Retour sur un parcours de master…

Il y a un peu plus de deux ans, en octobre 2011, je faisais mon entrée au sein du parcours de sociologie générale de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Revenu tardivement aux études après une incursion en DEUG de sciences de la terre, d’un diplôme dans le domaine de l’image de synthèse et de 5 années  à essayer de trouver ma voie dans le monde du travail, il n’est pas peu de dire que mon retour aux études n’était pas pris à la légère. Il est vrai, l’obtention d’une bourse facilitait grandement ce choix. Mon objectif était alors de prendre la mesure de cette réorientation en validant chaque étape l’une après l’autre. Chaque devoir, chaque semestre, chaque année, était pris séparément. C’est avec cette démarche que je validais ma licence en 3 ans, accompagné d’une mention TB à laquelle mes précédents cursus scolaires ne m’avaient pas habitués. À l’issue de la licence j’avais alors le sentiment d’avoir rencontré une discipline qui peut-être, pour la première fois me plaisait véritablement. Cela étant, lors de ma dernière année de licence je commençais à tourner en rond et il devenait impératif pour moi d’aller voir ailleurs. C’est donc avec une certaine ambition, et aussi peut-être malheureusement avec certaines convictions que, après avoir regardé du côté de la formation d’Édimbourg, j’entrais à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Une école dédiée à la recherche qui, quand on est étudiant et que l’on choisit une université, avait le prestige d’avoir réuni et de réunir encore de grands noms de la recherche française en sciences sociales.

Les deux ans passés au sein de cette grande institution m’ont déçu. Non pas à cause de l’école en soi qui offre mille opportunités à l’étudiant désireux d’apprendre ; pas la première année non plus, certes, car la nouveauté de la situation, les rencontres que j’ai pu y faire ont été sans communes mesures avec celles que je pouvais espérer dans ma précédente université ; mais fait est qu’en deuxième année, non seulement le sentiment de tourner en rond réapparaissait avec force… mais celui-ci venait directement et frontalement perturber l’écriture même de mon mémoire en réinterrogeant ma place et mon orientation au sein du cursus suivi. Ainsi, d’une réussite certaine en licence, je passais aux affres du doute et de la remise en question en master. Quel était donc l’objet de ma recherche et quel était mon rôle à moi, en tant qu’"apprenti-chercheur" ? Qu’est ce que je voulais dire et pourquoi je voulais le dire ? Enfin, à quelle question fondamentale mon travail me permettait-il de répondre, ou au moins, permettait-il modestement de réinterroger ? Au terme de mon master, les questions restèrent sans réponses et le mémoire produit fut à la hauteur du blocage réflexif qui s’était noué : inabouti et très certainement d’une qualité médiocre*. Mon directeur m’indiquait pendant la soutenance y voir là un échec personnel, je lui en sais gré, néanmoins l’échec était d’abord et avant tout le mien.

Suite à cela j’ai eu le sentiment qu’en venant à l’EHESS, mon ambition, débordant les cadres de la place à laquelle l’étudiant classique se cantonne, avait créé une fracture, un schisme. L’étudiant est là pour apprendre et suivre les pas de ses prédécesseurs, pas d’en faire à sa tête… Cependant, quand on a le sentiment de ne plus rien apprendre et que, dans le même temps, on ne trouve pas d’accroches pratiques et intellectuelles pour développer ses propres aspirations, on se retrouve dans l’incapacité d’agir et de trouver des solutions. D’une certaine façon, je me retrouvais un peu comme l’âne de Buridan qui, dans une adaptation du récit initial, se trouve dans ce qui lui apparaît être un désert, à la fois affamé et assoiffé et qui, ne sachant où aller pour se nourrir, reste sur place tétanisé. Mis en incapacité de prendre une décision, il meurt de faim et de soif, alors même que tout autour de lui, caché derrière des dunes, des oasis luxuriantes existent. C’est à une telle situation d’indécision que j’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir été plongé alors que peut-être, la réalisation d’un pas de côté, m’aurait offert de nouveaux horizons.

Ce n’est donc pas en raison d’un soudain désintérêt pour la discipline, car s’il y a bien une chose dont je suis sûr aujourd’hui et dont j’étais sûr à l’époque, c’est de l’utilité et de l’intérêt indispensable de la sociologie et plus largement des sciences sociales dans le développement de nos institutions et pour l’amélioration de l’efficacité de nos systèmes d’organisation politique. Ce n’est pas non plus lié à une quelconque motivation personnelle puisque je suis et j’étais alors encore plus passionné que jamais par l’étude du social. Alors qu’est-ce qui a cloché ?

Si je n’arrivais plus à suivre le discours sociologique c’est parce que j’en étais venu à remettre en question la forme même de cette discipline, celle qui s’exprimait et que je lisais dans les articles et les livres, celle que j’entendais lors de mes rencontres avec les chercheurs ou même, de façon secondaire, par la voix de mes camarades. Il ne s’agit bien évidemment pas ici de critiquer la sociologie telle qu’elle se fait, mais seulement de coucher ici par écrit une prise de conscience : la discipline sociologique telle qu’elle m’était présentée n’était pas celle à laquelle j’aspirais. Et si j’embrassais avec force les problématiques générales qui font son objet, je ne partageais ni ses problématiques ni ses ambitions pratiques quotidiennes et sociales.

Au cœur de ce clivage, ce qui en constitue le nœud est, je crois, la façon dont on entend et que l’on désigne par la notion de "social". Qu’est-ce qu’un phénomène social ? Lorsque Durkheim disait de la sociologie qu’elle doit expliquer le social par le social il faisait appel dans le même énoncé à deux définitions différentes du social. N’étant pas un connaisseur de Durkheim il serait présomptueux pour moi de dire ce que lui entendait par là, mais il me semble que la première assertion du mot "social" renvoyait au phénomène directement visible et perceptible par le chercheur. C’est à dire à des faits de sociétés en eux-mêmes et que par convenance on évitera d’appeler social pour le remplacer par la notion plus claire à mon avis de "sociétal" (En ce sens et par exemple on considérera le suicide comme un fait sociétal en ce qu’il est l’expression en société de nombreux facteurs, dont le facteur social), quant à la seconde notion de social utilisée par Durkheim elle ne peut selon moi que renvoyer a l’explication du phénomène, sociétal donc, par des lois que la recherche aura su développer et mettre au jour, qui relèvent très spécifiquement de cette dimension particulière que constitue le social. De la même manière, qu’un phénomène physique répond aux lois de la physique ou qu’un phénomène chimique aux lois de la chimie, le social répond aux lois du social. Jusque-là rien de bien étrange sauf que lorsqu’on aborde en sociologie la question de l’existence de lois, on aborde un sujet périlleux et il est peu de dire que comparativement à ce que l’on appel les sciences "dures", on se retrouve sur un terrain en friche. Pourquoi ?

À cela, il me semble que l’on peut déjà mettre en avant l’existence d’un cadre général (pour ce que j’ai pu en voir au cours de mon cursus) : je n’ai jamais rencontré une sociologie qui prenne véritablement le social comme objet de science au même titre que le scientifique issu des sciences classiques traite son objet. J’entends par là de traiter pleinement le social comme un phénomène naturel à part entière et distinct des autres champs scientifiques. Bien sûr, on explique qu’il y a une différence de taille, le sociologue ne peut pas faire d’expériences et ne peux pas détacher son objet du continuum environnemental comme le physicien ou le chimiste avec son laboratoire. Le problème c’est qu’une telle attitude entraine tout d’abord le chercheur à appliquer une qualité à son objet qui en réalité correspond aux limites sociales, morales, qui s’imposent en réalité à lui même et non à son objet ; mais aussi ensuite que de façon secondaire, il ne lui vient même pas à l’esprit qu’un développement technique pourrait lui permettre d’avancer et de réaliser, le projet général de rationalisation scientifique.

