La « Olà ! » : Questionnements autour d’un mouvement collectif.

(Désolé pour la piètre qualité de la vidéo, c’est ce qui arrive quand on a un pauvre vieux téléphone. Cela devrait s’arranger dans le cours de l’année)

Le 11 novembre dernier se déroulait le match amical France-USA. Un match gagné par la France et qui en soi n’avait pas grand intérêt compte tenu du peu d’enjeu. Mais, comme tout match dans un stade quasiment rempli, il a été le théâtre l’expression des émotions que l’on peut attendre de ce type de rencontre.

Il s’avère que j’étais présent dans le Stade de France à ce moment, ce fut donc une occasion unique d’observer l’ambiance telle qu’elle se construit au cours du match, et notamment comme le montre la vidéo ci-dessus, à l’occasion de la « Olà ! ». A l’image de mon précédent article, on est là aussi confronté à un phénomène de masse particulièrement séduisant sur le plan esthétique : Une vague humaine, fruit du mouvement coordonné de multiples actions individuelles. Mais la « Olà ! » est devenu un lieu commun de la rencontre sportive, je trouve donc intéressant d’interroger ici son émergence.

Pour qu’il y ait « Olà ! » encore faut-il qu’il y ait une raison située, un initiateur qui sera ensuite imité par les autres. Or justement à quelques mètres de moi au cours du match, un spectateur essaiera par deux fois de lancer une « Olà ! ». Comment s’y est-il pris ? Le spectateur s’est levé puis s’est retourné pour faire face à la tribune. Il a ensuite essayé d’expliquer son projet au maximum de spectateurs autour de lui malgré un niveau sonore d’ambiance qui rendait difficile la communication. Il a enfin mimé le geste afin de confirmer son intention auprès des autres. Il tentera par deux fois de lancer le mouvement, semble t-il sans succès. Néanmoins, alors même que sa seconde tentative est, ou semble être un échec, une « Olà ! » démarre un peu plus loin. Est-ce un autre « initiateur » qui a réussi dans son entreprise ou est-ce le même mouvement, masqué par la distance qui nous a empêché de faire le lien entre notre action et la « Olà ! » ? Je ne sais pas.

On peu supposer qu’une part importante des spectateurs en connaissent le principe et sont donc capable d’agir comme il se doit lorsqu’ils sont sollicités pour y participer. Il est donc possible que ce soit notre action qui ait lancé le mouvement mais rien n’est moins sûr. Ce qui est sûr, c’est la part ludique de cette action. Le spectateur participe et contribue à l’ambiance joyeuse de la rencontre sportive, c’est donc un moyen qui lui permet à la fois d’exprimer ses émotions sur un plan individuel mais aussi de contribuer à une action collective.

Face à cela, il y a la contrainte suscité par la raison première de sa présence, qui attire une bonne part de son attention, le match. Agir et réagir à une « Olà ! » demande de l’attention. Une fois lancée, il faut pouvoir se lever au meilleur moment du passage de la vague. Il serait ainsi « ridicule » de se lever trop tôt ou trop tard. Une tension se crée donc sur cet instant à ne pas rater, car à moins d’être totalement détaché de l’environnement, il « ne faudrait pas » ne pas se lever ». D’ailleurs, à ce propos, avant que la vague arrive, les spectateurs tapent des pieds de plus en plus fort au fur et à mesure que cette dernière approche. On peut penser que le fait de taper des pieds, au delà d’être un acte d’ « esthétique » sonore, est aussi une forme d’évacuation de la tension liée à l’attention de plus en plus grande avec l’approche de la vague. De même, on peut penser que cela va permettre de maximiser l’attention et l’engagement du plus grand nombre pour l’action individuelle et collective que va nécessiter la « Olà ! » : se lever (dans un mouvement ample) et se rasseoir .

