Une discipline – la sociologie – et sa révolution : De la re-définition de son objet aux outils pour en faire l’étude

La sociologie m’est toujours apparue comme la discipline qui avait pour objet de rendre compte objectivement des phénomènes sociaux. À ce titre, elle me paraissait pleinement s’inscrire dans la démarche d’une science. Pourtant, elle m’est aussi apparue incapable d’expliquer clairement le phénomène spécifique que les sociologues appellent "social" et, peut-être pire pour une discipline qui appartient aux "sciences sociales", j’ai eu le sentiment que ce n’était pas là son objectif, ni même que cette question l’intéressait ? Le social est-il, comme on peut souvent l’entendre en sociologie, quelque chose d’une nature spécifique, politique et morale, ou peut-il être réduit à quelque chose de plus fondamental et matériel, relevant du champ d’étude de la nature, comme le font les autres sciences avec leurs objets et phénomènes respectifs ? La question est loin d’être évidente, mais force est de constater qu’aujourd’hui, du moins en France, c’est cette idée, celle d’une nature spécifique du social qui l’a emporté, et le projet de science qui était portée par les fondateurs a été abandonné en route. L’objectif du présent article est donc d’évoquer certaines de mes réflexions sur le sujet et de soutenir l’idée qu’il serait non seulement possible pour une discipline comme la sociologie de s’engager sur la voie de la science, mais que cela serait nécessaire et utile pour améliorer notre compréhension du monde dans lequel nous vivons. D’ailleurs, avant de commencer, peut-être convient-il de préciser tout de suite ce que j’entends par science et en quoi je la distingue de la pratique actuelle de la discipline.

La sociologie revendique, et à juste raison, la mise en œuvre d’une méthodologie relevant de la science, la démarche scientifique. Mais convenons que cela ne suffit pas pour autant à en faire une science. On pourrait ainsi faire remarquer que si toutes les sciences adoptent une démarche scientifique, tous ceux qui adoptent une telle démarche ne font pas nécessairement de la science. Le plombier qui essaie de trouver une fuite, le policier qui recherche un criminel ou l’ingénieur qui construit une fusée vont tous les trois mettre en œuvre une démarche scientifique, plus ou moins rigoureuse s’ils veulent trouver rapidement et précisément à résoudre leur problème, pourtant il ne viendrait à personne l’idée de considérer ces activités comme des sciences (1). Pourquoi ? Parce que de telles activités ne visent pas à produire des savoirs nouveaux sur le monde. Qu’il s’agisse du plombier, du policier ou de l’ingénieur, s’ils sont bien en quête de choses inconnues – l’endroit de la fuite d’eau, l’identité d’un criminel ou le mécanisme par lequel une fusée va pouvoir décoller et échapper à l’attraction terrestre – ils cherchent d’abord à résoudre un, ou des problèmes, pratiques, ponctuels et particuliers, situés dans l’espace et le temps, qui n’engagent pas à la découverte de choses totalement nouvelles sur le monde, mais qui visent à maîtriser l’agencement inconnu, d’un ensemble de choses qui sont pour leurs parts a priori déjà connues. À l’inverse, la science vise à produire des savoirs à la fois très spécifiques concernant la chose étudiée, mais aussi universelle, en ce sens que cette chose peut se trouver potentiellement partout et en tout temps, si les conditions de sont existence sont réunies et que l’humanité ait à intervenir ou pas pour mettre en évidence cette réalité. C’est en cela que l’on peut parler de lois de la nature, par opposition aux lois humaines.

Les phénomènes sociaux peuvent-ils être vus sous cet angle là ? Je le crois. Je le crois d’autant plus que nombreux sont les développements techniques actuels qui nous permettent d’envisager une prise de distance avec nos croyances sur l’humanité. Il est donc peut-être venu le temps, pour la recherche, de ré-ouvrir la voie vers une démarche de science et de production de savoirs fondamentaux concernant cette chose que les sociologues appellent, le social.

Un processus de Socialisation engendrant une Force sociale

Pour commencer, je souhaite introduire ici deux notions qui me sont apparues essentielles pour engager cette réflexion : celle de "Socialisation" et celle de "Force". Celle tout d’abord de Socialisation pour remplacer toutes les notions qui peuvent être associées avec le qualificatif de "social" – telles que position, trajectoire, statut, action, etc. – et signifiant le processus particulier par lequel des interactions entre semblables vont produire quelque chose de spécifique qui va sur-déterminer la façon dont nous allons agir sur et dans le monde. Cette Socialisation, prise dans sa dimension strictement empirique, c’est-à-dire par l’observation des interactions, définit pour moi le champ d’existence du social, constitué comme phénomène naturel objectif au sein duquel peuvent être trouvés des explications à l’existence et à la forme des phénomènes spécifiquement sociaux.

On utilisera ensuite la notion de Force. Cette notion, couramment utilisée en science, désigne l’existence d’une chose réelle, empiriquement constatable en raison des conséquences qu’elle produit, qui trouve à la fois son origine dans les corps et qui est en même temps ce qui les affecte. La notion de force définit une chose qui est donc inscrite dans la nature même de ces corps et qui les dépasse au point de s’exprimer indépendamment de leurs éventuelles spécificités. Ainsi, au même sens que la gravitation est une force produite par des corps physiques et la force qui affecte ces mêmes corps, le social est la force que produisent des êtres sociaux et en même temps ce qui les affecte.

Si donc l’objectif de la sociologie est de produire des savoirs nouveaux sur le monde, alors le rôle de la sociologie vue comme science est de s’interroger sur cette Force. Partant de ce principe, elle ne peut donc pas s’intéresser à la question de savoir pourquoi ni comment les individus agissent, parce que l’explication de l’action se trouverait dans les spécificités des corps eux-mêmes, c’est à dire dans l’explication biologique elle-même et ses multiples sous-disciplines. La sociologie a toutefois montré que l’action des individus n’était pas réductible à une explication biologique. La question à laquelle doit répondre la sociologie est donc à la fois similaire et très différente de celle évoquée précédemment. Elle est celle-ci : pourquoi les êtres humains agissent-ils comme ils agissent ?

C’est-à-dire qu’une science spécifique du social aurait à identifier et à étudier la chose matérielle et empiriquement constatable en plus, qui fait que le champ des explications fondées sur le corps et sur les contraintes particulières de l’environnement ne sont plus les seules à définir la forme visible que vont prendre les actions lorsqu’elles sont réalisées.

Pourquoi, comme je l’ai évoqué précédemment, ne pas réutiliser des termes comme ceux de "trajectoire sociale" ou de "statut social" par exemple ? Parce que le problème essentiel de ces notions qui utilisent le mot social comme qualificatif est qu’elles ne permettent pas de faire la distinction entre ce qui relève du corps et ce qui relève de ce qui serait "autre". Elles renvoient à une façon de penser la société en termes pratiques, politique et morale, et non à une approche de science ayant vocation à produire des savoirs universels. Des individus peuvent déjà avoir une trajectoire, un statut, une position, ou réaliser des actions qui sont attachées et réalisées par l’existence d’un corps physique placé dans un environnement, indépendamment de savoir si le social joue un quelconque rôle et indépendamment de savoir si ces derniers en ont conscience ou pas. Le qualificatif de "social", lorsqu’il est pris ainsi est en réalité confondu avec un autre mot assez similaire : celui de "sociétal". Le sociétal étant tout ce qui s’inscrit dans, ou qui prend pour référence, la société. Il en va ainsi du terme de "trajectoire sociale" comme il en va du terme de "politique sociale" qui, dans les deux cas, seraient plus juste s’ils utilisaient la notion de sociétale.

Une sociologie qui utilise donc le terme de social pour dire sociétal, réalise en réalité une recherche pratique que le mot de social permet d’élever au sens d’une étude naturelle qu’elle n’est pas. Il n’est pas question ici de critiquer une telle perspective, ce type de recherche est certainement utile pour ceux à qui elle s’adresse, puisqu’elle apporte des réponses concrètes à des problèmes concrets qui concernent des individus au sein d’une société considérée, voir qui concerne les chercheurs eux-mêmes comme citoyens. Mais, en cela, la démarche de ces chercheurs ne se distingue fondamentalement pas de celle du plombier, du policier, ou de l’ingénieur que j’évoquais précédemment, et ne vise donc pas, par définition, la production de savoirs de nature, ayant un objectif d’universalité, comme la science.

En mettant de côté cette ambiguïté qui accompagne l’usage du concept de "social", on peut alors se concentrer sur ce qui importe, c’est à dire sur la mise en œuvre d’une "science du social" et non d’une "science sociale", c’est à dire sur cette étude de la chose qui n’existe que lorsque des interactions d’un type particulier (2) existent. Or quelle est cette chose qui participe directement des actions à réaliser et qui n’appartient, de façon stricte, ni à des explications liées à l’étude des corps ni à des explications relevant d’une étude de l’environnement dans lequel ceux-ci sont plongés ?

Un champ d’études spécifiques : le social

Si les actions sont réductibles à un corps et à l’étude de son fonctionnement, que reste-t-il pour les orienter ? La pensée.

La pensée, si elle est, matériellement parlant, profondément corporelle, elle est tout sauf un produit du corps, ou plutôt devrais-je dire, elle est plus qu’un produit du corps, parce qu’elle est avant tout un produit des interactions. Elle a donc, potentiellement, tout à voir avec la sociologie. Et encore… parce que la psychologie traite déjà de l’inconscient, il ne s’agit ici de ne considérer comme véritablement pertinent sociologiquement, que la pensée consciente. C’est à dire la pensée quand elle est mise en œuvre pour réaliser des choix d’actions dans un environnement donné, pas quand elle est au repos et que le système nerveux fonctionne en mode "automatique", si l’on peut s’exprimer ainsi (3). Cette pensée qui nous habite est l’expression d’une capacité particulière, celle d’organiser ensemble des perceptions et des symboles. La pensée nous permet ainsi d’argumenter, individuellement ou avec d’autres, sur le monde qui nous entoure. Elle nous permet aussi de produire des jugements de valeur sur les choses et les événements qui nous entourent. Cette production de jugements est révélatrice de l’existence d’une orientation de nos actions selon l’exercice d’une pensée préalable, mais aussi – et c’est tout l’intérêt des études sociales – la production de jugements qui découlent de cette pensée est cause potentielle de l’orientation ou de la ré-orientation des actions de ceux qui nous entourent (4).

Mais pour en revenir à la pensée, elle résulte comme je l’ai préalablement évoqué, de la conjonction de deux choses : les perceptions de sens et l’existence d’un langage qui permet de les structurer. Or si les perceptions renvoient directement à l’environnement et à la capacité d’un corps de saisir cet environnement, le langage, en ce qui le concerne, est le produit direct de la mise en interaction de corps possédant les mêmes capacités de développer et d’utiliser un tel langage. La pensée, loin d’être une conception métaphorique, doit donc d’abord et avant tout être considérée comme une réalité objective définie par une structure dans l’espace cérébral et contrainte par les frontières du support biologique au sein duquel elle prend place, et en même temps elle doit être considérée indépendante d’une nature strictement biologique puisque c’est par les interactions réalisées au cours du processus de Socialisation qu’elle va prendre une forme particulière, sociale, et qu’elle va ainsi pouvoir dépasser les frontières du corps. Or la sociologie, entendue comme science, a pour objet les phénomènes qui découlent de la mise en interactions de corps ; corps capables de penser et de s’échanger ces pensées à l’aide d’un langage. Son travail est donc de faire l’étude de cette genèse d’une pensée chez les individus et de faire l’étude des conditions particulières d’expression de la force qu’elle réalise par son existence.

La pensée, telle que je l’ai précédemment définie, est donc composée de deux choses : tout d’abord d’une capacité de "représentation" qui est réalisée par les propriétés particulières de certains corps biologiques et tout particulièrement de l’humanité : sens pour percevoir un environnement, capacité d’actions sur et dans cet environnement, et capacité de mémorisation et de créations de liens entre sens et actions grâce à un système nerveux ; et ensuite une capacité "d’expression" qui est réalisée par la structuration des représentations à l’aide d’un langage, permettant d’échanger ses représentations avec celles d’autres. La pensée, au niveau de l’individu, résulte de cette articulation et de cette circulation continuelle qui va des perceptions sensorielles aux perceptions langagières et symboliques et inversement, mais j’y reviendrai dans les prochains paragraphes.

Avant cela, je tiens à évoquer deux autres notions qui me semblent utiles pour poursuivre une recherche de science. Deux notions qui permettraient de préciser une étude du social en apportant une lecture plus dynamique que celle exprimée à travers les seules notions de Force et de Socialisation. Je pense à l’emploi de notions telles que "Polarisation" et "Polarité". Ces deux notions permettraient notamment d’exprimer, d’une façon plus neutre et détachée, l’existence d’une pensée spécifique, ou Polarité, fruit d’une Polarisation, qui orienterait spécifiquement un corps mis en situation d’interagir avec son environnement. C’est-à-dire que si l’on considère la Socialisation comme le processus général par lequel va être générée une force spécifiquement sociale, alors la Polarisation est le processus spécifique par lequel un individu est amené par le processus de Socialisation à adopter un certain type d’action à réaliser au regard de certains événements ou choses lorsqu’il les perçoit en situation. C’est par ce processus qu’un individu sera amené à considérer/juger une perception de son environnement comme bien ou mal, utile ou inutile, normale ou anormale compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve, et donc à agir en conséquence. Cette action ne sera cependant pas fondée sur des perceptions sensorielles – individuelles – préalables, mais en fonction des informations échangées avec d’autres.

Penser la Polarisation c’est donc penser la création et l’évolution de dynamiques d’actions qui ne sont plus dépendantes des corps ou de l’environnement dans lequel ils se trouvent, mais qui dépendent des informations (5) dont les individus disposent et se partagent pour se repérer et pour l’interpréter. Informations qui ne peuvent s’obtenir que par la réalisation d’interactions sociales fondée sur l’utilisation d’un langage. C’est ainsi la possibilité de constituer des groupes : ceux pour qui la situation fait sens et ceux pour qui elle ne fait pas sens (sens neutre) ; et ensuite dans ceux pour qui elle fait sens, entre ceux qui s’engagent dans la situation (sens positif) et ceux qui s’en dégagent (sens négatif). L’avantage d’une telle approche est aussi de pouvoir proposer une séparation positive ou négative des actions qui n’est pas attachée à une interprétation morale ou politique des situations, mais plutôt selon un ajustement ou pas avec l’inscription d’un corps dans son environnement naturel.

Si on essayait de traduire cela théoriquement, cela reviendrait à émettre l’idée que faire l’étude sociologique du sens d’une action ne peut "idéalement" se réaliser que si l’on considère des corps identiques plongés dans des situations sensorielles identiques, dont seul le partage d’informations préalables sous forme symbolique, langagière, aura été considéré/constitué comme la variable pertinente. Et en ce sens, si la sociologie venait à considérer ce niveau de réalité naturelle comme significatif et pertinent en soi, l’explication de l’action, prise dans sa dimension sociale, ne pourrait plus être mélangée avec des considérations biologiques, psychologiques, ou provenant d’autres sciences. Elle – la sociologie – serait donc le domaine d’étude très particulier d’expression d’une Force spécifiquement sociale, relevant d’une réalité naturelle à considérer en soi : le langage.