La sociologie, discipline encore jeune doit me semble t-il, comme toutes les sciences avant elle, lutter contre ces barrières morales qui l’empêchent de se réaliser pleinement en poursuivant ce processus de rationalisation. C’est à dire que tout en conservant et en s’assurant du respect de la morale commune qui lui offre un espace d’existence, elle s’attache à travailler cette frontière pour gagner en marge de manœuvre. A l’heure qu’il est, par ses méthodes, la recherche est encore trop sujette aux aléas des situations, au regard du chercheur, et à ce qui m’apparait comme le flou rhétorique et conceptuel d’une philosophie du social. Pour se faire science, elle devra inévitablement se focaliser sur la mise en œuvre de dispositifs, certainement perfectibles, qui lentement mais surement, lui permettrons de se détacher "émotionnellement" de son objet de recherche et de cadrer les effets que produisent continuellement la subjectivité du chercheur, enraciné dans les dynamiques internes de la discipline. Des dynamique internes dont j’ai souvent eu le sentiment qu’elles prenaient le dessus sur la capacité à véritablement décrire et comprendre les phénomènes dont le chercheur se saisi. Je trouve d’ailleurs souvent navrant d’entendre de la bouche de certains sociologues l’expression d’un combat contre la naturalité des phénomènes sociaux. Naturalité dont on ne sait jamais vraiment à quoi elle renvoie d’ailleurs. La critique de l’interprétation biologique a toute sa place dans le débat public, mais pas celle de la naturalité. Un peu comme si aujourd’hui, au sein même de la discipline, des forces sociales (que l’on pourrait qualifier de conservatrices) trouvaient ainsi leur expression et leur survit dans une lutte contre le processus de rationalisation scientifique.

Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de faire une critique de la discipline. Toute les disciplines scientifiques sont passées par là et il serait malvenu pour ne pas dire complètement absurde de la critiquer, si ce n’est pour jouer ce jeu social qui fait le lot quotidien des dynamiques humaines. Mais j’ai le sentiment que l’heure approche d’une transformation. Que ce qu’elle est aujourd’hui ne pourra pas tenir longtemps et qu’une scission apparaitra nécessairement entre ceux qui veulent aller au bout du processus de rationalisation du savoir sociologique et ceux qui lui préfèrent la démarche conceptuel et philosophique. Je ne désespère d’ailleurs pas qu’elle franchisse ce cap prochainement. Les outils techniques qui sont développés aujourd’hui ouvrent de nouveaux horizons et peuvent sans nul doute, s’ils étaient développés à des fins de recherche, offrir un bon en avant.

Car ce qui distingue l’objet de la sociologie de l’objet des autres sciences, ce n’est pas tant sa nature que le regard que ceux qui constituent la discipline porte sur lui. Ce regard doit changer et ce regard, j’en fait le pari, changera. Pourquoi ? Par nécessité d’abord, mais aussi par intéret social et pratique d’une effectivité toujours plus grande de ses énoncés, pour ceux qui la pratique et pour ceux qui s’appuient sur ces derniers pour agir.

Faire de la sociologie une science à l’égal des autres sciences naturelles voilà tout un programme. Et sans nécessairement y voir là une avancée bénéfique pour l’humanité, du point de vue de la compréhension et de la maitrise de ce qui fait de nous des êtres humains en société, la sociologie réaliserait, j’en suis sûr, un indéniable progrès…

* Je ne désespère pas de reprendre très prochainement mes différents travaux et données d’enquêtes pour rendre justice à la confiance, au temps et à l’énergie de ceux que j’ai pu rencontrés lors de mes enquêtes. De ceux qui m’ont accompagné et qui ont accepté de répondre à mes nombreuses questions… Reprendre ce blog est un moyen, comme un autre, de trouver l’énergie à un tel projet.

P.S : Cela fait plus de 2 ans que je n’avais pas écrit sur ce blog. Dans mon prochain billet je reviendrai plus précisément sur les attendus de ce que serait selon moi une recherche pleinement scientifique et rationalisé des phénomènes sociaux. Cela étant, la nécessité de travailler et les vicissitudes de la vie peuvent avoir raison de mes ambitions d’écritures, je ne saurais donc prévoir à l’avance la publication de cette future note. Dans un mois ? Plus ? Quoi qu’il en soit, le plus tôt sera le mieux.

Bonnes fêtes de fin d’année et une bonne nouvelle année 2012 !

Bonjour à tous,

Je n’ai pas eu beaucoup de temps à consacrer à mon blog depuis son ouverture. Mon dernier article commence d’ailleurs à remonter à une époque lointaine… mais ça y est, j’ai (enfin) trouvé un appartement à Paris et je suis (enfin) installé, j’espère donc pouvoir m’y consacrer plus souvent.

D’ici là et en attendant, j’espère que vous avez bien profité des fêtes et que vous êtes prêt pour une année qui s’annonce périlleuse…

Bonne année 2012 à tous !

Un dessin de Kristian : http://kristian.cartoon.free.fr/

La "Olà !" : Questionnements autour d’un mouvement collectif.

(Désolé pour la piètre qualité de la vidéo, c’est ce qui arrive quand on a un pauvre vieux téléphone. Cela devrait s’arranger dans le cours de l’année)

Le 11 novembre dernier se déroulait le match amical France-USA. Un match gagné par la France et qui en soi n’avait pas grand intérêt compte tenu du peu d’enjeu. Mais, comme tout match dans un stade quasiment rempli, il a été le théâtre l’expression des émotions que l’on peut attendre de ce type de rencontre.

Il s’avère que j’étais présent dans le Stade de France à ce moment, ce fut donc une occasion unique d’observer l’ambiance telle qu’elle se construit au cours du match, et notamment comme le montre la vidéo ci-dessus, à l’occasion de la "Olà !". A l’image de mon précédent article, on est là aussi confronté à un phénomène de masse particulièrement séduisant sur le plan esthétique : Une vague humaine, fruit du mouvement coordonné de multiples actions individuelles. Mais la "Olà !" est devenu un lieu commun de la rencontre sportive, je trouve donc intéressant d’interroger ici son émergence.

Pour qu’il y ait "Olà !" encore faut-il qu’il y ait une raison située, un initiateur qui sera ensuite imité par les autres. Or justement à quelques mètres de moi au cours du match, un spectateur essaiera par deux fois de lancer une "Olà !". Comment s’y est-il pris ? Le spectateur s’est levé puis s’est retourné pour faire face à la tribune. Il a ensuite essayé d’expliquer son projet au maximum de spectateurs autour de lui malgré un niveau sonore d’ambiance qui rendait difficile la communication. Il a enfin mimé le geste afin de confirmer son intention auprès des autres. Il tentera par deux fois de lancer le mouvement, semble t-il sans succès. Néanmoins, alors même que sa seconde tentative est, ou semble être un échec, une "Olà !" démarre un peu plus loin. Est-ce un autre "initiateur" qui a réussi dans son entreprise ou est-ce le même mouvement, masqué par la distance qui nous a empêché de faire le lien entre notre action et la "Olà !" ? Je ne sais pas.

On peu supposer qu’une part importante des spectateurs en connaissent le principe et sont donc capable d’agir comme il se doit lorsqu’ils sont sollicités pour y participer. Il est donc possible que ce soit notre action qui ait lancé le mouvement mais rien n’est moins sûr. Ce qui est sûr, c’est la part ludique de cette action. Le spectateur participe et contribue à l’ambiance joyeuse de la rencontre sportive, c’est donc un moyen qui lui permet à la fois d’exprimer ses émotions sur un plan individuel mais aussi de contribuer à une action collective.

Face à cela, il y a la contrainte suscité par la raison première de sa présence, qui attire une bonne part de son attention, le match. Agir et réagir à une "Olà !" demande de l’attention. Une fois lancée, il faut pouvoir se lever au meilleur moment du passage de la vague. Il serait ainsi "ridicule" de se lever trop tôt ou trop tard. Une tension se crée donc sur cet instant à ne pas rater, car à moins d’être totalement détaché de l’environnement, il "ne faudrait pas" ne pas se lever". D’ailleurs, à ce propos, avant que la vague arrive, les spectateurs tapent des pieds de plus en plus fort au fur et à mesure que cette dernière approche. On peut penser que le fait de taper des pieds, au delà d’être un acte d’ "esthétique" sonore, est aussi une forme d’évacuation de la tension liée à l’attention de plus en plus grande avec l’approche de la vague. De même, on peut penser que cela va permettre de maximiser l’attention et l’engagement du plus grand nombre pour l’action individuelle et collective que va nécessiter la "Olà !" : se lever (dans un mouvement ample) et se rasseoir .

