sur le sujet.

      Amicalement,

      Ryder

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