Représenter schématiquement l’articulation des quatre notions évoquées :
Force, Socialisation, Polarisation, Polarité.

Pour exprimer schématiquement l’expression d’une Polarisation de l’action, on pourrait la synthétiser selon un axe séparant deux pôles qui définiraient un type d’engagement dans la situation :

  • Un pôle positif signifierait un engagement dans l’action. Quand le partage préalable d’informations sur la réalité avec d’autres corrobore les perceptions sensorielles et les mécanismes psychologiques qui guident ce corps. En ce sens, la dénomination positive serait appuyée par le fait que la pensée vient s’ajouter à ce qui serait déjà un élan du corps fondé sur d’autres champs d’explications, notamment biologiques.
  • À l’inverse, le pôle négatif signifierait un dégagement de l’action. C’est-à-dire une situation où les informations partagées avec d’autres obligent le corps à résister ou à entreprendre des actions contraires à celles qu’il entreprendrait s’il était livré à ses seules perceptions sensorielles et à ses seuls désirs (6).
  • Entre les deux, une zone de neutralité serait significative des situations où ce que perçoit un individu d’une situation et les informations dont il dispose ne se recoupent pas pour rendre la situation significative. Soit que la situation ne présente pas d’éléments qui nécessitent que l’individu mette en œuvre des actions spécifiques les concernant, soit que les sens qui sont mis en œuvres pour percevoir la situation ne détectent pas dans cet environnement les choses auxquelles une Socialisation préalable a constitué des jugements de valeur qui nécessiteraient la réalisation d’une action d’engagement ou de dégagement à leur égard. Les individus sont des êtres situés, leurs capacités de juger et d’agir sont immédiatement dépendantes de cette dimension située.

Dans ce troisième et dernier cas, celui de la position de neutralité, les actions réalisées en situation relèvent alors du corps. Dans ce cas, l’explication de la forme des actions n’appartient plus au domaine de la sociologie, mais plus à celui de la psychologie (7).

Si on accepte les notions de "Force", de "Socialisation", de "Polarisation" et de "Polarité", on se retrouve donc avec le schéma 1. suivant qui exprime comment ces notions s’articulent ensembles pour permettre d’expliquer les phénomènes relevant spécifiquement d’une étude social du monde naturel.

Schéma 1 :  Force, processus de Socialisation, processus de Polarisation et polarité

Une Force sociale et l'agencement de ses composantes : Processus de socialisation - Polarisation - Polarité.

Une Force sociale et l’agencement de ses composantes : Processus de socialisation – Polarisation – Polarité.

Ainsi, pour reprendre et synthétiser ce qui a été dit précédemment, pour qu’un phénomène puisse être qualifié de social il faut que parallèlement à la réalisation d’une vie faite de perceptions et d’actions fondées sur une constitution biologique située dans un environnement donné, se développe une propriété particulière, une Polarisation qui va faire tendre nos actions dans un sens qui ne va plus être celui du corps ou de l’environnement, mais qui va trouver son explication dans les interactions particulières que l’organisme va être capable de produire avec ses semblables à l’aide d’un langage, tout au long d’une phase de Socialisation. Sans l’existence de cette qualité particulièrement sociale des interactions, c’est le corps qui va primer et qui va dicter les actes à réaliser. Et l’éventuel phénomène d’auto-organisation des corps qui pourrait découler de ces processus biologiques pourrait certes ressembler à une société, mais le champ d’explication à mettre en œuvre resterait limité à celui de la biologie et de ses sous-catégories.

Pour pouvoir trouver une explication spécifiquement sociologique aux actions, c’est à dire fondée par, et seulement par, l’existence d’interactions, c’est dans l’étude de la capacité que nous avons d’échanger des informations sur le monde par un langage composé de symboles que nous la trouverons. Mais pour que ce langage puisse agir encore faut-il qu’il agisse sur quelque chose qui a une réalité matérielle. Lorsque j’évoquais la pensée, j’évoquais la capacité des individus sociaux de produire un langage, mais aussi d’avoir individuellement des "représentations" du monde. Avant d’aborder le langage et l’importance de son rôle, arrêtons-nous d’abord sur cette capacité que nous avons de créer des représentations et allons plus loin dans sa définition.

Socle et objet d’une Force sociale : La capacité de créer des représentations

Si la Force sociale n’était qu’un concept, qu’une expression métaphysique, elle ne produirait aucune conséquence sur le monde réel et pourrait être assimilée au registre de la philosophie ou à celle des métaphores poétiques. Sauf que non seulement cette force existe réellement, mais elle s’exprime à travers un socle empirique bien réel. Elle est fondée sur notre capacité à percevoir le monde, à agir dans et sur le monde, et surtout à mémoriser et à cumuler l’organisation des schèmes de perceptions et d’actions au fur et à mesure de nos expériences grâce à notre système nerveux. Or cette mémorisation produit quelque chose de très particulier : des « représentations » du monde.

Ces représentations, parce qu’elles lient perceptions d’un environnement, perceptions de ses transformations – notamment par nos actions -, et perception du corps exposé à cet environnement et à ses transformations, permettent, parce qu’elles sont aussi le produit d’un processus cumulatif, de valoriser à titre individuel et selon des ressentis propres aux individus, le monde dont ceux-ci font l’expérience en permanence. Ainsi, plus ceux-ci avancent dans leurs trajectoires de vie, plus ils sont en capacité (dans la mesure des limitations de leurs corps) de préciser les actions à réaliser et de les anticiper, pour satisfaire leurs attentes corporelles tout en leur permettant d’éviter celles qu’ils réprouvent (8).

Cela étant, que l’on ne s’y trompe pas, les représentations ne sont pas en soi du social et ne nous concernent pas ici directement, elles n’en constituent pas moins le socle nécessaire à l’existence d’une Force sociale, c’est pourquoi il est nécessaire de les évoquer ici. Les représentations sont d’abord et avant tout le résultat d’un processus interne, un processus psychologique. On postulera d’ailleurs ici que tous les organismes dotés de sens pour percevoir le monde, de membres pour agir sur le monde et d’un système nerveux pour mémoriser et organiser des schèmes de perceptions et d’actions, créent des représentations du monde qui leur permettent de se positionner et d’agir de façon effective sur le monde pour poursuivre leur existence dans un environnement qui se transforme continuellement, mais qu’ils transforment aussi eux-mêmes, soit qu’ils agissent sur celui-ci ou que par leurs déplacements, ils s’exposent eux-mêmes à des environnements différents. Cette capacité a toutes les raisons d’exister dès lors que l’on passe de la catégorie des espèces biologiques simples appartenant au monde végétal à celui des espèces biologiques complexes appartenant au monde animal. Ces représentations peuvent être très simples, elles n’en sont a priori pas moins nécessaires, même si de faibles intensités, pour des organismes dont la survie va dépendre des actions qu’ils réalisent. Que ces organismes soient capables de les formuler ou de les traduire à l’aide de symboles est justement ce qui va distinguer l’approche sociologique de l’approche biologique, mais on y reviendra plus tard.

Pour l’instant, on peut se concentrer sur cette idée schématique selon laquelle un corps qui ne dispose pas de la capacité de créer des représentations réalise l’action réflexe qui résulte de la perception. À l’inverse, un organisme doté de représentations est capable de s’adapter plus finement à un environnement parce qu’il développe une certaine conscience de son environnement. Dans ce deuxième cas, la perception d’une situation ne conduit donc pas automatiquement à la réalisation d’une action spécifique, car tout dépend des expériences précédentes réalisées par l’individu de la même situation ou de situations similaires. C’est pourquoi, parce qu’il y a eu mémorisation de situations préalables, ce sont dorénavant ces mémorisations qui vont participer à la définition des actions à réaliser et que l’on pourra parler d’actions subjectives, parce que spécifiques à un corps et à ses expériences singulières.

La différence majeure entre les organismes qui créent des représentations et ceux qui n’en créent pas, résiderait notamment dans le fait que pour un organisme sans capacité de représentations, seule la sélection naturelle darwinienne, s’exprimant à travers les générations, pourrait expliquer pourquoi un individu soumis à une perception A va être amené de la réalisation nécessaire et unique d’une action 1, à la réalisation nécessaire et unique de l’action 2 (9). Dans le cas d’un organisme qui est doté de la capacité de créer des représentations, la réalisation de l’action 1 ou 2 n’est plus définie en externe, mais elle est interne à l’individu et elle peut varier d’un individu à l’autre selon les expériences que celui-ci réalise par le biais de ses sens. Cela dit, et sauf hasard, une fois un certain nombre d’expériences réalisées, si l’action peut être précisée, elle n’a plus de raison d’être radicalement modifiée et si une expérience déplaisante est réalisée, l’organisme considéré n’a plus de raisons de renouveler l’expérience. L’action qui en découle se trouve donc solidifiée et elle n’a plus de raison de dévier au cours de la vie de l’individu. Elle se trouve alors simplement remise en jeu à la prochaine génération. Mais, les expériences ayant de très grandes chances d’êtres reproduites d’une génération sur l’autre – par perpétuation des mêmes milieux de vie -, les actions ont aussi de très grandes chances d’êtres reproduites aussi d’une génération sur l’autre. La capacité de représentation ne se révèle alors qu’au moment ou l’environnement change suffisamment radicalement entre deux générations pour que la suivante modifie sa façon d’agir par rapport à la précédente (10).

La mise en œuvre d’actions dont l’explication est fondée biologiquement peut alors être représentée schématiquement et généralement par la boucle suivante :

Schéma 2 : Fondement biologique des actions pour un individu

Boucle faisant de la biologie, le fondement explicatif de l'action.

Boucle faisant de la biologie, le fondement explicatif de l’action.

Si on en restait à ce type d’explication et que l’on était capable de percevoir l’ensemble des caractéristiques et des propriétés des éléments de la boucle qui constituent les situations, on pourrait y trouver là l’explication d’une très grande part des phénomènes qui caractérisent les sociétés contemporaines. Mais, et c’est en cela que la sociologie est intéressante, pas toutes. Il est ainsi indéniable que les phénomènes de sociétés engagent des mécanismes psychologiques, les qualités des corps et des environnements dans lesquels ceux-ci sont mis en interaction, mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi l’humanité apparaît comme unique dans l’histoire de l’évolution ; unique dans sa capacité à transformer le monde et à le réutiliser pour accélérer son propre développement ; mais aussi unique dans sa capacité à avoir fait émergé une conscience qui le détache de son environnement et notamment de sa condition animale initiale.

Si la sociologie en restait à un tel niveau d’explication, elle se placerait dans une conception nécessairement atomistique de la société parce que réductible à une explication fondamentalement biologique. La sociologie, ainsi réduite, ne serait et ne pourrait être qu’un méta-discours englobant. Elle aurait certes le privilège d’exercer un certain regard, surplombant les sociétés humaines, tissant des liens entre des connaissances déjà existantes, mais éparses, et créant des concepts pour traduire des intérêts et des problématiques propres aux méta-phénomènes sociétaux ; mais si une telle position trouverait effectivement sa justification dans une inscription politique de la sociologie, elle n’aurait à l’inverse qu’un faible intérêt en tant que science. D’ailleurs, selon un tel point de vue, l’ambition de faire de la sociologie une science n’aurait de toute façon que peu de sens puisqu’en traitant d’un méta-phénomène, seule la production de méta-concepts aurait un sens, et le réductionnisme scientifique, fondamental, en ne répondant à aucun questionnement général et pratique, apparaîtrait à l’inverse pour le moins étrange.

Pourtant, et cela peut paraître paradoxal, les études sociologiques font constamment la preuve que les explications traditionnelles ne suffisent pas à l’explication et à la compréhension des phénomènes de société. Cette découverte, continuellement renouvelée, constitue d’ailleurs une sorte d’acte magique par lequel les sociologues mettent en évidence une inconnue dans l’équation, une inconnue qu’ils ne veulent pourtant jamais isoler. Ainsi, la sociologie, si elle rend utilement compte de la nécessité de trouver un autre type d’explication aux phénomènes qu’elle étudie, en s’arrêtant à cette révélation, elle apparaît amputée dans sa démarche. Un peu comme l’enfant qui, émerveillé par un tour de magie, sait qu’il y a un truc, mais ne veut surtout pas qu’on le lui révèle pour ne pas gâcher son émerveillement.

J’avais précédemment évoqué la capacité de penser que l’humanité avait développée, et j’ai, dans cette partie, évoqué sa capacité de créer des représentations, condition nécessaire de l’exercice de réalisation d’une pensée et donc de l’émergence d’une explication de nature sociologique (même si les représentations ne sont pas en soi un objet social). Pour pouvoir maintenant passer à une explication pleinement sociale, il faut faire appel à une autre capacité dont nous sommes dotés et que j’ai évoquée comme complémentaire de la capacité de représentations : la capacité de partager nos représentations à l’aide d’un langage, utilisant et articulant entre eux des symboles, nous permettant de traduire le monde dans le monde dans lequel nous vivons.

Le langage comme catalyseur social

La différence, subtile mais majeure, qui va distinguer le social du biologique, est la suivante : dans la grande catégorie des perceptions de sens, il y a tout ce que perçoit un individu par ses sens (pour les plus courants : l’odorat, le goût, le toucher, l’ouïe et la vue), mais dans le cas d’un phénomène social, ces perceptions sont codées, organisées, regroupées et catégorisées de telle sorte que la captation des informations sur l’environnement par les sens biologiques traditionnelles ne constitue plus le seul moyen de percevoir le monde. Grâce, ou à cause du langage, un individu va être en mesure de percevoir le monde à travers les sens d’autres que lui et va pouvoir, ou va devoir, agir en adéquation avec les informations, les représentations du monde spécifiques, que ceux-ci lui fournissent. Et quand j’évoque ici le langage, entendons-nous bien, il ne s’agit pas de cette chose merveilleuse composée de mots avec une grammaire et une orthographe qui permet de faire de la poésie, de parler du beau, et autres conceptions intellectuelles, mais bien plus terre à terre de cette capacité que nous avons de produire des sons selon une structure particulière, répondant aux lois les plus élémentaires de la physique, et sur laquelle nous nous appuyons et nous nous sommes accordées pour nous entendre.