D’une certaine façon, le spectateur est contraint de se lever. Une contrainte qui n’est pas nécessairement ressentie comme telle puisque la "Olà !" est une contrainte "positive" qui vise d’abord à partager son émotion avec les autres ; et si le spectateur s’est déplacé pour être présent à cet évènement, à moins d’avoir été obligé, il est déjà dans une perspective d’accepter toute action qui maximisera son succès. Il sait déjà que le match fera appel à son engagement (à suivre le match et éventuellement à soutenir une équipe en particulier), à sa passion (du jeu et pour le jeu) et donc à ses émotions (de joies et/ou de colères pour les actions de jeu). De même, on vient rarement seul à un match, 0n peut donc suggérer que le fait de participer à un tel évènement avec des personnes avec qui on a des affinités particulières, amicales et/ou familiales (mais aussi membre du même club ou du même groupe de supporter par exemple), maximise cette nécessité du geste. Celui du groupe qui est le plus en phase avec le moment attirant à lui ceux avec qui il partage un lien d’affinité ou ceux avec qui il se sent le plus proche, dans l’exécution du geste. Ainsi, l’environnement général et les incitations liées aux affinités particulières des uns pour les autres, encourageraient à se joindre au mouvement et donc à la réalisation de la "Olà !" .

En ce sens, ne pas participer à la "Olà !" constituerait une négation des raisons même de sa propre présence. Et le fait de ne pas se lever, même si ce ne serait pas pour autant réprimé physiquement, compte-tenu du contexte, cette dissonance de comportement ne pourrait être considérée par les autres que comme temporaire, s’expliquant par le jeune âge, l’inexpérience et/ou une méconnaissance de la situation. Les autres acceptant et reconnaissant alors ce manque pour s’expliquer la non-participation à l’action. Mais cela ne saurait être qu’un encouragement à palier ce manque. Dans une situation que l’on qualifierait de "normal", le fait de ne pas participer à la "Olà !" et de refuser d’y participer, aurait de fortes chances de paraître incompréhensible, voir d’être pris comme un geste de défis et de contestation de l’ambiance collective voir de sa propre action individuelle.

En soi, le phénomène de "Olà !" n’est pas pour autant expliqué. Je suis parti du présupposé que les codes de cette action sont aujourd’hui intégrés par la majorité des spectateurs, y compris ceux qui ne suivent que de façon épisodique des rencontres sportives. Cela étant, si on peut comprendre la formation de la vague, il semble qu’elle se déroule toujours dans une direction spécifique (soit de droite à gauche, soit de gauche à droite) pourtant lorsqu’elle est lancée la vague est potentiellement omnidirectionnelle (et donc partir de droite à gauche et de gauche à droite), comme une goutte qui tombe sur une surface liquide et crée une vague qui s’étend dans toutes les directions. Pourquoi alors constate t-on bien souvent, pour ne pas dire toujours, que la vague ne va que dans un sens ? et au final pourquoi n’y aurait-il pas émergence de deux vagues tournoyants en sens contraires ? Les vidéos que j’ai pu voir jusqu’à présent ne présentent toujours qu’une vague. Comment l’expliquer et comment penser le choix de la direction alors qu’il ne semble pas y avoir de consignes concrètes en ce sens ?

J’ai tendance à y voir là deux explications conjointes, la première est que deux vagues nécessiteraient beaucoup plus d’attention de la part du spectateur qui est déjà concentré sur une rencontre sportive. Il y aurait donc là à mon avis une première raison liée à une limitation cognitive dans l’attribution de notre attention aux différentes informations que nous renvoie l’environnement. Pour ce qui est du choix du sens de la vague, il serait certainement intéressant de voir si statistiquement elles tournent plus dans un sens ou dans un autre. Néanmoins sur les vidéos que j’ai pu voir rapidement sur Youtube (exemple ci-dessous), celles-ci semblent autant aller de droite à gauche que de gauche à droite. J’aurai donc tendance à invoquer ici un choix purement d’ordre "chaotique" et lié à l’existence d’un seuil critique. En d’autres termes, la présence des spectateurs est inégale sur la tribune, il existe d’infimes différences en terme d’attention des spectateurs par rapport à la situation qu’ils vivent au moment présent, que ce soit en raison de leurs expériences passées de cette situation, d’éventuelles différences culturelles, de différences de perception de l’autre, ou de rivalité entre supporters d’équipes adverses, etc… autant de facteurs donc qui pourraient expliquer qu’une fois combiné aux limites cognitives d’attention, un coté de l’initiateur semble "lâcher" très rapidement son action, laissant ainsi la vague partir dans une et une seule direction. Il serait sur ce point intéressant de filmer le début de plusieurs "Olà !" afin de voir concrètement comment se crée ce mouvement collectif ainsi que les comportements qui amènent à ce qu’une direction se maintienne au détriment de l’autre.

Au terme de cette observation peut-on pour autant parler d’un phénomène social pour expliquer la "Olà !" ? A priori non car nous sommes dans une forme d’action collective qui privilégie l’émotion et les capacités de perception comme forme et moyen d’organiser l’action. Ce sont donc moins les dimensions sociologiques traditionnelles telles que l’éducation, le milieu social d’origine, la classe sociale ou d’autres qui vont sembler jouer comme facteurs explicatifs déterminants. Ces facteurs jouent néanmoins sûrement en amont, sélectionnant peut-être le type de spectateurs qui se trouveront en co-présence lors du match, résultant donc peut-être dans un sentiment augmenté de proximité entre personnes ne se connaissant pas mais partageant des codes semblables. De même, on peut penser que l’initiateur occupe une place particulière et qu’il n’occupe pas cette position sans raisons. Mais si cela explique le démarrage de l’action, elle n’explique pas l’action en soi qui repose surtout sur l’énergie que génère un évènement de ce type. La "Olà !" est une forme d’expression en soi, mais cette expression aurait pu être tout autre. Si elle est celle là, on peut cependant imaginer que c’est parce que l’action combine à la fois la plus grande expressivité (compte-tenu des limitations dans les capacités de déplacements physiques possibles une fois à son siège) et qui comparativement demande le moins d’énergie réflexive et physique (permettant de conserver un maximum d’attention sur le match en cours). La "Olà !" réaliserait donc une sorte d’optimum.

Si on a pu voir ici le cas d’une action collective en co-présence comme pouvait l’être le vol des étourneaux du billet précédent, le monde social n’est pas composé que de ce type d’actions qui associe co-présence et émotivité lors d’un évènement situé dans le temps et dans l’espace. Comprendre un phénomène comme la "Olà !" est donc utile et même nécessaire pour comprendre comment l’action collective peut émerger et se perpétuer, mais est loin de répondre aux nombreuses questions que pose le monde social. Disons que c’est là une première étape…

D’autres exemples de "Olà !" trouvés sur Youtube :

De droite à gauche… :

… et de gauche à droite :

Des structures naturelles au social

Cette article fait suite au visionnage de la vidéo ci-dessus. Ces nuages d’oiseaux sont toujours spectaculaires, et tout particulièrement dans cette vidéo. Mais au delà de l’esthétique de la dynamique (qui ressemble d’ailleurs fort aux modèles mathématiques que l’on peut voir en d’autres circonstances comme ici dans le cas de la collision de deux galaxies : http://www.youtube.com/watch?v=PrIk6dKcdoU&feature=related) quand on s’intéresse à la sociologie on peut être amené à se poser la question de savoir comment cela fonctionne, parce qu’a priori le social n’a pas lieu d’être dans le cas des oiseaux. On est pourtant confronté à un groupe d’individus qui agissent de manière coordonnée dans un lieu et un environnement donné. Qu’en penser ? Forcément cela pose la question de la nature du social, car qu’est ce que le social si on en a pas besoin pour expliquer la cohésion d’un groupe d’oiseaux (le nuage) ou de ses actions collectives (ses mouvements coordonnées). Se pose alors forcément une question fondamentale de la sociologie, qui oppose approche individualiste et approche holiste.