D’une certaine façon, le spectateur est contraint de se lever. Une contrainte qui n’est pas nécessairement ressentie comme telle puisque la « Olà ! » est une contrainte « positive » qui vise d’abord à partager son émotion avec les autres ; et si le spectateur s’est déplacé pour être présent à cet évènement, à moins d’avoir été obligé, il est déjà dans une perspective d’accepter toute action qui maximisera son succès. Il sait déjà que le match fera appel à son engagement (à suivre le match et éventuellement à soutenir une équipe en particulier), à sa passion (du jeu et pour le jeu) et donc à ses émotions (de joies et/ou de colères pour les actions de jeu). De même, on vient rarement seul à un match, 0n peut donc suggérer que le fait de participer à un tel évènement avec des personnes avec qui on a des affinités particulières, amicales et/ou familiales (mais aussi membre du même club ou du même groupe de supporter par exemple), maximise cette nécessité du geste. Celui du groupe qui est le plus en phase avec le moment attirant à lui ceux avec qui il partage un lien d’affinité ou ceux avec qui il se sent le plus proche, dans l’exécution du geste. Ainsi, l’environnement général et les incitations liées aux affinités particulières des uns pour les autres, encourageraient à se joindre au mouvement et donc à la réalisation de la « Olà ! » .

En ce sens, ne pas participer à la « Olà ! » constituerait une négation des raisons même de sa propre présence. Et le fait de ne pas se lever, même si ce ne serait pas pour autant réprimé physiquement, compte-tenu du contexte, cette dissonance de comportement ne pourrait être considérée par les autres que comme temporaire, s’expliquant par le jeune âge, l’inexpérience et/ou une méconnaissance de la situation. Les autres acceptant et reconnaissant alors ce manque pour s’expliquer la non-participation à l’action. Mais cela ne saurait être qu’un encouragement à palier ce manque. Dans une situation que l’on qualifierait de « normal », le fait de ne pas participer à la « Olà ! » et de refuser d’y participer, aurait de fortes chances de paraître incompréhensible, voir d’être pris comme un geste de défis et de contestation de l’ambiance collective voir de sa propre action individuelle.

En soi, le phénomène de « Olà ! » n’est pas pour autant expliqué. Je suis parti du présupposé que les codes de cette action sont aujourd’hui intégrés par la majorité des spectateurs, y compris ceux qui ne suivent que de façon épisodique des rencontres sportives. Cela étant, si on peut comprendre la formation de la vague, il semble qu’elle se déroule toujours dans une direction spécifique (soit de droite à gauche, soit de gauche à droite) pourtant lorsqu’elle est lancée la vague est potentiellement omnidirectionnelle (et donc partir de droite à gauche et de gauche à droite), comme une goutte qui tombe sur une surface liquide et crée une vague qui s’étend dans toutes les directions. Pourquoi alors constate t-on bien souvent, pour ne pas dire toujours, que la vague ne va que dans un sens ? et au final pourquoi n’y aurait-il pas émergence de deux vagues tournoyants en sens contraires ? Les vidéos que j’ai pu voir jusqu’à présent ne présentent toujours qu’une vague. Comment l’expliquer et comment penser le choix de la direction alors qu’il ne semble pas y avoir de consignes concrètes en ce sens ?

J’ai tendance à y voir là deux explications conjointes, la première est que deux vagues nécessiteraient beaucoup plus d’attention de la part du spectateur qui est déjà concentré sur une rencontre sportive. Il y aurait donc là à mon avis une première raison liée à une limitation cognitive dans l’attribution de notre attention aux différentes informations que nous renvoie l’environnement. Pour ce qui est du choix du sens de la vague, il serait certainement intéressant de voir si statistiquement elles tournent plus dans un sens ou dans un autre. Néanmoins sur les vidéos que j’ai pu voir rapidement sur Youtube (exemple ci-dessous), celles-ci semblent autant aller de droite à gauche que de gauche à droite. J’aurai donc tendance à invoquer ici un choix purement d’ordre « chaotique » et lié à l’existence d’un seuil critique. En d’autres termes, la présence des spectateurs est inégale sur la tribune, il existe d’infimes différences en terme d’attention des spectateurs par rapport à la situation qu’ils vivent au moment présent, que ce soit en raison de leurs expériences passées de cette situation, d’éventuelles différences culturelles, de différences de perception de l’autre, ou de rivalité entre supporters d’équipes adverses, etc… autant de facteurs donc qui pourraient expliquer qu’une fois combiné aux limites cognitives d’attention, un coté de l’initiateur semble « lâcher » très rapidement son action, laissant ainsi la vague partir dans une et une seule direction. Il serait sur ce point intéressant de filmer le début de plusieurs « Olà ! » afin de voir concrètement comment se crée ce mouvement collectif ainsi que les comportements qui amènent à ce qu’une direction se maintienne au détriment de l’autre.