Par exemple : si je suis au téléphone avec une personne et que cette dernière me dit qu’il fait beau et fera beau toute la journée, je sais que je n’ai pas besoin de prendre mon parapluie pour la rejoindre, que je n’ai pas besoin d’expérimenter directement par le biais de mes sens le temps qu’il fait dehors, que je n’ai pas besoin de réaliser l’action de vérifier les prévisions météorologiques et que je n’ai pas besoin de réaliser l’action de prendre mon parapluie. Le partage d’informations par le biais de symboles va donc constituer une extension de mes propres capacités sensorielles. Dit autrement, l’exercice de cette capacité langagière va me donner la possibilité d’agir sans avoir besoin de faire l’exercice de mes sens à travers la réalisation d’un certain nombre d’actions, et inversement, je vais être capable de faire agir des semblables en leur prodiguant des informations sur un environnement qu’ils ne perçoivent pas, leurs permettant d’agir sans qu’ils aient besoin de réaliser les actions correspondantes pour se rendre compte et éprouver par eux-mêmes cette situation.

C’est là d’ailleurs tout l’intérêt des études réalisées par une sociologie de la critique, de s’intéresser à toutes ces situations particulières où la réalité objective du monde et la réalité des échanges symboliques divergent au point de faire émerger chez les individus une tension critique. Ces situations où, pour reprendre l’exemple précédent, un ami m’ayant informé qu’il ne pleut pas, je me retrouve à sortir de chez moi et à constater qu’il pleut et que je risque de me mouiller si je ne prends pas mon parapluie, situation qui m’obligera à critiquer plus tard cet ami qui m’a fourni de mauvaises informations. On parlera ici seulement de cette part critique, c’est-à-dire de la part sociale du phénomène, afin de ne pas entrer dans des considérations corporelles tout aussi importantes pour l’étude des phénomènes de société, mais qui ne nous intéressent pas ici. La tension critique est ici considérée uniquement comme ce qui émerge lorsque, dans une situation donnée, des individus produisent des actions critiques à l’adresse de ceux qui leur ont préalablement partagé des représentations inadéquates ou erronées de la réalité dont dépendaient leurs actions pour être ajustées aux situations dans lesquelles ils se sont par la suite engagés.

Une tension critique correspond donc uniquement à la situation au sein de laquelle une ou plusieurs productions symboliques vont permettre de signifier à un autre qu’il s’est trompé, qu’il nous a trompés et que cela a provoqué chez nous un désagrément corporel, d’ordre par exemple psychologique, ou que cela ait eu un impact bien plus grave, comme une action ayant provoqué directement ou indirectement une entorse à la loi dont je peux être tenu pour responsable. L’objectif de cette production critique est qu’à l’avenir ceux qui nous ont donné de telles informations entreprennent à leurs tours des actions de corrections pour ne pas nous ré-induire en erreur (11). Le haut niveau de ces échanges critiques dans la part totale des échanges discursifs réalisés entre des individus régulièrement engagés dans des interactions sociales dont dépendent leurs actions sera à ce titre significatif des situations de "défiance", à l’inverse des situations de "confiance".

À ce titre, le complotisme qui est un sujet qui a longtemps suscité pour moi un intérêt de recherche est révélateur de ce type de situation où s’exprime une tension critique. Il correspond ainsi à la formulation de théories du complot en réponse à une inadéquation dans la perception des éléments du réel et des éléments symboliques pour le décrire. Dès lors, la solution la plus simple et a priori la plus correcte pour rendre compte de la situation, est celle du "complot", c’est-à-dire celle d’actions produites sur le monde par un certain nombre d’individus qui auraient, par ailleurs, le pouvoir d’intervenir ensuite sur les discours pour qu’ils ne reflètent pas la réalité des transformations qu’ils ont réalisées et surtout que ces discours ne les intègrent pas en tant que cause explicative des transformations réalisées. Soyons honnêtes, tous ceux qui perçoivent une telle inadéquation critique ne vont pas pour autant se lancer dans la production d’arguments critiques et agir et militer pour résoudre cette tension ; tout dépend de la Polarisation dont ils ont fait l’objet et si, dans la situation dans laquelle il se trouve, une telle action fait sens pour eux et pour ceux qui les entoure. Mais peu importe ici, dès lors que des critiques surgissent, c’est-à-dire que des individus s’impliquent pour engager des actions visant à résoudre le problème qu’ils perçoivent, cela devient un phénomène politique significatif. Que ces critiques soient fondées, ou pas, dans la réalité des faits ou qu’elles soient infondées parce que ces derniers font une mauvaise interprétation fondée sur une perception incomplète de la réalité, la production de critiques et la persistance de cette production dans le temps est une réalité objective, révélatrice d’un dysfonctionnement social. Un dysfonctionnement dans des échanges d’informations nécessaires aux uns et aux autres pour agir ensemble en adéquation avec la réalité et avec la façon dont il a été défini qu’il convenait d’agir sur la réalité. Or lorsque l’échange d’informations dysfonctionne, ce sont les actes qui dysfonctionnent (12).

C’est pourquoi, l’expression d’une critique est le premier des actes politiques (13), parce qu’elle signifie à la fois à la collectivité un manque d’information sur un problème qui concerne potentiellement la collectivité et qui peut être objet du débat politique – en soulignant la nécessité d’étendre les capacités de la collectivité pour prendre en charge le problème qui est mis en évidence par cette critique – mais signifie aussi à la collectivité son incapacité à se réguler elle-même et à agir en adéquation avec ce qu’elle a elle-même établi comme devant être fait – c’est donc son incapacité à corriger d’elle-même ses propres actions désajustées sur le monde qui est alors mise en évidence par la critique et c’est donc la structuration de l’organisation politique qui est visée.

Ainsi, et même si pour le sociologue la question n’est pas de savoir si une critique ou les actions qui en découlent sont justifiées ou non, il n’en reste pas moins que sa capacité à objectiver et à signifier l’importance sociale que représentent de telles tensions est importante. Parce que cela dit quelque chose de la réalité sociale du monde dans lequel nous vivons. Or la sociologie est la seule science qui soit à même de prendre au sérieux de telles situations comme des réalités naturelles objectives pertinentes qui méritent qu’elles soient étudiées en soi. Elle est donc aussi la seule discipline qui, dans une démarche plus pratique, serait à même d’aider à résoudre des réalités qui seraient perçues comme dysfonctionnelles d’un point de vue social. Cela ne remplacera jamais la part des explications qui reviennent à d’autres sciences, mais parce que les phénomènes qu’elle étudie participent de la définition des réalités morales et politiques engagées dans les phénomènes de société, elle est incontournable pour résoudre les situations qui engagent ces dimensions.

Développer des moyens de perceptions pour améliorer l’adéquation symboles-réalité dans la mise en œuvre de l’action, et résoudre l’émergence de ces tensions est d’ailleurs ce qui fonde l’explication, la survivance et l’expansion d’une vie sociale organisée sous forme d’organisations politiques et morales, au-delà des critiques dont celles-ci peuvent faire l’objet en raison de la faillibilité de leurs constructions. Pourquoi ? Parce qu’en réalisant, à travers le langage, une capacité de perceptions et d’actions qui dépasse les limites de l’individu, elles augmentent les chances de survie d’un groupe et elles augmentent significativement les satisfactions de sens par rapport à une situation ou cette capacité ne pourrait se réaliser. Elles deviennent d’ailleurs indispensables à la réalisation de l’action puisque chacun ne peut réaliser, se spécialiser et se concentrer autour d’une activité parce que d’autres peuvent se réaliser en se concentrer à leurs tours sur leurs propres actions (14). Dit autrement, la structuration sociale en organisations politiques nous rend dépendant, les uns des autres, mais permet de réaliser une meilleure prise et une meilleure emprise sur l’environnement, en percevant plus loin (spatialement et temporellement) ses transformations contraignantes ou bénéfiques (15). C’est là un avantage comparatif qui nous offre un statut très particulier parmi l’ensemble des espèces animales qui se sont développées sur Terre. Et on peut dire que l’émergence des symboles et la constitution d’un langage complexe constituent un palier significatif de l’évolution biologique des espèces, qui à la fois résulte et permet, une capacité plus grande de percevoir et d’agir sur le monde. Ou se trouve le seuil qui nous sépare des autres espèces animales ? c’est à la recherche de le définir. D’autres voies auraient-elles pu être empruntées par la vie ? C’est possible. Mais pour cela, encore faudrait-il en faire l’étude et réaliser les expériences adéquates.

Quoi qu’il en soit, l’expansion de cette réalité sociale, et le fait que nous sommes devenus de plus en plus dépendants de celle-ci pour réaliser nos actions, entraîne que cet élément d’interprétation et d’explication qui concerne la réalité de la vie en société ne peut plus être mis de côté et qu’il doit être placé au même niveau que d’autres champs d’interprétation et d’explication, qu’il s’agisse d’économie ou de psychologie. Il est une réalité objective indéniable qui a des conséquences directes sur la vie et la mort de ceux qui composent ces corps politiques. Problème, dès lors que les individus sont soumis à des réalités trop différentes, l’organisation politique de ces corps devient difficile et une régulation devient nécessaire afin de ne pas perdre les bénéfices qu’apportent l’échange langagier à ceux qui le pratique (16).

Le langage, un objet empirique et naturel, qui affecte et organise le monde différemment

Pour que le social ait des raisons d’exister et d’être étudié, il doit donc avoir une réalité naturelle aussi consistante, objective et empirique que les ont les autres objets de science. De la même façon, une Force spécifiquement sociale engagée dans les phénomènes sociaux doit s’exercer sur les corps et sur le monde de façon aussi inéluctable que s’exerce la gravitation qui agit au sein du système solaire ou que s’exercent les forces atomiques dans le cas de réactions chimiques. Rendre objective cette dimension particulière de la réalité naturelle, c’est montrer que les corps sont capables de produire des actions nouvelles (la parole (sonore), l’écriture et le geste (visuel)), que ces actions sont structurées et organisées selon une cohérence qui est fondée dans une expérience qui leur est propre, que cette structure une fois produite, est détachable en symboles reconnus, réutilisables et réorganisables par des pairs afin d’exprimer leurs propres expériences, et enfin, que la mise en œuvre de toutes ces choses dépasse l’arbitraire des situations en étant reproduite dans l’espace et dans le temps par ces corps. Pourquoi dépasseraient-elles l’arbitraire des situations ? Parce qu’elles contribuent, voir, comme je l’ai dit préalablement, elles sont devenues tout simplement nécessaires à la poursuite de l’existence de ceux qui produisent ces symboles, ces derniers étant devenus dépendants de leurs conséquences.

Beaucoup d’animaux produisent des langages et des actions complexes, cela étant ce n’est pas pour autant qu’ils produisent une grande complexité de symboles leur permettant de partager avec d’autres leurs perceptions sensorielles du monde. De la même façon, la musique instrumentale si elle peut a priori donner cette impression de constituer un langage, n’en reste pas moins une production qui vise d’abord à satisfaire les sens d’un corps et non à communiquer une information sur le monde. Cette capacité particulière que nous avons développé de complexification et de partage des symboles est ce qui fonde notre humanité, notre capacité de transformer l’environnement de façon collective et à notre envie, de disposer d’une conscience de soi et de penser, d’édifier des valeurs morales ou encore de créer ce que la sociologie appelle des "institutions", c’est-à-dire des relations spécifiques d’individus dont l’organisation et les actions ne sont possibles que par l’existence de symboles qui permettent d’échanger des informations, de définir des positions et des actions à réaliser pour chacun afin de réaliser une action collective, qui serait impossible et n’aurait de toute façon aucun sens si elle était réalisée seule. Sans l’existence de symboles, ce que l’on qualifie aujourd’hui d’humanité, au sens politique et moral, ne serait tout simplement pas possible. En d’autres termes, la capacité naturelle que nous avons de produire des symboles a été une condition nécessaire de notre existence en tant qu’humanité, conditionnant aussi bien notre capacité à nous adapter aux évolutions de notre environnement, que à la façon dont nous allions nous structurer pour être capable de réaliser cette adaptation au mieux de nos intérêts. Un mécanisme naturel, mais non moins spécifique, d’organisation de la matière qui compose le monde.

Mais pour en revenir à la définition des principes qui nous intéressent ici, le symbole, pour qu’il soit opérant, doit s’inscrire dans un échange symbolique ou, pour le dire autrement et ancrer cela dans le monde plus politique, doit s’inscrire dans des interactions entre semblables (après tout, rien n’interdit la possibilité un jour de rencontrer une espèce extraterrestre capable de produire des symboles pour lesquels, parce que nous vivons dans un monde régulé sur les mêmes fondements physico-chimiques, une traduction existe, et qu’il soit dès lors possible de faire société avec de telles entités). Et le partage direct ou traduit d’un code symbolique est la condition sine qua non et irréductible pour que l’on puisse considérer un phénomène comme "social", dont l’explication ne se résumera pas à une part biologique réductible aux effets secondaires induits par la réalisation de la boucle du schéma 2.

Pour bien mettre en évidence l’existence du social et sa capacité à agir sur le monde réel à travers l’usage des symboles, il faut complexifier la boucle décrite précédemment, dans le schéma 2., en y ajoutant ce qui relève strictement du social :

Schéma 3 : distinction entre socle biologique et socle social des actions

Boucle faisant du social le fondement explicatif des phénomènes sociaux

Boucle faisant du social le fondement explicatif des phénomènes sociaux

Comme on le voit sur le schéma précédent, un nouveau cercle s’est rajouté au schéma 2. (cercle 1), celui de l’individu social produisant des symboles à l’attention d’autres individus sociaux (cercle 2). Par ailleurs, parce que le social n’est pas détaché de la réalité et que c’est en cela que peut être fondé l’existence d’une Force spécifiquement sociale, il convient aussi de remarquer que les 2 cercles sont reliés : tout d’abord par le fait que la perception de l’environnement par les sens peut donner lieu à une production symbolique et ensuite, inversement, par le fait que la perception d’une production symbolique est susceptible de produire des actions visant à transformer l’environnement sans que cela n’engage nécessairement la réalisation d’une action symbolique.

Afin d’exemplifier les flèches (a) et (b) on peut donner les exemples suivants :

Flèche (a) : Je suis le premier à goûter un plat dont je découvre qu’il n’est pas assez salé, je sale mon plat, mais je peux aussi dire à mes ami-e-s, présents autour de la table, qu’il n’y a pas assez de sel.
→ Dans ce cas on a bien une perception de sens – le plat n’est pas assez salé – qui mène à une action du corps – je sale mon plat –, mais il donne aussi lieu à une production symbolique qui informe et prévient les autres d’une caractéristique du monde auquel ils n’ont pas encore accès – le plat qu’ils n’ont pas encore goûté – leur permettant d’anticiper ou non la perception de sens et de réaliser éventuellement l’action de saler le plat avant même de goûter.