Si le social est le résultat d’actions individuelles, alors ce vol d’étourneaux est explicable de manière sociologique comme pourrait l’être la formation des galaxies. On serait pourtant bien loin d’une étude du social où on l’entend généralement puisque qu’on l’attribut à une espèce animale bien particulière, l’espèce humaine (et à des degrés divers mais généralement moins sophistiqués ou plus primitives à certaines espèces animales ou d’insectes). Le social serait donc bien autre chose que des simples coordinations interindividuelles. Qu’est ce qui distingue alors l’humain de l’oiseau ? Et que peut-on attendre ou escompter de cette différence sur l’appréhension des phénomènes sociaux ?

j’ai le sentiment que la seule différence essentielle vient du fait que nous évoluons de plus en plus dans des univers que nous construisons de nos propres mains. Un peu comme si le vol des étourneaux était similaire a un groupe humain de l’âge préhistorique. La seule différence étant qu’aujourd’hui nous nous approprions petit à petit l’environnement pour le modeler selon notre bon vouloir. Un peu comme si l’humanité s’était accaparée une parti de la dynamique dont elle dépendait auparavant, une dynamique incorporée petit à petit en circuit fermé en son sein. C’est à dire que si l’oiseau est totalement désemparé face aux contraintes de l’environnement auxquels il est totalement soumis, d’où l’évolution en apparence à la fois chaotique du nuage d’oiseaux (lié au vent, à la présence de nourriture dans une direction donnée, à la présence d’un prédateur éventuel, etc) mais aussi coordonné parce qu’il suit ses congénères les plus proches… l’humain peut sembler très similaire, mais néanmoins, petit à petit, semble en capacité de maitriser les paramètres de son environnement, ce qui d’une façon ou d’une autre oriente son évolution puisque au fur a mesure qu’il maitrise des paramètres, il pose des cadres et donc des capacités réflexives d’orienter lui même le mouvement de l’ensemble. En d’autres termes, le social dans sa dimension humaine commencerait avec la capacité réflexive des individus à agir sur les actions et les capacités d’appréhension d’autrui ainsi que sur les siennes propres. Étudier le social serait donc étudier les configurations fruit de cette réflexivité. Cela n’induit pas qu’il faudrait oublier l’approche individualiste, bien au contraire, mais de voir qu’il existe une couche supplémentaire, encore au dessus, qui s’y ajoute

L’étude des situations de panique, d’embouteillages comme peut le faire l’individualisme relève d’une compréhension primaire (sans être péjoratif) qui ne peut se satisfaire à elle même dans la cadre d’une étude qui se voudrait complète pour comprendre la sociologie humaine. L’individualisme est parfait dans le cadre d’une étude située et qui se réalise à un temps T ou dans une période de courte durée. Mais on peut, et il faut aller plus loin. Dés lors qu’on élargi son espace de réflexion à des univers qui mêlent plusieurs cultures, traditions, ou modes de vies et/ou si on étudie une évolution sociale sur le long terme, le modèle individualiste ne peut plus suffire. On doit prendre en compte les réalisations humaines qui, devenu paramètres "environnementaux" à leur tour, vont conditionner l’évolution humaine. Paramètres qui, parce qu’ils sont devenu le fruit de l’activité humaine, sont potentiellement en perpétuelle transformation et réappropriation sous l’influence de la réflexivité, fonctionnant comme une boucle fermée rétroactive. Par homologie on pourrait être tenté d’assimiler cela à un larsen.

Que l’on me comprenne bien, je considère les analyses individualistes et holistes indissociables. Mais qu’il y a une gradation dans le type d’analyse. L’analyse individualiste est première car elle est générale et n’a pas de spécificités particulières en ce sens qu’elle est détaché de ce qui fait la spécificité humaine. Si on veut aller plus loin et étudier une évolution des configurations ou comprendre la différence entre une action A en un lieu A et une action B dans un lieu B, on doit passer à une lecture holiste qui est la seule à pouvoir prendre en compte la dynamique de l’évolution de l’action ou les différences de dynamique de l’action entre deux groupes distincts, alors que la lecture individualiste ne peut analyser que la dynamique de l’action en tant que tel.

Généralement c’est par le biais d’une approche qualitative, faisant directement référence aux intentions des acteurs que l’on peut atteindre la réflexivité qui fonde le social dans sa dimension humaine. Certes l’individualisme ne se prive pas non plus de ce type de méthodologie mais considère l’ "autre", autrui, comme étant constitutif de l’environnement, on serait donc encore dans un modèle statique, c’est à dire ou le rapport action-réaction est figé (non évolutif sauf dans le cas de l’évolution de l’environnement) et en principe valable à tout instant, sauf si on change les paramètres. Alors qu’en prenant en compte cette seconde couche on incorpore une complexité supplémentaire qui conditionne l’action et les réactions à un passé, un milieu social, un contexte temporel, à une incorporation de savoirs etc… donc dans un rapport dynamique et en évolution constante. Un social (humain), pris dans sa dimension pleine et entière.

Pour poursuivre on peut lire cet intéressant article sur l’étude du vol des étourneaux comme "système critique" : http://rhuthmos.eu/spip.php?article199

Pour conclure, voici cette belle petite vidéo que je connais depuis un certain temps déjà mais qui rappel que les formes de la nature peuvent être régies par des règles mathématiques simples : Nature by numbers.

Howard Becker : "Problems of being a graduate student are problems of social organization"

Howard Becker 2011Ce vendredi avait lieu le premier séminaire "les aspects concrets de la thèse" proposé à l’EHESS Paris. A cette occasion, Howard Becker était le premier invité sur la thématique suivante "Problems of being a graduate student are problems of social organization" (Les problèmes quand on est un doctorant sont des problèmes d’organisation sociale). Cette intervention a semble t-il été préparée avec comme condition que la rencontre soit le lieu d’un échange entre lui et les étudiants et non une simple conférence. L’introduction fut donc assez courte afin de laisser du temps aux questions/réponses.

Avant de commencer ce compte rendu de la conférence, il est à noter que celle-ci se déroulait en anglais, et que mes notes ne visent pas à l’exhaustivité même si j’ai essayé d’en garder le maximum. Par ailleurs, si j’ai essayé de coller au plus près de mes notes, la reformulation inévitable des propos implique une interprétation dont j’espère qu’elle reste fidèle à ce qui a été dis, mais si d’autres personnes qui ont assisté à cette conférence notent des différences sensibles, n’hésitez pas à me le dire et je corrigerai.

Howard Becker démarre son intervention en faisant référence à l’Imagination sociologique de C. W. Mills, notamment au travers de la dichotomie entre "Private troubles" / "Public issues". Mills travaillera notamment sur le cas du chômeur qui en période de crise va tendre à se culpabiliser parce qu’il ne trouve pas d’emploi alors qu’en réalité c’est la situation économique qui le dépasse qui est responsable de sa situation. Mills se demandera alors si on ne peut pas généraliser cette proposition à d’autres situations. Et en l’occurrence ici est-ce qu’on ne peut pas appliquer cette lecture aux jeunes chercheurs ? Si on veut faire de la recherche, la thèse est un passage obligé et le système éducatif du supérieur est une forme d’organisation sociale. L’étudiant est obligé de faire ce qu’on lui demande, d’écrire une thèse ; le problème est qu’il ne l’a jamais fait avant et ne sait pas comment faire.

On pense souvent qu’il existe un fossé entre l’étudiant et l’enseignant, mais l’étudiant ne voit pas que l’enseignant écrit aussi des articles ou des ouvrages. L’étudiant à souvent peur de confronter son travail au regard des autres, c’est la peur du ridicule. De telle sorte que parfois il développe des pratiques pour contrer cette peur. C’est le cas de cet étudiant qui lui raconte un jour écrire sur des feuilles jaunes avec un stylo d’encre verte. Becker fait alors le lien avec Malinowski et sa conception de la magie, où nous développons des pratiques pour surmonter nos peurs. Si on a l’impression que ces pratiques relèvent de la folie alors tous les étudiants avaient, d’une façon ou d’une autre, une histoire folle à raconter. Mais en fait c’est le monde qui nous entoure qui génère cette folie.

Mais pourquoi écrire une thèse ?  Pour un diplôme. Mais encore faut-il satisfaire un jury (même si généralement les enseignants sont la pour aider  les étudiants) et il est alors normal d’être inquiet devant l’écriture d’une thèse si on ne sait pas comment faire. On est donc bien comme pour Mills face à un problème d’organisation du monde. L’étudiant est comme le chômeur, il se demande comment faire ? Mais il n’y a pas une seule réponse, tout dépend avec qui on est, le lieu ou on est, les conditions du moment, etc…

Becker conclue sa courte introduction en lançant un "I’m provocative. Je suis un mauvais garçon" façon de dire, semble t-il, qu’il n’y a pas de réponse facile et toute faite à donner, ce serait même plutôt le contraire…

C’est le tour maintenant à l’assemblée de poser ses questions :

Q : Quelle place du "mentor" (tuteur) dans l’accession de l’étudiant au monde professionnel.

Howard Becker indique qu’il hésiterait à dire ce qu’il faudrait faire parce que chacun a sa manière de faire. Il évoque cependant l’importance de la généalogie des mentors et de l’héritage qui leur a été légué par leurs propres mentors avant eux. Dans son cas, son mentor était un anthropologue, Everett Hugues, et lorsque dans le cadre de sa recherche il faisait des entretiens, ce dernier, après l’entretien, lui demandait pourquoi il n’avait pas posé telle ou telle question, afin que lors d’un prochain entretien il les pose. Un jour Howard Becker, lui passe ses notes pour que Hughes les relise et ce dernier lui dit que ça ne sert à rien et qu’il n’en a pas besoin ; ce jour là il a compris qu’il pouvait faire les entretiens seul. Un jour hugues lui demande d’écrire un article. Becker ne sait pas sur quoi écrire. Hugues lui aurait alors répondu de prendre 1 idée de son travail de thèse et de relier toute les idées qui se rattachait à cette idée et de jeter toutes les autres.