Au terme de cette observation peut-on pour autant parler d’un phénomène social pour expliquer la « Olà ! » ? A priori non car nous sommes dans une forme d’action collective qui privilégie l’émotion et les capacités de perception comme forme et moyen d’organiser l’action. Ce sont donc moins les dimensions sociologiques traditionnelles telles que l’éducation, le milieu social d’origine, la classe sociale ou d’autres qui vont sembler jouer comme facteurs explicatifs déterminants. Ces facteurs jouent néanmoins sûrement en amont, sélectionnant peut-être le type de spectateurs qui se trouveront en co-présence lors du match, résultant donc peut-être dans un sentiment augmenté de proximité entre personnes ne se connaissant pas mais partageant des codes semblables. De même, on peut penser que l’initiateur occupe une place particulière et qu’il n’occupe pas cette position sans raisons. Mais si cela explique le démarrage de l’action, elle n’explique pas l’action en soi qui repose surtout sur l’énergie que génère un évènement de ce type. La « Olà ! » est une forme d’expression en soi, mais cette expression aurait pu être tout autre. Si elle est celle là, on peut cependant imaginer que c’est parce que l’action combine à la fois la plus grande expressivité (compte-tenu des limitations dans les capacités de déplacements physiques possibles une fois à son siège) et qui comparativement demande le moins d’énergie réflexive et physique (permettant de conserver un maximum d’attention sur le match en cours). La « Olà ! » réaliserait donc une sorte d’optimum.

Si on a pu voir ici le cas d’une action collective en co-présence comme pouvait l’être le vol des étourneaux du billet précédent, le monde social n’est pas composé que de ce type d’actions qui associe co-présence et émotivité lors d’un évènement situé dans le temps et dans l’espace. Comprendre un phénomène comme la « Olà ! » est donc utile et même nécessaire pour comprendre comment l’action collective peut émerger et se perpétuer, mais est loin de répondre aux nombreuses questions que pose le monde social. Disons que c’est là une première étape…

D’autres exemples de « Olà ! » trouvés sur Youtube :

De droite à gauche… :

… et de gauche à droite :

2 comments

  1. Moi ce qui m’énerve, c’est la façon dont les Ola sont filmées pour les retransmissions télévisuelles : l’effet vague est certes joli à voir, mais il n’est visible que sur un plan large. Or, dans la plupart des cas, le réalisateur (coucou TF1) zoome au maximum sur quelques individus. Du coup on ne voit que cela, et on n’a aucune idée de l’effet que la Ola donne en réalité dans le stade …

    Bref, ça m’énerve.

    1. Vous n’avez pas tord Benjamin. Mais d’un autre coté, à la décharge de TF1, j’ai du mal à voir comment ce serait filmable. Avec le passage à la télévision on perd déjà beaucoup de l’ambiance au sein du stade et, pour un évènement comme la « ola ! », l’aspect physique, dans le sens ou il se vie « organiquement » au fond de soi est impossible à capter.

      Pour ce qui est de la retransmission, les vidéos que j’ai mises en bas de mon article donnent je trouve un bon rendu de ces mouvements de foule, mais comme tu l’auras remarqué ce sont des plans long et finalement assez lent pour ne pas dire fixe (sauf au passage de la vague), peut-être beaucoup trop long pour un format audiovisuel comme TF1 et d’autant plus dans le cadre de la retransmission d’un évènement sportif. Un plan trop long risquerait de faire retomber le rythme télévisuel qui accompagne le rythme de l’évènement sportif que la chaine retransmet. Or a priori, l’un ne va pas sans l’autre.

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