Flèches (b) : À l’inverse, si un ami me dit que le plat que je m’apprête à goûter n’est pas assez salé, je peux produire l’action de saler mon plat avant de goûter, mais je peux aussi produire l’action symbolique visant à remercier mon interlocuteur, lui demander de préciser ce qu’il entend par "salé" ou même, mettre en doute son propos si par exemple je suis celui qui a préparé le plat et que je suis sûr d’avoir mis suffisamment de sel.
→ Dans ce cas, la perception symbolique peut amener à la production d’une nouvelle action symbolique – de remerciement, de demande de plus de détails sur la réalité du plat ou de mise en doute de l’information donnée –, mais peut aussi directement amener à la production d’une action du corps visant à transformer le monde – saler le plat – avant même que l’action de goûter, qui aurait du entraîner cette action, soit réalisée. Le symbole produit a donc une conséquence directe, objective et en un certain sens absolu et incontestable, sur l’organisation de la réalité telle qu’elle se déroule dans la situation décrite. On peut cependant étendre ce principe plus généralement à toutes les situations sociales.

À partir de cet exemple, on pourrait mentionner ici une propriété caractéristique de la Force sociale : elle s’exerce nécessairement de façon diachronique. Ainsi, pour qu’une explication puisse être qualifiée de sociale, elle doit toujours se trouver dans la mise en évidence d’échanges symboliques antérieurs à l’action qui vise à être expliquée. On peut d’ailleurs dire ici que cette propriété complexifie énormément le travail de compréhension et d’explication du chercheur puisque la perception des échanges symboliques qui vont rendre effective l’existence de cette Force peut se trouver dans les interactions les plus anodines, voir dans l’addition chez un individu d’interactions symboliques diverses avec une ou plusieurs personnes. Par ailleurs, le temps et l’espace qui séparent une interaction symbolique de l’action sur l’environnement qui en découlera ne sont pas donnés. En conséquence, la distance qui sépare l’échange symbolique et l’action qui en résulte peut être temporellement et spatialement très éloignée. C’est pourquoi on peut penser que ce travail consistant à démêler les nœuds qui relient les symboles aux actions risque de se révéler être un enjeu majeur des recherches sociologiques à l’avenir.

De la difficulté de dissocier le phénomène social et du méta-phénomène sociétal

La compréhension des phénomènes sociaux et l’existence de la sociologie pour en faire l’étude résident dans la capacité à saisir l’existence de cette double hélice (schéma 3.) et dans la capacité à rendre compte objectivement des processus qui fondent l’existence et les dynamiques sociales (cercle 2), pour expliquer les phénomènes qui engagent des corps ainsi socialisés dans un environnement (cercle 1.). Néanmoins, si expliquer cela peut apparaître facile pour comprendre l’intérêt d’une approche scientifique du social, il est un fait que la sociologie en tant que discipline a du mal à clarifier son approche et n’arrive pas à se constituer véritablement comme science. D’ailleurs, anecdotique, mais non moins révélateur de cette difficulté, le simple fait de considérer la possibilité que la sociologie puisse aborder son objet comme un objet de nature, c’est-à-dire à évoquer la possibilité que ses chercheurs puissent adopter la même distanciation avec leur objet que les autres sciences naturelles, est très souvent considéré par ces derniers comme problématique. Il est toutefois vrai que deux contraintes importantes, bien réelles, s’exercent sur les sociologues qui portent cette institution. Des contraintes qui ont des conséquences directes sur leurs pratiques :

1 – Du fait de l’existence des flèches (a) et (b) dans le schéma 3., l’étude des situations dans leur environnent naturel rend très difficile la séparation des cercles 1. et 2.. Parce qu’objectivement, si on veut rendre compte de la situation, il faut tout prendre en compte. Une nécessité qui résulte de l’injonction à des résultats pratiques ou en raison d’un engagement personnel du chercheur pour résoudre un phénomène de société qui le concerne ; mais, dans un cas comme dans l’autre, il est contraint d’intégrer, même à mot couvert, le cercle 1 (17) dans son argumentation. En l’absence d’une légitimité fondée sur sa capacité à avoir le dernier mot sur la compréhension des phénomènes qu’il étudie – rappelons que la sociologie est souvent considérée comme une science molle – l’intégration du cercle 1. est le seul moyen dont dispose le sociologue pour que son travail soit reconnu par ceux qui se trouvent en dehors du milieu sociologique. Et même s’il élude généralement assez efficacement la ligne jaune du biologisme afin de marquer sa distinction (18), il ne s’interdit pas de faire ouvertement entrer les facteurs économiques, historiques, ou anthropologiques dans le champ de son explication, voir même, il revendiquera la nécessité de s’engager dans la pluridisciplinarité. Dans ce cas, et c’est le problème majeur des études sociologiques, le chercheur versera le plus souvent dans une description de la morale et de la politique de faits de société. Parce qu’en définitive, c’est elle qui intéresse directement le lecteur citoyen, le commanditaire de l’étude, etc… parce que ces derniers en ont besoin pour se situer eux-mêmes.

2 – Si le chercheur souhaite s’extirper de l’injonction à des résultats pratiques et aller au-delà de la description, il va alors se trouver confronté à un autre problème : celui de devoir se diriger vers la seule autre issue proposée aux sociologues faisant de la sociologie : la philosophie. C’est-à-dire la traduction des matériaux empiriques sous forme de concepts et leurs mises en argumentation avec les concepts proposés par leurs prédécesseurs. Problème, cette production symbolique est très difficilement contrôlable objectivement par les pairs. Dès lors, parce que le concept est ce qui fonde la légitimité du chercheur, c’est lui qui va prendre le dessus sur la donnée empirique en focalisant sur lui l’attention du débat. Bien sûr, le concept dit quelque chose de la réalité. C’est un fait indéniable, sinon il ne serait pas utilisé et réutilisé par d’autres. Mais de quelle réalité parle-t-on ? C’est là qu’est le problème. Car là encore on est toujours dans le domaine de la description politique et morale. La seule différence est que le public n’est plus celui qui appelle à une fin pratique, mais celui qui appelle à une fin logique et argumentative. Le concept vie alors pour lui-même, selon son utilité et son utilisation par ceux qui les manient dans l’exercice et l’entretien auto-organisé du cercle 2, et le débat fonctionne en vase quasiment clos. C’est là d’ailleurs le principe même du champ intellectuel. La seule interférence proviendra du jeu de ping-pong en perpétuelle évolution qui est entretenu par les échanges symboliques réalisés par ceux qui font vivre le débat. Ainsi ce sont les réalités objectives de ceux qui constituent le débat et non la réalité objective de l’objet étudié qui fera évoluer le débat. Dans ce cas, impossible de développer une connaissance sur le monde suffisamment solide pour que des savoirs sur le monde se forgent et se précisent. En voulant se détacher des situations, les sociologues qui ne possèdent que des moyens assez rudimentaires pour objectiver concrètement la réalité des phénomènes et des faits qu’ils étudient, trouvent donc une issue dans le développement d’une pensée sur le monde, propre à une philosophie du social, et non dans la construction de savoirs sur le monde, propre à une science du social.

Dans tous les cas, l’absence d’outils pour objectiver le monde qui s’offre à nous limite nos connaissances aux limites de ce que les corps des chercheurs peuvent expérimenter et donc penser. Les corps étant limités, le regard et la description s’en trouvent eux aussi limités, et l’issue la plus aisée reste de tourner le regard vers ce qui est de plus accessible et de plus concernant : le sociétal. Mais le monde n’existe pas par le jeu des interactions sociales humaines. Il est indépendant de notre existence, et la réalité sociale l’est tout autant. Cela étant, si des explications de ce monde peuvent être produites grâce à l’existence d’un jeu d’interactions sociales, les savoirs qui sont produits ne peuvent et ne doivent pas ensuite être dépendants de ce jeu. Ils doivent d’abord et avant tout être dépendants du monde qu’ils ont pour objet d’expliquer. C’est pourquoi, seule la démonstration de réalités empiriques incontestables fait sens et est à même de constituer un savoir objectif. C’est ce qui fait que la science et les savoirs qu’elle produit, malgré des errements et des erreurs intrinsèquement liés à la faillibilité des hommes et des outils, acquièrent une validité qui dépasse les limites de la subjectivité humaine et des opinions particulières.

Des outils pour solidifier l’observation des choses et pour expérimenter leurs relations naturelles.

Alors, comment sortir d’une discipline produisant une démarche centripète qui prend pour objet un jeu social aux contours flous et en perpétuelle évolution, pour l’orienter vers une démarche centrifuge fondée sur la capacité à saisir et à rendre compte d’une réalité objective du monde qui nous dépasse, selon une dimension plus universelle ? Pour cela il faut résoudre les deux problèmes que j’évoquais précédemment. À savoir : 1 – concentrer strictement l’étude sur le phénomène étudié en le sortant si nécessaire de son contexte naturel ; 2 – produire des discours qui soient fondés sur la mesure directe et empirique de la réalité, réduisant ainsi la variabilité subjective attachée aux mots qui désigneront les choses étudiées. Réaliser ces deux opérations est nécessaire pour réduire les effets que provoquent les jeux sociaux sur la production de savoirs – effets négatifs mais significatif de l’existence de la Force sociale que je décris ici, fondés sur les intérêts et sur les opinions et perceptions subjectives de chacun – qui déforment la vision, la description, la traduction et l’interprétation de la réalité.

Pour réduire le brouillage qu’entretient le jeu social et sociétal, il n’y a donc pas d’autres solutions que de produire des outils qui joueront un rôle d’intermédiaire entre le phénomène étudié et le chercheur. L’existence de cet intermédiaire entraînera notamment le transfert de la production du résultat, du chercheur vers l’outil et, par cette réalisation pratique du détachement, une distanciation critique sera susceptible d’émerger. Car en dépossédant ainsi le chercheur du résultat, si ce dernier se trouve certes a priori moins mis en valeur et donc moins puissant que ne l’est l’auteur appartenant au champ intellectuel, en contrepartie il se trouve tout ou partie libéré, en tant qu’individu jugé sur sa qualité, de la critique directe des résultats qu’il produit. La critique scientifique – sauf mauvaise utilisation avérée et/ou intentionnelle – s’en trouve donc détournée vers l’outil et vers les données produites ; et les Forces sociales qui sont attachées aux personnes, aux représentations sur la moralité, aux qualités et aux orientations pratiques des chercheurs qui produisent les résultats sont moins, voir (idéalement) plus du tout engagées dans le débat, sinon que de façon marginale (19). Dans le même temps, ce détachement permet en retour une critique radicale des outils si les mesures qui sont réalisées ne sont pas suffisamment fiables ou complètes (20) – entraînant la nécessité d’améliorer les outils pour repousser les frontières du perceptible – ou si la part du réel mesurée se révèle non pertinente pour la compréhension du phénomène étudié – l’outil et les recherches fondées sur les données qu’il produit sont remises en question (21).

Quoi qu’il en soit, ce sont les outils qui font avancer la science, car sans eux, la perception du monde matériel qui nous entoure ne pourrait être ni élargie ni précisée, et les questions que nous posent l’existence du monde matériel et de son organisation, ne pourraient être ni saisies ni faire l’objet d’une objectivisation qui aille au-delà de nos propres limites biologiques de perception du monde. La production d’outils participe donc d’une démarche nécessaire et première d’une science afin de lui permettre de décrire et d’expliquer précisément les phénomènes qu’elle étudie.

Si, lors de mes deux précédents articles sur ce blog, mon objectif était de trouver un moyen de formaliser une critique de la sociologie contemporaine comme pratique d’étude du réel, je ne suis pas pour autant aveugle aux conditions qui font que la sociologie est encore limitée à une dimension générale et sociétale. Pendant longtemps l’étude scientifique des phénomènes sociaux était limitée et techniquement impossible à réaliser. Ce n’est donc pas ici que je critiquerai cette discipline et encore moins ceux qui la portent, les sociologues. Une telle critique serait d’ailleurs stérile et sans intérêt. Cependant, les choses ont changé, et il apparaît qu’aujourd’hui des outils sont développés qui pourraient être utiles et nécessaires à l’évolution scientifique de la sociologie, même s’ils apparaissent pour le moment ignorés par les sociologues eux même.

Peut-être que la sociologie est considérée par certains comme une philosophie de la société et peut-être que ceux qui font exister cette discipline aujourd’hui pensent la sociologie ainsi. Dans ce cas, cette ignorance des outils apparaît tout à fait justifiée puisque de tels outils n’auraient pas leur place dans une forme de questionnement qui ne s’intéresse pas au réel "en soi" mais au réel "pour soi". Car d’une certaine façon, on peut penser que la philosophie, si elle est ancrée dans le réel, l’est plus par obligation que par choix, elle n’a pas besoin d’outils et ça ne l’intéresse d’ailleurs pas.

Néanmoins, il est aussi un fait toute une branche de la sociologie qui vise des fins pratiques et s’investit dans l’étude et la mise en compréhension/explication des phénomènes de sociétés. Or pour réaliser ce travail, selon la pression des demandes qui lui sont adressées et selon la nécessité éprouvée par le chercheur à résoudre les problèmes précis auxquels il est confronté, il faudra bien que ce dernier optimise ses moyens de saisir le réel et qu’il justifie ainsi la pertinence de ses résultats en étant capable de démontrer sa capacité à expliquer les situations présentes, voir mieux, à anticiper le devenir des situations. Mais la société étant un méta-phénomène, et parce que les moyens manquent à la mise en œuvre d’études vraiment pluridisciplinaires qui couvriraient la totalité du phénomène étudié, il est obligé le plus souvent de se lancer lui-même dans une fuite en avant, d’abord conceptuelle pour masquer les dimensions non strictement sociales du phénomène qu’il étudie et ensuite pluridisciplinaires en faisant appel à des disciplines qu’il maîtrise moins que ceux dont c’est la formation et la spécialité. Un prétextant lever le voile sur la réalité, le chercheur ne fait en réalité que déplacer ce voile pour répondre à des attentes situées, que l’écoulement du temps recouvrira de toute façon irrémédiablement.

Dans ce deuxième cas de figure, celle d’une sociologie pratique, le problème que soulève la réalisation d’outils spécifiquement dédiés à la recherche est que ces derniers ne pourraient viser qu’une recherche fondamentale. C’est-à-dire qu’ils permettraient de n’étudier que les choses simples qui fondent le monde naturel dans lequel nous vivons et qui nous font exister. Des savoirs a priori peu intéressants pour une compréhension directe des phénomènes de sociétés qui intéressent le citoyen, et donc peu utile à des chercheurs dont les citoyens engagés dans la vie de la société sont le premier public. Néanmoins, ne pas s’intéresser à de tels outils (c’est à dire de ne pas anticiper leur utilisation, la promouvoir, et de ne pas participer à leur développement à des fins de recherche) pourrait être considéré comme une faute, parce que sans cette volonté d’étendre notre capacité d’objectiver le réel, et notamment la part de ce réel qui regarde directement la sociologie, c’est refuser de lever le voile sur la réalité et, in fine, ne pas se donner les moyens de répondre plus précisément aux attentes de ceux qui ont besoin que les réponses qui leurs sont apportées soient fidèles à la réalité. La sociologie entendue comme science doit donc objectiver sa part de réel, même si cette part n’est pas suffisante pour rendre compte complètement des faits de société. Ce serait déjà une avancée significative. Ce serait la condition pour qu’une discipline comme la sociologie puisse produire des savoirs plus objectifs et plus pertinents sur le réel ; mais ce serait aussi la condition pour que la discipline obtienne une reconnaissance et une légitimité comme science, à l’égal des autres sciences. Parce qu’en se donnant ainsi des outils, elle se donnerait aussi le moyen de mieux séparer le social du sociétal. Les chercheurs se donneraient les moyens de passer d’une métaphysique du sociétal aux contours flous et situés, à une physique du social, certes plus restreinte de la réalité matérielle étudiée, mais aussi plus solide et générale dans ses affirmations sur cette réalité. C’est donc avec cette question des outils que je vais terminer cet article en m’intéressant tout particulièrement à la nécessité de développer deux branches de ces extensions techniques et que les sociologues devront utiliser, selon moi, à l’avenir.