Selon Howard Becker, la chose la plus importante d’un mentor est de montrer le travail au jour le jour. D’apprendre comment s’approprier une idée sérieusement et ensuite de travailler avec cette idée. Becker soupçonne que cela viendrait de Robert E Park qui était lui même le mentor de Hugues avant lui, en raison de son expérience du monde du journalisme.

Une autre chose importante des mentors est aussi de pouvoir dire deux choses. La première c’est quand une idée est mauvaise : Le désavantage c’est que ça tend à nous décourager, même si l’avantage a contrario est de se dire que ce qui reste est peut-être plus juste. La deuxième c’est de nous dire quand ça va bien même si ça ne nous aide pas non plus mais nous conforte dans la bonne direction. Le problème c’est que dans les sciences sociales on ne peut pas faire d’expériences comme dans les sciences "dures". On ne peut pas dire à l’avance quel sera le résultat de notre recherche, ni ce que l’on va obtenir avant de poser nos questions.

Une autre leçon difficile que Becker a apprise est celle du moment où il a fallu chercher du travail. Avant les choses fonctionnaient sur le mode des réseaux et des recommandations entre chercheurs, mais cela n’existe pratiquement plus, c’est la competition. Mais il avoue ne pas savoir quelle est la situation en France.

Q : De plus en plus on nous demande de généraliser à partir de cas d’études précis, comment faire ? (A la table, un des organisateurs montre le livre "Les ficelles du métier" écrit par H. Becker).

Becker nous donne alors un conseil qu’il a lui même reçu : pour généraliser il faut prendre le cas qu’on utilise et enlever tous les mots qui l’identifie pour reformuler son sujet. Ainsi, si au départ le sujet pouvait être celui de "l’éducation dans les écoles de Chicago", en supprimant les mots "éducation", "école" et "Chicago" et en reformulant, on obtient que le sujet est plus généralement celui des carrières dans une organisation bureaucratique. Mais non pas un mouvement vers le haut de la hiérarchie où des instituteurs chercheraient à devenir directeur d’école par exemple, mais plutôt des déplacements d’une position vers une autre, d’une école vers une école plus réputée. On passe donc des enseignants à Chicago, à n’importe quel travailleur dans n’importe quelle forme de bureaucratie. Aux États-Unis, le fait de rester plus de 6 mois au même endroits pouvait ainsi paraitre étrange. Au départ Becker voulait utiliser Weber mais il est apparu que finalement ce n’était peut-être pas l’auteur le plus à même de lui apporter les réponses dont il avait besoin.

Dans un article "How much is enough", Becker s’intéresse à la question de savoir à partir de quand on juge qu’on possède assez de ressources. Il s’est notamment intéressé aux ressources en véhicules, matériels, qui auraient été nécessaire pour prévenir la tempête de neige qui s’est abattu à Chicago il y a de cela quelques années. A cette époque il y avait eu le bordel alors qu’à Montréal, dans des conditions similaires, ça s’était bien passé. La question s’est reposée avec la même acuité lorsqu’une canicule s’est abattue sur Chicago. A partir de quand estime t-on que l’on est suffisamment préparé ? De même par exemple pour San Fransisco qui doit se préparer à un tremblement de terre majeur, le "Big one". A l’occasion d’un passage à Paris une discussion lors d’une soirée a d’ailleurs tournée autour de la question de savoir combien de chaussures une femme avait besoin. Ils ont finit pas faire le tour des tables pour demander le nombre de chaussures que les femmes avaient. Mais la même question peut se poser sur bien d’autres questions, le nombre de langage, le nombre d’espèces animales à sauver etc… et l’idée générale qui en ressort est que l’on peut faire le lien avec Durkheim et son travail sur la notion d’anomie dans Le suicide.

Lorsqu’on prépare une thèse on peut mentir sur les idées, auteurs, concepts que l’on va utiliser ; en réalité ce n’est qu’à la fin de sa recherche que l’on peut vraiment dire ce qui nous a été utile.

Q : Comment gérer la tension entre d’un coté la réalité du doctorat qui nous oblige à confronter une organisation sociale avec ses contraintes et de l’autres les motivations initiales faites de curiosité, d’envie de rencontres, de recherche.

C’est là l’autre aspect de Mills, car si avant on a évoqué les difficultés du travailleur face à sa condition de recherche d’emploi, on est là maintenant sur la question de gérer ses propres ses plaisirs. Mais justement, l’école nous donne la capacité de parler de nos plaisirs privés avec d’autres. Certains font de l’art, des livres ou des films. Il font cela à leur façon. Il arrive parfois que l’artiste amateur soit reconnu par des professionnels et intégré de ce fait dans cet univers ; mais généralement il faut choisir l’organisation sociale que l’on veut rejoindre. On peut aussi, comme les poètes faire le choix de faire un travail alimentaire et faire ce que l’on aime le soir, après le travail. Certains l’ont fait ce n’est donc pas impossible.  Toute la question est celle des contraintes que l’on accepte ou pas et cela passe par des essais/erreurs. Il faut faire des essais pour trouver ses propres réponses et ainsi trouver son propre chemin.

Q : Dans les ficelles du métier vous mettez que les idées générales ne sont pas forcément les meilleurs, pourquoi ?

Prenons Weber et ses idées sur la bureaucratie et le désenchantement. On ne peut pas écrire une thèse là dessus, ce serait impossible, il faut donc partir d’un cas spécifique. Peut-être alors qu’on se rendra compte que c’est un cas qui a un rapport avec le désenchantement.

Un collègue a travaillé sur la question de l’accès à l’information publique. Des organisations bureaucratiques sont chargées de s’en occuper et d’informer le public, mais parfois elles ne le font pas, pourquoi ? Même en y allant et en citant l’article de loi qui nous autorise à avoir telle ou telle information, elle nous est parfois refusée. C’est pourquoi un ami, professeur d’université est allé en personne pour demander à avoir l’information qu’il cherchait tout en cachant son statut de professeur d’université. Le fait est qu’il est italien et que la personne avec qui il s’entretenait pour avoir l’information était irlandais. C’est alors qu’un fonctionnaire est arrivé et lui a demandé s’il était italien. Après quelques échanges de mots en italien, la situation s’est débloquée et le fonctionnaire italien lui a donné les informations qu’il souhaitait. C’est pourquoi c’est difficile de partir de la théorie générale de Weber, parce que si cela donne des tendances, il y a trop de choses qui peuvent interférer et qui n’appartiennent pas à la théorie générale.

Q : Pour en revenir à la première question, on oublie souvent la question de la reconnaissance qui est apportée par l’étudiant au mentor lors de son travail de recherche ? Comment l’intégrer à la réflexion ?

Effectivement, ce serait un bon sujet de thèse. Robert E Park venait d’une famille aisée, il a étudié à Harvard et a étudié avec Simmel, cependant il travaillera dans le monde du journalisme. Ce n’est que bien plus tard qu’il rencontrera W. I. Thomas qui lui proposera de venir enseigner dans son université. Thomas lui achète même pour l’occasion un costume pensant qu’il était pauvre. Park qui était intéressé par beaucoup de choses, travaillera beaucoup avec ses étudiants sur leurs sujets de recherche. Il écrivait aussi la préface de leurs recherches, trouvant chaque fois de l’intérêt dans leurs recherches.

L’autre solution est de travailler sur le thème de recherche de l’enseignant afin de poursuivre ce travail et de l’étendre. C’est notamment ce qui s’est passé à Columbia avec des sociologues tels que Merton ou Garfinkel par exemple.

Q : Quelle place pour les groupes informels dans la recherche ?

Ils ont une place importante, car ce sont des groupes de recherche qui n’ont par l’aspect bureaucratique. On a par exemple créé avec un ami un groupe travaillant sur les recherches qualitatives, sous la forme d’un "workshop", de manière toute à fait informelle et donc non-officielle. Mais c’est comme ça que se fait une bonne part de la recherche.

Q : Etudiante en doctorat, je donne des cours de méthodologie, quel type d’exercice me conseillerez-vous de donner à des étudiants ?