Il s’agit tout d’abord des travaux actuels permettant le développement de la robotique et de l’intelligence artificielle. La réalisation de tels outils techniques permettrait d’étudier et de comprendre la genèse et les caractéristiques fondamentales de ce qu’est un phénomène social en faisant abstraction de ce qui appartient au corps. Ce serait d’ailleurs le seul moyen de produire et de reproduire de façon contrôlée les caractéristiques du vivant, permettant d’avancer et d’éclairer les conditions fondamentales d’environnement et de corps nécessaires à l’émergence de symboles et aux conditions de leurs réalisations pratiques pour faire émerger ce que l’on a appelé au début de cet article une "Force sociale". D’autre part, pour une étude plus pratique et parce que mettre des êtres humains dans un tube à essai est contraire à tout fondement éthique et morale, il s’agirait de créer un dispositif qui soit capable, en milieu naturel, d’isoler le phénomène étudié, en ne captant que les données qui sont nécessaires à son étude. Cet outil, capable de saisir les échanges symboliques, serait invisible et ne ferait aucune distinction de position ou de hiérarchie sociétale dans la captation des données afin de saisir les dynamiques qui relient les échanges symboliques aux actions réalisées par ceux qui composent les phénomènes sociaux étudiés.

Avant de rentrer dans le détail de ces outils, revenons rapidement sur les limites des ceux qui sont utilisés actuellement.

Des limites de la pratique sociologique contemporaine

Pour comprendre l’utilité de développer de nouveaux outils, il faut déjà reprendre les problèmes auxquels sont confrontés ceux qui utilisent les quelques rares outils actuels, et je ne parle pas de tout l’attelage statistique qui n’est pas un outil d’observation et de captation du réel à des fins de description, mais un outil d’interprétation et de traduction de données d’observations captées par ailleurs (22), généralement par questionnaire. Voici une liste, non exhaustive, que j’ai rapidement dressée au moment de la rédaction de cet article concernant les deux grands ensembles de techniques d’observation et de production de données :

Pour les démarches d’observation qualitative :

  • Biais de subjectivité lié aux limites sensorielles d’un chercheur situé spatialement et temporellement.
  • Biais de subjectivité lié à une implication du chercheur lui-même . Ce dernier ayant le désir, que cela soit de sa propre initiative ou de la part de celle du commanditaire de l’enquête, de répondre à des attentes morales et politiques avant d’être scientifique tend à faire sortir la recherche d’un questionnement sur le monde naturel pour l’orienter vers une recherche de compréhension/description pratique et située du monde politique et moral, avec parfois l’idée sous-jacente de ce qu’il devrait être.
  • Biais d’invisibilité lié au fait que le chercheur est reconnu par les autres comme un acteur situé dans l’espace des positions et des hiérarchies sociétales. Ce qui entraîne qu’il peut passer à côté d’un certain nombre d’éléments importants qui lui sont cachés ou qui ne lui sont tout simplement pas évoqués parce que ne faisant pas sens dans les échanges, réduisant sa capacité de compréhension de la situation qu’il étudie.
  • Enfin, l’enquête se déroulant sur un temps long, cela soumet le chercheur aux évolutions et aux changements constants des situations qu’il observe, alors que les attentes sont celles de la validité des résultats pour une situation au moment de leurs diffusions.

Pour les démarches d’observation quantitative :

  • Biais de subjectivité de l’interprétation souvent lié à la faiblesse des échantillons et à l’imprécision des questions posées.
  • Biais de déformation et d’induction de la réponse par l’existence et par la forme d’une question adressée à un individu qui appartient à une situation et qui se trouve ainsi exposé à quelque chose qui le sort de son quotidien. Il répondra alors le plus souvent en collant à l’image qu’il pense que cet extérieur attend de lui.
  • Les contraintes du questionnaire écrit ou oral dont les résultats dépendent beaucoup de la rigueur de ceux qui font la passation du questionnaire. Sans compter la grande difficulté pour ne pas dire l’impossibilité de modifier un questionnaire ou de rajouter des éléments en plus pendant la réalisation de l’étude. Une enquête qualitative préalable est nécessaire, mais elle ne garantit pas l’évolution de la situation ni que cette enquête qualitative, généralement courte et peu approfondie, apporte toute les garantis d’une connaissance suffisante des situations qui seront ensuite soumises au questionnaire.
  • Enfin, les mathématiques étant un langage universel où tous se ressemblent, où les éléments sociaux côtoie les éléments démographiques, économiques, éducatifs, etc. le risque est de dévier vers une finalité pratique qui relève d’un travail d’expertise située à viser politique et non, là encore, d’un travail de science.

Dans les deux cas, un biais fondateur est identique : l’étude d’un phénomène de société appelle à la production de résultats qui concernent cette société. Or une science, du moins sa légitimité comme type d’activité, se fonde sur une démarche qui vise non pas à rendre compréhensible une société ou même le monde dans lequel nous vivons – après tout la religion le fait déjà très bien – mais à objectiver la nature empirique des choses qui font que le monde qui nous entoure est ce qu’il est et comment ce qui est, est à la fois le produit et le fondement de ce qui a été et de ce qui sera en étudiant les relations particulières que les choses qui composent cette réalité opèrent entre elles. Une science du social, une science sociologique, si tentée qu’elle accepte d’endosser ce rôle, aurait de la même façon à objectiver ce que nous sommes et les phénomènes particuliers que nous engendrons en tant que collectifs de choses dotées de la propriété de se socialiser. Or pour cela, les quelques rares outils actuels offrent bien trop de biais et la philosophie entraîne la recherche sur une voie trop éloignée de la science pour que des savoirs puissent être affirmés. C’est pourquoi il me semble utile et nécessaire d’engager un travail, non pas pluridisciplinaire, mais complémentaire avec ceux qui sont capables de développer de tels outils pour permettre d’étendre et de repousser les frontières actuelles de perceptions des chercheurs.

Parmi les deux possibilités techniques que j’ai évoqués précédemment, commençons par celui qui se rapprocherait le plus de l’étude des pratiques actuelles : un système d’écoute général et global des échanges symboliques.

Pour une recherche plus pratique :
Un dispositif d’écoute général et global des échanges symboliques

Comme je l’ai évoqué tout au long de ce texte, afin de pouvoir qualifier un phénomène de "social" on implique nécessairement l’existence d’interactions qui donnent lieu à des échanges symboliques. Deux personnes qui s’embrassent se trouvent certainement dans une situation d’interaction qui est le fruit d’un certain nombre de phénomènes préalables et qui va engager un certain nombre de conséquences par la suite, mais aucun phénomène de nature sociale ne se produit, en soi, entre eux, au moment où ils s’embrassent. Peut-être que l’explication de ce rapprochement se trouve dans un accord symbolique préalable et peut-être que ce rapprochement sera la source d’un ensemble de discours symboliques nouveaux, mais quoi qu’il en soit la situation d’interaction n’implique pas une telle nécessité et, en soi, ne peut donc pas générer automatiquement une quelconque explication de type sociologique (23). Tout dépend si l’action d’embrasser est fondée sur une perception de l’environnement fondée sur des échanges symboliques avec d’autres ou si elle est simplement fondée sur la mise bout à bout de perceptions sensorielles différentes à une échelle strictement individuelle. Tout l’objectif d’un tel outil serait donc de faire la part des choses en captant le plus grand nombre d’échanges symboliques (idéalement la totalité, même si c’est objectivement impossible, des échanges symboliques oraux ou écrits, sans distinction de hiérarchie ou de position) et de comparer ensuite cela avec les actions produites en société, afin d’étudier avec le plus de précisions possible les liens qui lient les actions collectives à l’existence d’interactions symboliques préalables et donc de mesurer plus précisément la réalisation et l’expression de cette Force dans les situations où elle est engagée par l’existence d’individus sociaux.

1 – Que peut-on attendre d’un tel outil et, notamment, que peut-on espérer d’une quantification des échanges symboliques ?

Si, malgré toutes les précautions, dans une situation supposée sociale, aucun échange symbolique n’est relevé, l’explication sociale de la situation et des actions qui y sont engagées peut être considérée comme nulle et inexistante. Et si une éventuelle auto-organisation des corps se produit – ce qui ne manquerait pas d’arriver – son explication sera nécessairement à trouver dans d’autres disciplines fondamentales, notamment la discipline biologique et ses spécialités. Mais avant d’en venir à un autre type d’explication, encore faudra-t-il vérifier que le chercheur a correctement découpé la situation, non pas selon un espace physique, mais selon l’espace des interactions sociales qui se dessine autour des individus qui constituent la situation ou le phénomène étudié. Prenons un exemple simple : étudier les phénomènes sociaux qui se déroulent au sein d’une entreprise peut trouver certaines de leurs explications en dehors de l’espace physique que représente l’entreprise ; par exemple dans les loisirs réalisés à l’extérieur avec des ami(e)s, dans la vie familiale, etc.. Les frontières de la recherche sociologique ne sont pas celles de l’espace physique, mais reposent sur les frontières des espaces interactionnelles que les individus eux-mêmes dessinent par leurs interactions avec d’autres.

Si des échanges symboliques sont relevés, le simple fait de quantifier ces échanges et de les repérer dans l’espace social (par exemple au sein d’une entreprise, entre un chef d’entreprise et ses ouvriers ou entre différents services) serait déjà faire la preuve qu’une explication de nature spécifiquement sociologique peut être apportée concernant des actions qui seront réalisées ultérieurement par ceux qui composent la situation. Encore faudra-t-il ensuite pour cela faire la preuve et l’étude du lien entre cette production de signes et les actions correspondantes.

Quantifier les interactions, c’est aussi la possibilité de mettre en évidence de façon objective si des liaisons hiérarchiques ou des liaisons de complémentarités sont réalisées au sein d’une institution. Cette dernière étant une construction humaine, sa régulation et sa capacité à réaliser les actions pour lesquelles elle a été construite dépendent de son bon fonctionnement et notamment de la qualité des échanges entre les différents individus et services qui la constituent (24). La quantification des interactions symboliques pourrait ainsi permettre de faire apparaître les interactions trop faibles ou trop supérieures par rapport à ce qui est attendu (une institution étant une construction humaine, les interactions entre individus et/ ou entre services, nécessaires pour la bonne organisation et pour la bonne réalisation des actions, sont normalement prévues – des lignes téléphoniques, des échanges postaux, etc… – entre services). La capacité à mettre en évidence ces variations et à les mettre en rapport avec une moyenne, à définir en relation avec la situation, peut être révélatrice d’un problème. Une telle quantification ne désignerait donc en aucun cas le problème, mais serait susceptible de le révéler. Charge ensuite à une enquête de terrain détaillée de trouver la raison de cet écart et de voir si la cause est suffisamment significative pour justifier la mise en œuvre d’une action permettant de la résoudre, ou de transformer l’institution afin d’intégrer cette mesure étrange du nombre d’interactions comme un fait normal de référence, lié à la particularité d’une situation non prévue initialement.

Dans un cas comme dans l’autre, la capacité à quantifier objectivement ces échanges et à les ramener à une valeur moyenne dont le calcul reste à préciser peut donc être un bon indicateur général de l’état de vitalité sociale d’une situation, et cela, sans même connaître le contenu des échanges symboliques réalisés. Attention, il s’agit bien, là encore, de ne pas confondre social et sociétal : le social est ce qui est fondé sur les interactions symboliques. Sans interactions de cette nature, le social n’existe objectivement pas et ne participe donc pas à l’explication d’une situation. Pour le sociologue l’existence de tels échanges est donc vue de façon nécessairement positive parce qu’elle constitue son objet et donne place à une explication de nature sociologique ; mais une situation sociétale n’engage pas nécessairement la réalisation d’échanges symboliques et on peut même penser que la réalisation de tels échanges pourrait-être considérée comme néfaste pour certaines situations (25). Les échanges symboliques ne sont donc ni nécessaires ni bons par nature. Ils sont seulement un élément de compréhension et d’explication parmi d’autres, du monde dans lequel nous vivons.

2 – D’une étude quantitative à une étude qualitative des échanges symboliques :

Poussons un peu plus loin la recherche à l’aide d’un tel outil et considérons la possibilité d’entrer dans le contenu de ces échanges symboliques. Ces derniers sont composés de mots placés dans des structures grammaticales. La possibilité d’identifier, à l’aide d’outils, les mots et les structures dans lesquelles ceux-ci s’inscrivent, permettrait de mesurer dans les échanges un certain nombre d’éléments relevant de leurs propriétés spécifiques. Ce serait d’ailleurs là un apport important que pourrait faire la linguistique à une telle démarche puisqu’elle pourrait fournir des éléments clés de compréhension et d’interprétation du langage en se détachant dans un premier temps du sens même des mots utilisés. Cela permettrait au chercheur d’avoir des outils qui ne lui donnent qu’un résultat indirect et traduit des éléments discursifs utilisés, détachés d’une connotation morale ou politique qui impliquerait le chercheur au-delà des limites de la recherche.

Ainsi, quantifier cette fois à l’intérieur des échanges les mots utilisés ; prendre en compte leurs inscriptions dans des structures grammaticales pour rendre signifiantes les articulations de symboles ; trouver le moyen de donner des valeurs générales à ces échanges en dotant les outils de la capacité de repérer et de coder ceux qui impliquent la réalisation d’une action, ceux qui expriment des valeurs morales, ceux qui manifestent des ordres et des rapports hiérarchiques ou la soumission, etc., et pouvoir ensuite les mettre en comparaison avec des situations analogues seraient autant de moyens de mettre en évidence les moments où ces structures symboliques se réalisent, évoluent et se modifient. Ce serait, pour une recherche pratique, la possibilité de saisir à l’aide de mots clés, pour une situation donnée, les Polarités sociales générales – ou tendances – définissant un engagement ou un dégagement collectif des situations considérées et ensuite de préciser, en fonction des situations – les formes possibles que cet engagement ou que ce dégagement pourrait prendre en termes d’actions. Enfin, en se donnant ainsi la possibilité de saisir les évolutions de ces échanges symboliques, ce serait aussi se donner la possibilité de saisir, même si ce n’est que de façon incidente, l’évolution des représentations du monde qui habitent chacun d’entre nous et qui sont sous-jacent aux phénomènes de productions symboliques. Ce serait, potentiellement, pour les chercheurs, se donner la possibilité de mieux saisir les évolutions de nos sociétés et la possibilité d’anticiper, de façon relative évidemment (26), les actions qui seront engagées et coordonnées par ceux qui composent les espaces sociaux étudiées.

Pour une recherche plus fondamentale : la robotique

Si on prend maintenant au mot l’enseignement sociologique, la biologisation de l’explication constitue une faute. Cette erreur, qui en est effectivement une puisque l’explication n’est plus cherchée dans les interactions, mais dans la constitution biologique des individus, soutient la nécessité d’une approche qui, pour qu’elle soit fondamentale, mette de côté les corps eux-mêmes. En d’autres termes, le social n’est, et ne peut pas être, si on prend au mot le champ d’étude définie par la sociologie, la caractéristique exclusive de l’humanité. Et donc, si le corps n’est pas fondamental, on doit donc pouvoir retrouver le social chez d’autres espèces animales (27) voir éventuellement chez des espèces extraterrestres si on les découvre un jour. Mais, plus important pour la recherche, et c’est en cela qu’elle peut se développer, de tels corps doivent pouvoir être reproductible artificiellement grâce aux avancés de la robotique et de ce que certains appels l’intelligence artificielle – que je préfère personnellement appeler en raison de la connotation trop positive du mot intelligence, une capacité artificielle de penser (28).

Si donc, comme le dit la sociologie pour délimiter son champ d’études, le corps n’est pas un paramètre de l’explication, alors pour le chercheur qui s’intéresse aux conditions d’émergence de la capacité sociale et de la Force qu’elle exerce sur le monde naturel, la possibilité de recréer des corps dotés d’une telle capacité devient centrale pour avancer dans la recherche. Car aujourd’hui, si l’expérimentation sur l’humanité constitue à juste raison un interdit qui à l’effet d’entraver la recherche, la robotique la libère a priori de cette contrainte. Je dis bien a priori, parce que c’est une question qui engagerait un débat sur la différence entre vivant biologique et vivant synthétique et qui engagerait inévitablement un débat sur l’éventuel prolongement des frontières d’applications des règles politiques et morales à ces nouvelles formes de vie. Néanmoins, pour commencer, on peut juger que l’écart entre vivant biologique et vivant synthétique est suffisamment grand pour entamer une expérimentation contrôlée. Dès lors, le corps du robot devenant un paramètre ajustable et maîtrisable de l’expérience, il est aussi neutralisable afin d’étudier comment le lien entre productions de symboles est capacité de saisir et d’agir sur le monde se forme. Ce serait ainsi un nouvel espace de recherche qui s’ouvrirait, permettant de se poser des questions sur les conditions d’émergence d’une Force sociale, c’est-à-dire sur les conditions d’émergence d’un langage composé de symboles. Une telle recherche pourrait ainsi répondre à la question : un corps qui n’a pas de sens et/ou pas de membres pour agir, peut-il développer une pensée et communiquer avec des pairs ? D’ailleurs, poser une telle question a-t-elle seulement un sens scientifique ?

Développer une telle approche obligerait d’envisager un dispositif capable de reproduire des interactions sociales et donc de soumettre la Force produite par la mise en interactions de ces corps artificiels, à des contraintes particulières, mais totalement maîtrisées, de l’environnement. Détaché du contexte naturel, ce serait se donner la possibilité d’étudier, la production de chaînages de symboles et d’actions, leurs évolutions, et des conditions de leurs évolutions. Ce serait donc se donner les moyens d’étudier et de comprendre comment l’humanité en est venue à se détacher du vivant et comment elle en est venue à développer une conscience qui l’a rendue capable de se regarder, de philosopher, de s’organiser, de croire en un dieu, en d’autres termes de produire des actions qui n’ont rien à voir avec le monte tels que le décrive les autres sciences et qui n’existent nulle par ailleurs que dans les sociétés organisées socialement. Autant de questions qui trouveraient potentiellement des réponses sans que l’expérimentation scientifique n’ait à interférer avec des vies humaines déjà existantes. Et donc, au-delà de la réflexion philosophique sur ce qu’est l’humanité, la science pourrait commencer à produire un début d’explication totalement empirique sur ce que nous sommes en tant que réalité particulière de ce monde et, allons-y franchement, répondre en terme scientifique au "sens de la vie", pour ce qui concerne le point de vue de l’espèce humaine.

Alors certes, à la différence d’un système d’écoute général, il ne s’agirait pas ici de répondre à des questionnements pratiques pour le tout un chacun, mais, comme en science, de produire des savoirs sur le monde tel qu’il est et tel qu’il se transforme en réalité. Ces savoirs n’en seraient pas moins objectifs, reproductibles par l’expérience et critiquables par d’autres, ouvrant ainsi la voie à l’approfondissement des savoirs sur cette part du monde et ses lois qui nous concerne directement.

Conclusion : Reprendre un engagement vers la science

L’objectif de cet article était d’exposer ici plusieurs choses. Tout d’abord l’ancrage profondément naturel des phénomènes sociaux, aussi naturels et objectifs que le sont les phénomènes étudiés par d’autres sciences de la nature. Que cet ancrage naturel est à trouver dans les propriétés des corps d’un côté, mais aussi et surtout pour la sociologie, dans le développement d’une capacité de mettre en relation ces propriétés particulières grâce à l’émergence et à la mise œuvre d’un langage symbolique entre ces corps. Que cette chose en apparence aussi invisible est fragile qu’est le langage est en réalité le point de pivot fondamental pour comprendre la naissance, la structuration et l’organisation des sociétés humaines.

Cet article visait ensuite à exposer la difficulté bien réelle d’entreprendre une démarche qui soit véritablement de science, notamment en raison de l’attractivité/contrainte immédiate exercée par les phénomènes de sociétés, qui présentent au chercheur un objet complexe non réductible, non saisissable sur un plan fondamental. Et enfin, que si la sociologie s’intéressait à reprendre une démarche de science, tournée vers la réduction fondamentale du réel, elle pourrait certainement trouver des réponses par le développement d’outils et de dispositifs expérimentaux adéquats, en tissant des liens avec les ingénieurs qui ont les compétences et les connaissances pour réaliser ces outils. Dès lors, des réponses nouvelles lui seraient accessibles, lui permettant de saisir la genèse et la dynamique des phénomènes sociaux, lui permettant d’apporter des réponses scientifiques à ce qui fait de nous des êtres humains si différents dans nos manières d’agir sur le monde en comparaison avec le reste du monde animal.

Bien sûr, la performativité du langage a déjà été étudiée, démontrée et écrite et il n’y a rien de nouveau ici dans cet article si ce n’est la poursuite de cette affirmation. La seule chose que cet article essaie de faire, c’est de constituer le langage comme une réalité naturelle et de le constituer comme une variable fondamentale des approches théoriques (par expérimentation robotique) et des approches pratiques (par captation et traduction des données symboliques) d’une explication qui se voudrait de nature sociale. L’objectif étant ici de considérer que c’est par son existence, que les corps vont engendrer une toute nouvelle façon de s’organiser et d’agir sur et dans le monde : les entités politiques et morales étant l’expression la plus évidente des conséquences de cette capacité langagière. En abordant les phénomènes sociaux sous cet angle et en mettant à contribution les technologies pour dépasser l’obstacle épistémologique qui bloque le développement de la sociologie, la compréhension du monde et de notre place au sein de celui-ci aurait, je crois, beaucoup à y gagner.

Il est dès lors un fait que l’objectif sous-jacent de ce billet est d’en appeler à la réalisation d’un pont, d’un partenariat, entre deux mondes qui semblent aujourd’hui s’ignorer et qui permettraient de saisir le langage comme cet élément naturel nécessaire à la compréhension des phénomènes sociaux. Un pont entre d’un côté les sociologues qui ont un objet potentiellement précis à étudier, mais pas d’outils pour entreprendre cette recherche ; et de l’autre des ingénieurs qui travaillent au développement d’outils précis et complexes, mais qui ne portent pas nécessairement les interrogations et les questionnements sur le monde qu’une recherche telle que la sociologie pourrait porter. Peut-être est-il temps, c’est mon souhait en tout cas, que ces deux univers se rapprochent et se mettent à travailler ensemble. Les uns profitant de la maîtrise technique des autres, les autres profitant des questionnements des uns pour tirer le meilleur de cette maîtrise technique, cela afin d’aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Il serait donc assez banal de conclure en disant que la sociologie a un futur. Bien sûr qu’elle a un futur. Mais bien plus que de simplement poursuivre et d’améliorer ce qui est déjà fait actuellement, il me semble nécessaire d’insister sur le fait que la sociologie peut et doit emprunter de nouvelles voies, pour ne pas dire, entamer sa révolution. C’est la condition pour que la discipline continue son travail tout en se renouvelant. C’est la condition pour qu’elle puisse constituer des savoirs nouveaux sur le monde et se donner les moyens de rendre compte objectivement de ce que nous sommes et de notre place si particulière dans le monde naturel. De toute façon, l’exigence de rationalisation, la contrainte exercée sur les sociologues afin de fournir des réponses plus objectives et plus précises, poussera inévitablement cette discipline à envisager le développement de tels outils. Il serait cependant dommage que la science ne bénéficie par des apports que de tels outils pourraient produire au seul motif de l’existence de barrières morales infranchissables.

La science et les savoirs qu’elle produit se situent hors des considérations morales. Mais il est un fait que la production de tels savoirs ne sont ne pas sans conséquence. Car l’utilisation qui en est faite peut être qualifiée moralement selon les finalités et les conséquences réelles qu’elle produit sur le monde. La sociologie ne pourra jamais prétendre décider pour d’autres ou définir les décisions politiques nécessaires. Elle pourra néanmoins affirmer avoir son mot à dire sur un certain type de phénomène qui concerne directement l’organisation des sociétés. Elle pourra éclairer les décisions qui concernent l’organisation et la gestion des individus sociaux. Une importance dans les décisions qui ira nécessairement de façon croissante au fur et à mesure que les développements techniques et technologiques de nos sociétés nous permettront, ou nous obligeront, à agir seulement en nous fondant sur les échanges d’informations que nous sommes capables de réaliser avec d’autres, ou médiés par le travail organisé et réalisé par d’autres. Travail sans lequel non seulement nous pourrions devenir aveugle des réalités lointaines sur lesquels nous voulons ou devons agir et qui nous concernent directement ; mais surtout, s’il est mal réalisé, pourrait induire nos actions en erreur, avec toutes les conséquences que peut générer l’écart plus ou moins important entre la réalité décrite et perçue socialement et la réalité réelle telle qu’elle est objectivement perçue par chacun d’entre nous.

Pour conclure, on pourra terminer ici par une mise en abîme. Cet article n’est, sociologiquement parlant, qu’une production symbolique. Une production symbolique qui reflète une représentation du monde issue de l’effet cumulé de perceptions acquises et mémorisées tout au long d’une trajectoire de vie. Diffusé ici, sur ce blog, et ainsi livré à qui voudra bien le lire – si quelqu’un veut bien le lire – cet article a vocation à faire agir et à faire réagir ceux qui le liront et qui se trouveront ainsi potentiellement confrontés à une autre représentation du monde que la leur. Bien sûr, compte tenu de la très faible position sociale que j’occupe, je n’attends pas, comme pour la très grande majorité des productions symboliques qui inondent l’internet, que cette production particulière ait des effets dans la réalité, mais c’est là son sens, c’est là, sa seule raison d’être.

Notes :

1. Compte tenu de la définition que je donne ici, le lecteur déduira aisément que concernant le débat qui a agité l’université française sur le fait de savoir si la criminologie était une science, j’induis pas cette définition qu’elle ne l’est pas.

2. Interactions particulières en ce sens que l’on ne parle pas ici d’interactions atomiques, de molécules ou de galaxies

3. On pourrait considérer cette réduction à la pensée consciente comme une réduction abusive de l’objet, ce qui n’est pas faux en soi, car on peut penser que le social se déploie plus loin que la pensée consciente. Néanmoins, si la sociologie peut prétendre pouvoir apporter quelque chose de nouveau, c’est en s’intéressant aux situations dans lesquelles les phénomènes qu’elle étudie sont les plus significatifs par rapport aux autres, c’est-à-dire les moments où la Force qu’elle étudie affecte directement la réalité des choses et de leurs organisations, et lorsque les autres champs d’explications possibles sont réduits à leur minimum.

4. C’est une autre façon de parler de la "raison", mais la raison est en réalité une sous-division de la pensée, divisée entre "raison" et "déraison". Avec la "raison" on est dans un jugement normatif qui appauvrie l’idée de "pensée".

5. Informations qui peuvent être définies comme étant ces éléments d’une représentation du monde qui sont partagés avec d’autres – qui ne les posséderaient pas préalablement à l’échange – parce qu’ils n’en avaient pas fait l’expérience, réelle ou symbolique préalable.

6. Une non-action peut constituer une action de refus ou d’acceptation de la situation, selon le contexte.

7. Une action neutre ne peut être considérée que pour une situation/action précise. Une situation peut être constituée d’un nombre pluriel d’actions qui toutes, indépendamment, peuvent être ensuite qualifiées de "positive", "négative" ou "neutre".

8. Cela n’empêche pas le fait qu’un corps puisse être tout de même exposé à des situations qu’il réprouverait en temps normal compte tenu du fait que l’environnement peut changer indépendamment de la volonté de l’individu.

9. Dans le cas où les individus d’une telle espèce seraient amenés à réaliser des actions différentes, cela révélerait en fait l’existence d’une séparation en deux espèces différentes.

10. On remarquera qu’une bonne part d’une sociologie de la reproduction se trouve ici réduite à un mécanisme d’abord et avant tout psychologique dont on peut se demander ce qu’il a à voir avec la sociologie.

11. La réalité est bien sûr plus complexe, puisqu’il ne s’agit pas de signifier simplement une erreur pour qu’elle soit corrigée, il faut aussi entreprendre des actions de transformations de la réalité de ceux qui ont donnés de fausses informations. C’est toute la difficulté de l’action politique qui nécessite aussi des ressources pour engager une action.

12. En ce sens qu’ils ne sont plus en adéquation avec la réalité.

13. Si politique est prise au sens de ce qui vise à organiser la cité, la critique est un acte politique par excellence.

14. Je ne peux pas, si je suis un citadin, du jour au lendemain décider que je vais cultiver mon propre potager, me faire soigner quand j’en ai besoin, ou faire mes propres vêtements. Je suis dépendants d’une multitudes de contraintes : temps, moyens financiers, ressources matérielles etc…

15. Rappelons que le corps des individus, d’un point de vue sociologique, appartient aussi à la catégorie environnement.

16. La théorie de l’asymétrie de l’information utilisée en économie, est l’expression des conséquences d’une Force sociale lorsque celle-ci s’exprime dans un ensemble social qui dysfonctionne.