Les étudiants de premier cycle sont parfois intéressé mais souvent s’ils choisissent un enseignement c’est parce que c’est le moins inintéressant qu’ils ont trouvé. D’autre part si on peut enseigner des pratiques, des méthodes ou comment faire quelque chose, il est plus difficile d’enseigner quelque chose comme de la sociologie urbaine. C’est pourquoi j’ai choisi dans le cadre d’un de mes enseignements de leur demander de trouver un endroit où il pouvait aller pour observer et parler avec les personnes. Ils répondaient souvent qu’il ne savaient pas, n’avaient pas d’idées, mais au fur et à mesure, à force de persuasion, des idées de lieux sont apparues et des questions se sont révélées concernant les possibilités d’accéder concrètement à ces lieux (barrières éventuelles, autorisations, quelles personnes contacter et comment faire une fois sur place, etc…).

Il faut toutefois se souvenir que la monnaie de l’étudiant ce sont les "notes". Il cite alors l’exemple d’une fois ou il rencontre deux jeunes étudiantes qui discutent et conditionnent leur relation affective avec des garçons à leurs résultats scolaires. Consterné il leur demande alors pourquoi elles disent ça, les deux étudiantes lui répondent alors comme d’une évidence que si un garçon a de mauvaises notes, il a peu de chance de rester l’année suivante et donc qu’elles ne veulent pas s’engager dans une relation si elle est vouée à s’arrêter à la fin de l’année.

Q : Dans le cas de l’étude des mouvements sociaux comment faire pour gérer la tension qui se crée entre la distance du chercheur et l’engagement inhérent au mouvement social ? Comment rester objectif ?

Je recommande toujours de se rappeler qu’il y aura toujours des lecteurs qui ne seront pas d’accord avec vous et ce d’autant plus que la question est d’actualité. Dans le cas de la drogue par exemple tous le monde a son opinion. Dans un ouvrage de Latour, ce dernier explique qu’il y aura toujours des gens pour essayer de vous contredire. Il faut donc se préparer aux réponses. Latour ne parle pas d’objectivité, mais du fait que le chercheur se trouve dans une arène avec des challengers. Je suis assez d’accord avec ça. En travaillant sur les mouvements sociaux il y a de fortes chances que l’on déçoive les gens avec qui on est sur le terrain, il faut donc anticiper les craintes, les critiques, et se préparer à devoir les gérer. Pour prendre de la distance il ne faut pas hésiter à adopter un autre point de vu afin de contrer les arguments qui pourraient survenir.

Q : Comment concilier savoirs universels et particularité des points de vu ?

Il faut rester réaliste, il est très rare qu’une personne monopolise un sujet. Un éditeur m’a demandé un jour de soumettre un article dans sa revue. Je ne voulais pas néanmoins je lui ai proposé un pari : que je lui enverrai un article que je jugerai bon et qu’il ne pourrait pas l’accepter, et effectivement il ne l’a pas accepté.

Quelqu’un que je connais a fait le test d’envoyer deux articles sous pseudonyme pour voir comment le nom agissait sur les publications et là encore les articles qu’il a envoyé sous pseudo n’ont pas été accepté. Le comité de lecture a soulevé la ressemblance entre cet article et ses travaux tout en lui proposant persévérer dans son travail et que d’ici quelques années il pourrait être publié.

Il y a enfin de nombreuses revues où on ne peut pas publier en raison des formats et de standards très précis. Alors bien sûr il existe aussi la possibilité de travailler de son coté sans attendre de financement de la part de l’état, ça reste une voie possible et certains ont réussi.

Q : Concernant les récits de vie centrée, sur un plan épistémologique, comment garder de la sérendipité par cette méthode ?

Il n’y a pas de problèmes avec cette méthode, au contraire. Le problème est plutôt qu’on a souvent tendance à ne pas laisser parler les gens qu’on interroge. On ne les laisse pas utiliser leurs propres mots ou on leur pose des questions sur des sujets qui pour eux ne sont pas celles qui suscitent chez eux un intérêt. Les gens font souvent des choses que l’on ne soupçonne même pas et auxquels on ne s’attend pas.

Un ami faisait des études sur des rats en laboratoire en les mettant dans des labyrinthes. Les rats devaient mémoriser le chemin jusqu’au fromage et s’ils se trompaient on leur infligeait un choc électrique. Il a remarqué que l’on ne prenait note que de savoir si le rat tournait à droite ou à gauche. Mais en fait il faisait remarquer que les rats font plein d’autres choses auxquels on ne s’intéresse pas, ils s’arrêtent, reniflent, regardent derrière eux, etc…  mais on ne s’intéresse pas à ces choses. Dans un de mes ouvrages "Tricks of the Trade: How to Think about Your Research While You’re Doing It" je raconte le cas de médecins qui utilisaient un mot pour désigner certains patients, mais lorsque je leur demandais ce que cela voulait dire, il ne savait pas me répondre. Il ne pouvait pas le définir. Tant qu’on laisse les gens faire ce qu’ils feraient, ou dire ce qu’ils diraient en temps normal, il n’y a pas de problèmes.

Q : Je suis à un an de la fin de ma thèse, et je n’arrive pas à déterminer quand je dois terminer mon terrain, j’ai toujours le sentiment que je peux faire plus, quand dois-je m’arrêter ?

Il y a trois choses que le sociologue doit savoir : 1 – Comment commencer (mais généralement cela pose pas de problèmes), 2 – Comment finir, et 3 – que faire entre les deux. En réalité il n’y a pas de fin au travail. Les expériences ne finissent jamais et ce n’est donc que lorsqu’on dit "ça suffit", que le travail de terrain s’arrête. Il faut juste accepter qu’il restera toujours des questions sans réponses ou des problèmes en suspens. C’est donc tout à fait arbitraire et il n’y a pas une logique donnée, c’est plutôt pour des raisons pratiques que l’on s’arrête : manque de moyen, nécessité de trouver un boulot, etc… Ceux qui prennent des notes sur le terrain s’arrêtent lorsqu’il est l’heure de rentrer, le lendemain il se passe autre chose, et ainsi de suite.

Le monde dans lequel on a grandi n’existe plus et il est donc toujours trop tôt pour s’arrêter. Il est en perpétuel transformation. C’est le métabolisme de la vie urbaine.

Ce cinéma, reflet d’un monde sans espoir…

Affiche du film Polisse de Maïwenn Récemment je suis allé voir deux films. Je pensais écrire un article séparé pour chacun de ces deux films mais finalement ayant pris un peu trop de temps pour la publication du premier, j’ai décidé de les réunir au sein d’un même article car ils ont en commun de porter tous les deux un regard désillusionné sur le monde qu’ils mettent en scène.

Il s’agit de "Polisse" de Maïwenn et "Les marches du pouvoir" de George Clooney. L’un comme l’autre sont des fictions qui traitent de problèmes contemporains. Des visions d’un monde où des personnages plein d’idéaux et de bonnes volontés, sont pris dans des réalités qui les dépassent et les contraignent dans leurs actions, au point de les placer devant leurs propres contradictions. Il est d’ailleurs frappant en mettant les deux affiches de promotion côte à côte qu’elles utilisent le même procédé, celui d’un visage d’homme caché ou à moitié caché par la photo de celui qui est leur raison d’agir : Les agents de la Brigade de protection des mineurs (BPM) se battent pour la défense des enfants qui subissent des abus, le directeur de campagne se bat pour la victoire de son candidat. Or ces combats, au delà des grands discours, cachent une réalité qui n’est pas forcément avouable, ni belle à voir.

Prenons tout d’abord "Polisse". Ce film qui a reçu les acclamations de la critique et du public peut donner le sentiment d’être positif ou négatif suivant le point de vue que l’on adopte. Si on s’intéresse au travail de ces hommes et de ces femmes qui œuvrent pour délivrer des enfants de l’emprise d’adultes qui exercent leur position de domination pour assouvir leurs désirs ou leurs pulsions sexuelles, on ne peux qu’être reconnaissant et louer leur engagement total dans ce travail. Mais cette vision semble trop coller à une idée qu’on se fait de la réalité. Tout le mérite du film semble donc résider au contraire dans l’envers du décors que le film met en évidence. Celui d’un travail mené par des hommes et des femmes qui ont leur propre histoire, leurs propres défauts, et dont le champ d’action parait bien risible devant l’ampleur de la tache à accomplir.