17. Étudier des phénomènes et des actions en tant qu’ils sont fondés sur la mémoire des codes, des normes, des symboles, comme la reproduction sociale, est en soit faire du biologisme puisque c’est faire appel aux processus qui permettent la mémorisation et l’ancrage psychologique d’organisations et de pratiques collectives.

18. En affirmant haut et fort que les phénomènes qu’il étudie ne sont pas des faits naturels

19. Peu importe de savoir quels sont le rang, le statut, et la reconnaissance d’un chercheur si un résultat ou une observation pertinente est réalisé. C’est le résultat et ensuite le moyen de produire ce résultat qui importe avant de s’intéresser à qui a réalisé le résultat.

20. Une critique qui serait plus difficile à mener si elle visait un chercheur en raison aussi des contraintes morales qui protègent sa dignité et donc sa position en tant qu’être social au sein de la collectivité.

21. Une capacité permise parce que l’outil, contrairement aux hommes, a une fonction précise fondée sur l’existence d’une réalité objective indiscutable dont la mesure constitue la fin de sa raison d’être. Sans l’existence d’une mesure indiscutable l’outil n’a pas de sens. A la différence des concepts qui ont une nature irrémédiablement flou. On pourrait presque dire que la malléabilité des concepts est une nécessité inscrite dans le processus même de réalisation de l’activité philosophique.

22. Pour le dire autrement, peu importe l’outillage statistique mis en œuvre, si les données sont mauvaises, la statistique sera incapable, sauf heureux hasard à un moment donné, de produire quoi que ce soit de cohérent.

23. Mais sociétologique certainement.

24. On met de côté ici tous les problèmes bien réels qui sont le résultat d’un environnement qui évolue constamment et auquel autant les individus que l’institution pas son organisation, ne sont pas par nature pas préparés à recevoir et donc pas aptes à produire les actions en adéquation avec cette nouvelle réalité.

25. Prenons le cas par exemple de la mise en évidence d’interactions symboliques en dehors d’un procès entre un accusé et celui qui le juge, on a toutes les chances de trouver dans ces échanges le fondement d’actions ultérieures susceptibles de remettre en cause la pleine légitimité et impartialité de la décision judiciaire qui sera prise. En pratique, elle ne l’implique pas nécessairement parce que de nombreux autres facteurs entrent en jeu, mais en théorie, il faut l’entendre comme un lien de causalité fort.

26. Évidemment, parce que comme je l’ai dit préalablement, les phénomènes de sociétés sont aussi des phénomènes économiques, psychologiques, historiques, anthropologiques et, allons-y franchement, des phénomènes qui engagent la chimie et la physique des situations.

27. Même si à des degrés divers et visiblement pas aussi complexes que celui développé par l’humanité

28. Car après tout, un vrai travail sur l’intelligence artificielle doit aussi pouvoir donner des êtres qui ont la capacité d’être totalement stupides.

Publié le : 13 juillet 2014 à 22 h 36, modifié le 20 juillet 2014 à 15h20

D’une science sociale à une science du social, quand la sociologie se fera science

Suite à mon précédent billet, je souhaite prolonger ici ma réflexion critique sur la discipline sociologique et notamment sur l’ambiguïté du discours tenu par les chercheurs qui la composent à l’égard de leur objet. J’ai toujours eu le sentiment, pendant ma formation, et même après, que la sociologie n’avait ni pour but d’expliquer ni pour but de comprendre véritablement les phénomènes sociaux, mais qu’elle se satisfaisait d’ordres d’explication d’un niveau macro et méta parce qu’elle privilégiait l’explication de faits de société ou parce qu’elle était directement intéressée à la production de concepts. En l’état actuel des choses, il me semble donc que parler de science sociale en ce qui concerne la discipline sociologique, constitue un abus de langage ou, en tous cas, relève d’une conception faible de la science, du moins en France et pour ce que j’ai pu en saisir lors de mes 5 ans d’apprentissages de la discipline à l’université. Il ne s’agit pas ici de discréditer le travail sociologique ou de contester la rigueur des enquêtes de terrain, qu’elles soient quantitatives ou qualitatives, mais d’interroger son positionnement dans l’espace de production des savoirs scientifiques. Car si l’avantage de s’inscrire dans l’espace des faits de société ou du champ intellectuel est de pouvoir répondre à des problématiques qui leurs sont propres, elle tend aussi à limiter son discours à une finalité pratique, au point d’en oublier son objet. Or la discipline sociologique, parce qu’elle fait l’étude d’un ordre de réalité qui lui est spécifique – le social – pourrait prétendre, comme n’importe quelle science, à la production de savoirs universels.

La présente contribution a donc pour but de participer à ce questionnement concernant l’existence de lois sociales et plus généralement de l’existence possible d’une science du social qui puisse être considérée à l’égal des autres disciplines de science. Un questionnement qui devrait notamment amener le chercheur intéressé à cette étude à contester la séparation qui est généralement faite entre sciences sociales et sciences naturelles et à réinscrire les phénomènes sociaux dans la grande catégorie des phénomènes naturels. Mais pour cela, encore faudra t-il qu’il s’en donne les moyens, c’est-à-dire qu’il travail à développer les outils qui permettront à la fois de saisir chaque fois plus précisément, et de repousser chaque fois plus loin, les frontières de la dimension particulière de réalité dont il fait l’étude. Un aspect qui m’a semblé complètement absent, pour ne pas dire complètement ignoré, de la discipline telle que j’ai eu à l’appréhender tout au long de mon cursus.

Pour faire entrer pleinement la sociologie dans le domaine des sciences, il lui faudra donc nécessairement se détacher des questions politiques et morales qui imprègnent la dimension sociale des phénomènes. Non seulement ce ne serait pas un luxe, mais cela devrait être une condition à l’affirmation d’un discours scientifique sur le social qui se donnerait les moyens d’accéder à des savoirs plus fondamentaux. Ce n’est qu’ensuite que la discipline pourra s’interroger sur sa capacité à définir et à saisir, de façon stricte, les propriétés sociales et les principes fondamentaux qui définissent l’existence des phénomènes qu’elle étudie. Et pour cela, elle devra se concentrer sur l’explication de ce qui constitue la seule réalité scientifiquement acceptable : les pratiques, plus ou moins organisées, plus ou moins homogènes, d’individus engagés socialement. A cette fin, elle devra nécessairement élaborer de nouveaux outils, et ces derniers devront à la fois améliorer ceux déjà existants, en remplaçant le carnet de terrain ou le questionnaire par exemple, mais devront aussi être en mesure de déplacer le regard du chercheur. C’est là le cap à franchir pour une discipline qui prétendrait non seulement à une place à l’égale des autres sciences, mais dont l’intention serait aussi de rendre ses savoirs utiles et pratiques pour le devenir des sociétés au sein desquelles elle s’exprime.

Remettre en question la pratique sociologique

Lorsque j’ai été confronté à un discours sociologique, celui-ci se présentait généralement sous la forme suivante :

« Les individus A font ceci ou cela – ou le phénomène B, dont les actions et les pratiques des individus sont les révélateurs – s’expliquent parce que le capitalisme ou la hiérarchie, ou les pratiques, ou les rapports de pouvoir, ou les positions, ou les capitaux, etc, font qu’ils agissent ainsi ou font que l’existence de ce phénomène s’en trouve justifié »

À cela il faut bien entendu rajouter toute la couche argumentative faite de références aux confrères, aux fondateurs ou aux courants de la sociologie qui ont d’une façon ou d’une autre abordé et contribué à l’étude des pratiques des individus A ou du phénomène B. Une démarche dont le chercheur a certes besoin pour inscrire sa spécificité, son apport, dans l’ensemble des productions sociologiques déjà existantes, mais qui, si elle est effectivement pertinente, m’a toujours posé problème parce que, par la façon dont elle était mise en œuvre, elle me donnait le sentiment de sur-valoriser l’inscription d’un discours parmi d’autres à la compréhension réelle de la pratique ou du phénomène étudié.

Issue d’une formation plutôt scientifique, c’est à un autre type de discours que je m’intéresse. Par exemple :

« Des individus disposant des propriétés à définir A, mis en interaction avec des individus aux propriétés à définir B, placés dans une situation aux propriétés définies C, agissent ou réagissent de telle ou telle façon, entraînant la formation ou la transformation de tel ou tel produit/forme sociale D, que l’on appelle plus couramment de nos jours, X »

Dans le type de discours cité ci-dessus la couche argumentative des courants, des auteurs contemporains ou des fondateurs constituerait l’utile définition du point de départ de la réflexion engagée par le chercheur, et éventuellement l’utile "punching-ball" préparatoire avant la mise en débat, mais ni plus, ni moins. Le véritable travail, le cœur de la démarche de recherche scientifique resterait la suivante : un chercheur constate ou du moins est confronté à l’existence d’un phénomène, un produit social D pour lequel les explications actuelles lui semblent fausses ou insuffisantes. Conscient que ce phénomène se déroule dans un environnement aux propriétés C qui, s’il peut être variable et avoir un effet objectif sur le phénomène social étudié, ne constitue pas pour autant son fondement explicatif, et donc il cherchera à en neutraliser les effets. Restera alors les propriétés A et B des individus engagés dans la situation étudiée. Ce sont ces propriétés là, la compréhension de leurs genèses et des mécanismes qui leurs ont donnés naissance, qui importeront véritablement pour l’élaboration d’un savoir de science du social.

Remettre en jeu le facteur explicatif environnemental et on intéressera l’ingénieur. Intégrer les dimensions du choix et des responsabilités sociales liées à ce choix et on intéressera le politique. Cela n’est pas à dire que le scientifique doit en faire totalement abstraction, bien au contraire. L’environnement est justement ce qui permet de réinterroger continuellement l’objet du chercheur en révélant les éventuelles limites et failles des savoirs qu’il propose et donc des conséquences d’une mise en œuvre pratique, potentiellement néfaste ou bénéfique pour les corps engagés ; pareillement, la dimension politique n’est pas à négliger, parce qu’elle réinterroge continuellement la capacité du chercheur à entreprendre et à poursuivre son travail de recherche, mais surtout parce qu’elle est en mesure d’entrer en contradiction avec la volonté scientifique de poser un regard objectif sur la réalité en lui imposant un regard subjectif. Le chercheur doit donc toujours rester vigilant. Mais une fois cela dit, le cœur de la recherche restera toujours la compréhension et la réalisation d’une démarche qui permette de rendre compte et d’expliquer son objet, en l’occurrence les propriétés A/B, à partir desquelles s’organise, en situation, le reste du phénomène étudié.

Pour mettre en œuvre une telle science du sociale, il faudra nécessairement partir du postulat sur lequel est fondé toute science : si un phénomène existe, il est observable, ses déterminants sont matériels, dotés de propriétés mesurables et quantifiables, et ils ne sont pas comme on l’entend parfois : « extérieurs aux individus ». Soyons clairs, un phénomène social n’est pas plus extérieur aux individus qu’une réaction chimique n’est extérieure aux composants qui la constituent. Que l’environnement influe sur le résultat est une chose, dire que ce facteur est indissociable de la réaction chimique et de son explication en est une autre. Il est toutefois vrai qu’un problème tracasse particulièrement les sociologues : ils ne peuvent pas isoler les phénomènes sociaux qu’ils étudient des contextes spatiaux et temporels dans lesquels ils se déroulent. Mais contrairement à ce qui est dit parfois, loin de constituer une spécificité propre de l’objet, cela engage surtout le chercheur à surmonter un obstacle spécifique : l’obstacle morale. Or la morale est, il est vrai, un produit social à part entière dont la sociologie a pu montrer qu’elle avait un pouvoir de coercition bien réel. Et c’est pourquoi, au lieu de produire du concept qui tend à intégrer l’obstacle pour absorber la contrainte morale en donnant l’illusion de la faire disparaître, une science du sociale devrait au contraire s’engager à aller en sens inverse, à fuir cette solution que constitue la production de concepts, afin d’affronter l’obstacle, quitte à trouver un moyen pour le contourner. Une tâche peut-être bien moins gratifiante intellectuellement, mais qui aurait certainement l’avantage d’offrir des savoirs plus stables et plus fondés empiriquement pour comprendre le monde tel qu’il est réellement et tel qu’il évolue.

Puisque j’évoque cette nécessité empirique, parlons-en justement. L’étude des pratiques, notamment à travers le courant du pragmatisme, par la description « fine » des situations et des interactions pouvait certainement apparaître comme un moyen de répondre à cette question. Ce courant dont je me suis senti tout de suite très proche en arrivant à l’EHESS, pose néanmoins question par la façon dont il est mis en œuvre. En quoi la description des pratiques est-elle en mesure d’avoir une quelconque portée explicative ? Cela permet certainement d’offrir une base explicative à une prise en main politique de la situation, mais d’un point de vue scientifique et de ce que cela permet de saisir de la spécificité éventuelle du phénomène social étudié par rapport à d’autres, il y a de quoi rester dubitatif. On pourra tout à fait expliquer pourquoi un individu a engagé telles ou telles actions, mais certainement pas pourquoi ces dernières leurs sont apparues à ce point normales et naturelles pour que le phénomène social se réalise indépendamment de leurs volontés. L’étude des trajectoires apparaîtrait en ce sens plus éclairantes, néanmoins une telle démarche en reste le plus souvent, là encore, à la production de connaissances situées, attachées à ces trajectoires, et ne semble pas en mesure d’aller beaucoup plus loin.

Bien sûr, l’étude des pratiques permet un retour salutaire à l’empirie contre la théorisation et la modélisation, en proposant des descriptions plus satisfaisantes que ne l’étaient celles qui s’appuyaient sur des concepts. Cela permet notamment de faire émerger des nuances, des contradictions, des variations, que la mise en œuvre explicative parfois totalitaire des concepts tend à rendre invisible. Mais comment faire croire que la description peut tenir lieu de compréhension ou d’explication ? Ce ne sont pas les pratiques qui fondent l’explication sociale pour la simple et bonne raison qu’elles sont, tout comme le concept, le produit social à expliquer et à comprendre. Or en se satisfaisant de la description, ou pire en voulant en donner une traduction conceptuelle, la sociologie pragmatiste échappe au discours scientifique et retombe dans les travers d’une démarche qui, au lieu de combattre une production de discours, la justifie en proposant un autre type de discours, tout aussi insatisfaisant scientifiquement parlant. En réalité, la pratique tout comme, par exemple, les classes sociales sont des catégories du chercheur liées au niveau d’interprétation du monde. On pourrait ainsi dire que le concept de pratique est à l’argumentation d’un discours microsociologique ce que le concept de classes sociales est à l’argumentation d’un discours macrosociologique. Ni l’un ni l’autre ne sont supérieurs ou inférieurs, ils participent tous deux à des échelles différentes d’observation et de description du monde social.