Ce film peut ainsi apparaitre comme une déconstruction d’un idéal. Ainsi, au delà de l’attachement qu’ils inspirent, les agents de la BPM ne sont pas différent de nous en ce sens qu’ils sont englués dans leurs propres problèmes personnels. Problèmes qu’ils ont apparemment autant de mal à résoudre que n’importe qui. On peut aussi être particulièrement gêné par la scène ou les membres de la BPM rigolent d’une fillette qui leur raconte en toute innocence qu’elle a fait des fellations pour récupérer sont portable. On peut certes trouver la situation cocasse, il n’en reste pas moins que cette vision d’une sexualité rabaissée est triste à voir, d’autant plus qu’on se demande alors ce que fait cet enfant, seul face aux policiers, à ce moment du film, dans ce bureau de la BPM. Difficile de penser qu’elle a fait la démarche d’en parler alors qu’elle ne semble pas plus choquée que cela par son acte.

La désillusion est à son comble quand le chef de la brigade s’écrase devant son supérieur hiérarchique parce qu’un homme soupçonné d’attouchement sur sa fille fait jouer de son relationnel pour échapper à la justice. Désillusion aussi quand une mère amène son enfant parce qu’elle n’a plus les moyens de s’en occuper correctement ; le laissant derrière elle pour lui donner une chance d’une vie meilleure. Enfin, l’action des ces agents devient particulièrement critiquable lorsque l’écusson de la police est brandi comme symbole indiscutable de la légitimité et de la raison, révélant ainsi un aveu d’échec de leurs arguments face à des pratiques que l’on peut, il est vrai, juger contestables, ou quand les agents mènent une descente policière particulièrement brutale dans un village improvisé de roms. Certes le film évoque comme justification l’existence d’un réseau de trafique d’enfants, mais à aucun moment dans le film ce soupçon n’est étendu à l’ensemble des membres de ce camps ni même confirmé. En agissant ainsi, on assiste peut-être à une bavure policière dont les enfants, séparés de leurs parents garderont peut-être des séquelles à vie en raison de la violence d’une intervention qui s’apparente plus à une rafle qu’à autre chose. La scène qui suit, montrant les enfants s’amusant dans le bus, ressemble d’ailleurs plus à une caution pour adoucir la scène de la descente policière. Cette dernière est trop belle pour être vrai, trop facile pour être crédible. Et même si ces enfants retrouvent effectivement un peu de joie, qu’est ce que cela prouve ? Pas forcément qu’il existait un réseau de trafique d’enfant, mais d’abord que ce sont des enfants et que la meilleurs façon d’affronter les difficultés de la vie est de les oublier par le biais du jeu. Enfin, que dire de ce suicide d’un agent de la BPM qui conclu le film ? Cet acte est le symbole ultime de la désillusion, de l’enfermement dans des contradictions insolubles (personnelles – professionnelles ?). Et malgré le fait que cet acte semble mal amené dans le film, Il est presque prédictible et nécessaire tant la tension est perceptible au sein de la brigade qui est décrite par Maïwenn.

Les marches du pouvoir de Georges ClooneyAvec le film de George Clooney on suit cette fois la construction des désillusions du personnage principal, assistant d’un directeur de campagne. "Les marches du pouvoir" s’intéresse à un moment charnière et décisif du déroulement d’une campagne pour les primaires démocrates et plus spécifiquement au travail des communicants pour négocier les ralliements afin d’acquérir les votes des grands électeurs nécessaires à la désignation du candidat démocrate. Il est tentant de voir dans ce film les désillusions d’une Amérique face à la politique "made in USA", et on peut difficilement éviter la mise en parallèle avec la campagne d’Obama qui fut décrite comme une énorme machine à communiquer (Obama et son équipe furent d’ailleurs salués par le prix de "marketer of the year 2008") et les désillusions actuelles d’un bon nombre de citoyens qui assistent aujourd’hui aux nombreux revirement de sa politique. Tous les personnages décrits dans le film sont plein d’idéaux et de belles paroles mais ont aussi beaucoup de choses à cacher. Chaque personnage clé semble guidé par des codes moraux fort, mais au fur et à mesure que l’histoire avance et que les problèmes se révèlent, ils sont contraints de faire des choix au nom d’une victoire espérée, qui mettent à bas toutes les belles paroles qu’ils tiennent par ailleurs.

La machinerie électorale a ainsi raison des intentions pour laisser place à une "realpolitik"pure et dure, où les mensonges et les coups bas se succèdent, révélant toute l’hypocrisie et les faux-semblants qui règnent entre les personnages. Les discours politiques ne sont plus que des artifices au service d’une accession au pouvoir correspondant à l’idéal que l’on se fait du processus démocratique. Mais, et c’est bien que ce que semble vouloir nous dire George Clooney, les enjeux d’une élection sont ailleurs et on se moque des citoyens et des militants qui croient dans les discours des candidats. Les discours servent à se positionner mais certainement pas à être défendu si d’aventure le candidat était élu. Peut-être le seront-ils en cas de victoire, mais pas parce qu’ils auront été des promesses faites aux électeurs, mais plutôt parce qu’ils répondront aux besoins politiques du moment. Ce film est un peu la mise en image de l’expression "les promesses n’engagent que ceux qui y croient", où les véritables maitres d’œuvres se trouvent dans les couloirs avec des enjeux bien loin des préoccupations des citoyens. Peu importe les discours, peu importe le candidat, tout ce qui compte au final c’est la victoire et les arrangements, entendez compromissions, qui s’y jouent pour l’assurer.

Ces films sont-ils le reflet de l’état actuel de crise que nous vivons ou ont-ils toujours existé ? Au premier abord on pourrait croire que le cinéma devrait au contraire nous permettre d’échapper à notre quotidien, mettre en valeur l’extraordinaire, le particulier, l’unique ou encore faire la promotion de ces happy-end si attendus. Nous faire vivre des émotions que nous n’avons pas l’occasion de vivre dans notre vie de tous les jours. D’une certaine façon c’est la valeur ajoutée du cinéma de raconter des histoires extra-ordinaires. Alors pourquoi des films qui évoquent la réalité sortent sur les grands écrans et suscitent de l’intérêt ? Pourquoi nous prouver que la réalité est bien réel, qu’elle est traversé de contradictions et que c’est elle qui doit nous intéresser ? Est-ce un effet de société qui conduit certains réalisateurs à voir l’intérêt et la nécessité de réaliser des films qui évoquent des problèmes de société  ?

Des films tels que "Polisse" ou "Les marches du pouvoir" restent des fictions et ne sont que l’apparence de la réalité. Sans être dupe, on peut ainsi penser que l’existence de ces films réside surtout dans leur adéquation avec un marché, ils répondent à une demande du publique et/ou à ce que les producteurs pensent qu’est cette demande du public. Alors si on peut penser que ces films ne sont pas nouveaux, leurs misent en avant sur les grands écrans et les moyens dont ils bénéficient pour être réalisés et diffusés sont au moins en parti liés au contexte.

Peuvent-ils participer à la prise de conscience des problèmes que nous rencontrons au quotidien et ainsi contribuer à une volonté de changement ou à son partage par une part plus importante de la population ? Peut-être, mais rien n’est moins sûr car en montrant une réalité imparfaite, ces films fixent cette réalité comme un horizon indépassable. C’est d’ailleurs, si tenté que cela ait pu être un objectif des réalisateurs, peut-être ce qui manque le plus à ces deux films : la proposition d’une issue qui permette d’aller au delà, l’esquisse d’un espoir permettant de dépasser cette idée profondément ancrée en nous selon laquelle nous ne pouvons rien changer…

Bande annonce de "Polisse" de Maïwenn :

Bande annonce de "Les marches du pouvoir" de George Clooney :

L’eternel dilemme du juste et du légal, et de la place de dieu dans tout ça, appliqué au rugby.

France - Pays de Galles. Demi Final de coupe du monde de Rugby 2011Hier avait lieu la demi-finale du match France – Pays de Galles ; un match difficile et disputé que la France a gagné. Pourtant pour nombre de spectateurs il aura paru évident qu’au niveau du jeu, celui-ci était à l’avantage des Gallois. Compte tenu du score étriqué de cette demi-finale la tentation est alors grande pour un supporter Gallois de penser que le Pays de Galles aurait du gagner ce match parce qu’il le méritait plus que l’équipe adverse. Pourtant c’est bien l’équipe de France qui a gagné. Par ce contraste de deux réalités, celui du score et celui du jeu (du moins de sa perception), on est amené à questionner la séparation qu’il existe entre ce qui relève du juste et ce qui relève du légal. Ainsi, sur le plan légal et réglementaire, la France a sans conteste gagné le match. Que ce soit au score 9 – 8, que pour le carton rouge qui a éliminé un joueur Gallois, handicapant son équipe durant les 3/4 du match. Cette victoire est donc sans conteste. Pourtant si on pose la question en terme de justice, de ce qui relève du juste, pour beaucoup, ce sont les Gallois qui auront marqué les esprits, ce sont les Gallois qui auront le plus mérité la victoire ; non seulement par leur esprit combatif malgré le fait d’être diminué numériquement, mais surtout pour avoir dominé le jeu (et non le score donc) pendant quasiment tout le match malgré ce handicap.

Cette opposition, on peut la retrouver à d’autres échelles et dans d’autres espaces et notamment l’espace social. Ainsi il en va de l’opposition riche – pauvre. C’est la légalité qui permet au riche d’asseoir sa domination (on n’évoquera pas ici le fait que certains enfreignent manifestement la légalité vu que le match de rugby qui inspire cet article ne pose pas cette question. Infraction qui ne résout d’ailleurs à mon avis pas le dilemme posé mais plutôt le magnifie en le rendant plus visible), alors que la justice tendrait à nous conduire à penser que le pauvre mérite au moins autant voir parfois plus que le riche (bien né) en raison de ses conditions de vie et de travail liés à sa position de pauvre. On pourrait penser qu’il suffise d’une révolution des pauvres pour rapprocher légalité et justice et ainsi retrouver une égalité entre ces deux termes, pourtant il semble y avoir comme une impossibilité historique à réaliser ce rapprochement ; comme si l’opposition du juste et du légal était irréductible.

Si on prend le sport et en l’occurrence le match de rugby qui a été le point de départ de cet article, on pourrait imaginer un dispositif qui attribue des points aussi à la qualité du jeu. Par exemple le nombre de plaquages réussis, les mêlées gagnés, les passes réussies, les fautes de mains etc…  Remarquez que cela n’induit pas que les Gallois auraient nécessairement gagné car on peut imaginer que si les français ont gagné c’est aussi peut-être le reflet d’une réalité du terrain que le supporter du pays de Galles n’a pas vu ou ne veut pas voir. La seule chose donc, que permettrait une prise en compte de tels critères serait d’offrir une légitimation seconde du résultat final et donc de rapprocher le légal et le juste en réduisant l’expression de subjectivité propre aux spectateurs-supporters. La subjectivité qui laisse place à l’émotion et à l’affrontement serait donc d’une certaine façon mieux encadrée.

Trois problèmes évidents apparaissent alors : 1 – Quels sont les critères à choisir pour obtenir une véritable représentativité du jeu ? Le risque n’est il pas de rendre le score incompréhensible par le nombre potentiellement important de ces critères ? 2 -  Plus important peut-être, en réduisant la subjectivité du spectateur a la portion congrue, c’est l’intérêt même du sport, par les émotions qu’il procure, qui risque d’être remis en question parce que réduit et enfermé dans un calcul mathématique aux paramètres multiples, pas forcément plus représentatif ni même en adéquation avec la vision que le spectateur aura du match. Enfin 3 – C’est changer radicalement le sport en introduisant un troisième acteur dans le résultat final, le spectateur. Le jeu et le résultat ne serait plus le simple résultat de l’affrontement entre joueurs de deux équipes, mais aussi et en plus lié aux intérêts que le spectateur a dans le jeu. Ainsi, donner des points aux passes réussies aurait l’avantage d’obliger à un jeu ample et spectaculaire, mais aurait le désavantage de priver toute équipe dont cela serait le point faible de proposer peut-être un autre type de jeu.  D’où au final le doute sur la potentialité d’obtenir un score plus juste puisque si un tel rajout de critères visait à être complet il est possible que cela n’aurait rien changé au résultat qui a été obtenu pour le match d’hier. Cela ne changerait probablement qu’une seule chose, mais ô combien importante : notre capacité de discuter le score.

Dans le sport, la question et le choix que l’on pourrait tirer d’un tel questionnement : qu’on en reste à la situation actuelle ou que l’on prenne en compte plus de critères dans le score d’un match, ne prêterait a priori pas à conséquence car cela ne toucherait au final qu’un loisir (même si on peut penser que pour les êtres que nous sommes, profondément émotionnels, le risque de supprimer cet exutoire ait à terme des conséquences). Mais ce questionnement est bien plus prégnant lorsqu’on aborde le réel, car ce qui est en jeu ce sont les vies concrètes d’acteurs engagés dans des histoires, des choix, des relations fondées sur des conditions d’êtres sociaux et biologiques. Autant de facteurs autrement plus complexe à mettre en évidence pour départager ce qui relèverait du juste et du légal pour chacun d’entre nous. De plus … pourrait-on jamais accepté que le succès d’un groupe et disons, socialement parlant, d’une société, soit conditionné à la manière dont elle met en œuvre sa réussite, si des vies sont en jeu ou si c’est son avenir en tant que groupe qui est en jeu ? On peut penser théoriquement que dans le social comme dans le jeu sportif, la manière garantisse la réussite, mais preuve est de constater que ce n’est pas toujours le cas pour la simple raison qu’il existe de multiples éléments qu’on ne peut maîtriser (comme l’indiscipline d’un membre du groupe et qui avait peut-être "raison" d’agir comme il a agi à ce moment là, ou simplement par une faiblesse dont l’origine est difficilement localisable parce qu’interne à nous même, à notre psychologie) … alors comment faire ? est il possible de sortir de ce dilemme ?

Certains ont trouvé une issue, elle réside dans la croyance en un dieu ; en un acteur extérieur qui comme le spectateur du match de rugby est juge de nos actions, de telle façon que le résultat final (et donc ce qu’il faudra en retenir) n’est pas réduit à la réalité brute du monde réel mais qu’il appartient aussi à d’autres processus et critères de décision qui lui échappe. Ainsi si nous mourrons pour sauver quelqu’un alors qu’il n’avait pas besoin d’être sauvé, le résultat brute est la perte de notre vie et nous avons "perdu" ; mais si l’on croit en un être extérieur, un dieu, l’action parce qu’elle est louable transforme ce geste inutile et cette perte en un acte positif, exemplaire, courageux voir même à rééditer. Mais ce changement de perception implique que l’on accepte l’existence d’un dieu ; or en ce domaine on peut sincèrement douter de sa réalité. La bonne action, aussi brutale que cela soit, aurait donc tout simplement été de mieux réfléchir avant pour ne pas gaspiller sa vie inutilement.

Force est donc de constater qu’il ne semble pas y avoir d’issue pour la simple raison que nous circulons toujours entre des positions interne et externe. Si nous sommes en interne, la réalité est ce qu’elle est parce qu’elle est le fruit d’actions qui n’ont pas et ne peuvent pas être remises en question ; alors qu’en étant en externe, la capacité de jugement et d’action nous offre la possibilité de dépasser les limites et les cadres du jeu initial pour apporter d’autres critères. D’une certaine façon donc, tenter de résoudre le dilemme du juste et du légal reviendrai à résoudre l’opposition interne/externe.

Si on peut penser qu’un jour le sport laisse la place à la prise en compte des actions de jeu dans le calcul du résultat final ; pour ce qui est de la réalité sociale, il semble y avoir peu de place pour un acteur extérieur (sauf à ce que Dieu vienne en jour s’en mêler). Il semblerait donc qu’il nous faille pencher en faveur d’une solution ou seul le résultat compte car c’est le seul qui soit en adéquation avec la réalité concrète du monde.

Pourtant le fait même que nous ayons la capacité de modeler le monde, tout du moins en parti, à nos envies, nous met dans la capacité d’avoir un regard extérieur par rapport à nos actions. Est-ce à dire que nous pourrions résoudre un jour, en nous même, cette opposition interne/externe, puisque nous sommes à la fois acteur et observateur/juge des actions que nous réalisons ? On peut l’espérer, mais à quel prix ? Le mouvement, le changement, l’évolution sont autant de concepts qui reposent sur l’existence de différences entre les unités qui composent un ensemble, que ce soit des différences de nature ou de position. Or vouloir résoudre la frontière interne/externe ne se traduit-il pas par l’élimination de ces différences ? En d’autre terme, la seule issue à ce dilemme n’est-il pas la concrétisation à terme d’un totalitarisme figé, minéralisé ? Une telle issue peut-elle d’ailleurs devenir souhaitable ? Ne serait ce pas la mort du social, autant que du sport ?

Je m’arrête là pour aujourd’hui, mais la réflexion sera poursuivie…