Au fondement des phénomènes sociaux, la pensée

Alors que sont ces pratiques sociales qui vont donner forme à des phénomènes sociaux ? Ce sont tout d’abord des corps engagés dans des actions coordonnées entre elles et visant une fin qui ne se limite pas à la simple satisfaction, dans l’instant, d’une pulsion ou d’une émotion individuelle. Ces pratiques s’appuient sur l’existence de propriétés biologiques particulières. Propriétés qui font que la trajectoire d’une vie ne se limite pas à une simple succession d’événements séparés les uns des autres. Propriétés qui lui permettent de cumuler des expériences au point que ces dernières viennent interférer dans la réalisation de l’action elle-même. Dès lors, l’action n’est plus située dans un temps et dans un lieu, mais elle est ajustée selon la mémoire d’expériences passées et selon des attentes futures.

Si cela suffit pour définir une pratique, cela ne suffit pas pour autant à la qualifier de sociale. Pour cela encore faut-il que la mémoire des expériences et des attentes futures soient partagées avec des semblables. Or cela n’est possible que par l’émergence d’une chose très particulière, fruit de la mémoire et de la capacité d’anticipation qu’elle a développée : le symbole. C’est à dire de cette chose qui parce qu’elle porte une expérience mémorisée et partagée est plus que la chose elle-même. C’est le symbole qui fonde le langage et c’est son existence qui constitue le point de clivage entre une explication des phénomènes humains qui pourrait se satisfaire de la seule dimension biologique, de ceux qui nécessitent un autre ordre d’explication : la sociologie. Cela est-il à dire qu’il faut chercher l’explication en dehors des corps ? Non. Car si l’explication par la matière ne suffit plus, celle passant par l’explication de son organisation reste. Et c’est elle, l’organisation de la matière, qui intéresse le chercheur en science du social, parce que c’est elle qui fonde notre capacité à penser.

Précisons ici que la pensée n’est pas la conscience. La conscience concerne tous les corps biologiques qui dépendent de la maîtrise d’eux-mêmes et de leur environnement pour poursuivre leur action et leur existence. La pensée constitue une dimension plus restreinte de la conscience. Elle est la capacité dont nous a doté l’évolution, à travers notre système nerveux, de formuler des propositions, de les partager et surtout de les constituer comme des fondements à l’action. C’est la pensée qui nous fait agir et interagir dans un sens ou dans l’autre, à construire ou à détruire avec d’autres, à nous associer ou à combattre d’autres, à qualifier et à dissocier ce qui est bien de ce qui est mal, à établir des lois, des règles, des normes. La pensée est au cœur de l’explication sociale et c’est peut-être la seule chose qui nous distingue véritablement de l’animal. Cela n’est pas à dire que l’animal en serait dépourvu, mais que celle-ci s’est développée à un tel point chez l’homme que l’avantage comparatif qu’elle lui a permis d’acquérir pour survivre et modifier son environnement l’en distingue radicalement. La pensée ne doit donc pas être ici considérée comme une entité métaphysique, mais bien plutôt comme un processus cognitif qui engage un assemblage situé d’expériences captées et mémorisées par notre système nerveux par le biais des sens dont le corps dispose. Et surtout, et c’est cela qui intéresse d’abord et avant tout le sociologue parce que c’est cela qui lui permet de se dissocier de tout autre champ d’explication déjà existant, que le domaine de la production symbolique est devenu avec le langage, une expérience en soi, distincte de toutes les autres. En d’autres termes, le symbole est à la fois un produit et le moteur social fondateur. Le nœud ou le pont qui sépare deux ordres de réalité. D’ailleurs on pourra tirer de ce principe la conséquence suivante : toute interaction entre deux individus qui ne partagent pas les mêmes codes symboliques, c’est-à-dire le même langage, ne peut faire émerger un phénomène social. Certes des effets réciproques peuvent s’appliquer et s’appliqueront pour transformer les individus engagés dans une interaction qui les met en présence l’un l’autre, mais ils ne pourront pas constituer, par leur mise en interaction, un phénomène social à part entière. C’est là un principe qui peut définir assez généralement la frontière qui sépare l’étude des phénomènes spécifiquement sociaux, du reste.

Si donc on accepte de prendre la pensée comme élément moteur des phénomènes sociaux, et si on accepte de considérer les pratiques comme les produits de cette pensée, on peut alors tracer cette ligne théorique qui fonde l’espace d’étude d’une science du sociale :

Pensées –> Actions/pratiques –> Phénomènes sociaux

Un espace d’étude qui permet de se séparer d’une perception du monde social qui réduirait à l’explication biologique ou psychologique les comportements humains. D’ailleurs, en ce qui concerne la psychologie il convient de faire une distinction, si la psychologie qui s’intéresse à l’étude objective du cerveau par l’étude des processus biologiques et chimiques qui le font fonctionner doit être placée en amont de l’étude sociale ; à l’inverse, la psychologie sociale qui justement intègre l’inscription sociale des individus, doit être placée en aval de l’explication sociologique, comme étant l’un des éléments constitutifs de la grande famille des produits sociaux.

Étudier scientifiquement la pensée pour faire émerger les principes de l’action

La sociologie aborde généralement le social selon des angles très différents, parfois séparément, souvent en les associant. Elle se fait ainsi philosophie quand l’étude du social donne lieu à la production de concepts et à leurs mises en discussion ; elle se fait moralisatrice lorsque qu’elle cherche à combattre des idées reçues ; elle se fait journalisme quand l’enquête sociologique permet de révéler au grand public des réalités peu connues du monde social ; elle se fait histoire lorsqu’elle resitue un phénomène social dans une dynamique temporelle ; elle se fait expertise lorsqu’elle rédige des comptes rendus détaillés de situations sociales particulières afin de fournir des éléments de compréhension qui intéressent ceux qui sont engagés dans leurs devenirs ; elle se fait ingénierie lorsqu’elle tente de proposer des solutions pour améliorer des situations ; enfin elle se fait science quand elle tente d’expliquer pourquoi les gens font ce qu’ils font. Malheureusement, ce dernier domaine d’approche de l’objet social reste particulièrement pauvre. Pourquoi ? Parce que les instruments qui permettraient de développer notre connaissance du social sont restés archaïques : l’enquête de terrain à l’aide du carnet de notes ou la passation de questionnaires pour produire des statistiques, sont des méthodes qui ne sont clairement plus suffisantes pour la recherche et qui, si elles ont pu être particulièrement utiles pour révéler et justifier son existence, constituent aujourd’hui des freins au développement des savoirs. Mais à quoi ressemblerait une étude scientifique du social ?

La science est composée de deux bornes indissociables : la première consistant à poser une question d’ordre générale sur un phénomène du monde ; la deuxième consistant à produire un savoir qui permet d’y répondre objectivement. Objectivement signifie ici ramener l’explication à une dimension matérielle, constatable et mesurable, qui permet de répondre à la question générale, mais donc aussi de fournir des réponses à toutes les nuances du phénomène étudié. Ainsi, à la question, pourquoi le soleil se lève ? Une réponse explicative de nature scientifique doit être en mesure de produire un savoir général sur le système solaire et sa mécanique. En d’autres termes, un savoir de nature scientifique dépasse nécessairement la dimension située du problème posé initialement.

Dans le cas d’une science du social, les questions visant à savoir pourquoi les riches font-ci, pourquoi les étudiants font ça, pourquoi telle institution ou telle loi ou règle existe, renvoient à la même question de celle du soleil : il faut comprendre la mécanique générale du système social pour y répondre précisément. Or si dans le cas du système solaire, les lois de la gravitation fondent l’explication satisfaisante de l’organisation d’un système de corps aux propriétés physiques spécifiques, en ce qui concerne l’humanité et les phénomènes sociaux qu’elle fait émerger, ce sont les lois de la pensée qui en sont les fondements. La pensée, c’est-à-dire cette propriété sociale dont est doté un individu, qui va le faire agir à la fois généralement et spécifiquement au sein de l’espace social considéré faisant émerger un phénomène qui intéresse le chercheur. La pensée constitue donc une force spécifique, une force interne qui s’exerce sur soi, nécessaire à saisir pour comprendre les phénomènes sociaux dont nous sommes les révélateurs par nos actions. Et en accomplissant ce travail, le sociologue met en avant l’influence importante pour ne pas dire déterminante, qu’exerce le couple expérience/langage, lorsqu’il interfère, voir s’oppose directement, au couple instinct/expérience qui dominerait encore chez l’animal.

À ce sujet et pour ouvrir une parenthèse, la dimension théorique qui existe en science est une phase transitoire, intermédiaire, lorsque le flou des connaissances persistent entre la question posée et la capacité effective d’affirmer une connaissance objective sur les fondements matériels du phénomène à l’origine du questionnement. En d’autres termes, la théorisation est tout à la fois la tentative ingénieuse et éclairante, que l’aveu de faiblesse d’une démarche qui vise à anticiper ce que l’on ne connaît pas encore. De la même manière, la modélisation qui est une synthèse à visée pratique est, et reste une explication de principe qui si elle prétend expliquer un phénomène, n’est pas le phénomène lui même parce qu’elle est justement permise par l’abstraction qui est faite de la complexité naturelle que constitue un environnement réel. Donc tout comme la théorie est une phase intermédiaire qui anticipe des savoirs et des connaissances réelles, la modélisation est une phase intermédiaire pour saisir pratiquement un phénomène. Et l’une comme l’autre, si elles sont des étapes utiles et nécessaires du travail scientifique, ne peuvent constituer des réponses satisfaisantes et encore moins constituer une fin en soi de la recherche scientifique. Un type de production dont malheureusement, la sociologie que j’ai eu à fréquenter, me semblait se satisfaire.

Pour en revenir à la pensée et si on la constitue comme objet central de l’étude d’un chercheur sur le social, on implique que tout ce qui entoure cette pensée, jusqu’à notre corps lui-même, système cérébral compris, fait partie de l’environnement sur lequel un phénomène social peut s’exprimer et sur lequel il s’exprime effectivement in fine. S’il y a donc bien un aspect sur lequel tout scientifique du social doit pouvoir se mettre d’accord, c’est qu’il n’y a pas une "chose" fixe, un facteur universel que l’on peut intrinsèquement qualifier de social. La "chose" sociale n’existe pas et n’est pas séparable de son environnement. Elle est un processus. Processus qui est permis par l’existence objective d’un certain nombre de corps matériels possédant des propriétés spécifiques qui, en se rencontrant, produisent cet ordre de phénomène particulier. Et c’est donc par l’étude de ce processus de rencontres de propriétés particulières, qui entraîne des phénomènes d’organisation spécifique de la matière, que le chercheur est susceptible de découvrir les principes de la pensée. Principes universels qui s’appliqueront ensuite de façon nécessairement spécifiques, en situation, comme dans le cadre de n’importe quel phénomène naturel, jamais strictement identique, toujours en évolution.

On en profitera donc tout de suite pour préciser que cette distinction du social et du corps biologique doit conduire à une conclusion elle aussi évidente, le social et les phénomènes sociaux ne sont pas spécifiquement humains. Et même si l’expérience semble prouver qu’un écart important sépare l’homme de l’animal, scientifiquement parlant il n’y a aucune raison de dissocier les deux. D’une certaine façon, et pour utiliser une image qui n’est peut-être pas parfaite, mais qui devrait aider à comprendre ce point de vue, considérer l’humanité comme le seul espace d’une étude scientifique du sociale serait comparable au chimiste qui disposerait d’un tableau périodique à une seule case – la case H (pour Humain) – et qui ne s’intéresserait qu’aux variations de H selon le contexte, sans jamais considérer la possibilité que d’autres corps disposant de propriétés différentes puissent produire d’autres états du social ou que l’existence d’autres corps puisse être à même de produire des phénomènes sociaux spécifiques lorsque mis en interaction avec les individus H. Ce n’est pas la distinction biologique qui empêche l’existence de phénomènes sociaux, mais la barrière du partage symbolique. Une étude scientifique du social ne peut donc se permettre de se restreindre à la seule dimension humaine des phénomènes. Non seulement ce serait faire preuve d’une auto-limitation sans justification scientifiquement valable, mais ce serait surtout commettre une faute scientifique en terme de démarche puisqu’elle manifesterait l’expression d’une subjectivité au détriment de la connaissance objective du monde. Et ce serait en totale contradiction avec l’un des arguments fondateurs de la discipline, maintes fois répété à chaque mise en garde sociologique, visant à expurger les considérations de nature biologique de l’argumentation sociologique.

Il est en un sens évident que la dimension humaine du phénomène social capte l’intérêt du chercheur : elle est la plus facilement perceptible pour lui. Il dispose par ailleurs du même langage ce qui en facilite l’accès, et elle est toujours là, face à lui, le concernant directement en tant que citoyen, en tant qu’individu socialisé. Mais ces raisons sont autant de murs qui trompent le regard du chercheur en quête d’objectivité et qui l’écarte de sa recherche d’une compréhension scientifique du monde social. Pour faciliter le travail de recherche, mais aussi pour faire tomber ces barrières morales, les scientifiques d’autres disciplines ont souvent été amenés, quand cela était possible, à sortir les phénomènes qui les intéressaient du contexte environnemental dans lequel ils étaient inscrits et à développer des outils pour aider à leurs études. C’est un passage presque obligé qui offre l’avantage pratique pour le chercheur de stabiliser le problème pour lui même et pour d’autres avant d’essayer de le résoudre. Et tant que le chercheur n’a pas développé de tels outils techniques, le savoir produit est toujours susceptible d’être remis en question par la subjectivité des regards portés sur un phénomène considéré. Des outils qui apparaissent donc, dans le cadre d’une science du social, comme les grands oubliés. Et si l’objet de la sociologie apparaît comme spécifique, ce n’est pas parce qu’il est spécifique, mais parce qu’il est un phénomène qui caractérise des individus auxquels s’applique un certain nombre de règles, notamment morales et légales. Des règles qui empêchent à juste titre de traiter les individus sociaux que nous sommes comme des objets. Cela doit-il pour autant constituer une spécificité du social et justifier une spécificité de la méthode ou de la démarche ? Non, c’est d’abord et avant tout la démonstration de la force de coercition bien réelle qu’exerce le social sur l’étude sociale elle-même. Une contrainte morale et légale qui impose de façon presque inconsciente aux chercheurs de ne pas accomplir le désenchantement final, ou le sacrilège ultime, de réduire ce qui fait notre « Grandeur », notre « Humanité », à rien d’autre que le fruit d’un processus naturel. Or c’est dans ce passage, ce franchissement de la barrière qui sépare l’ordre moral de l’ordre scientifique, que se joue le devenir d’une étude objective du social.

Des outils à la mesure d’une science du social pour dépasser l’obstacle épistémologique

Il découle de ce qui a été dit précédemment que la sociologie, en temps qu’étude scientifique du social, serait cette discipline dont les outils auront pour but de saisir, mesurer, quantifier et évaluer objectivement les pensées. Cela afin de mieux comprendre et expliquer ensuite, ce que leurs mises en adéquation situées dans un environnement donné est susceptible de produire comme conséquences pratiques spécifiques pour les corps engagés dans la production du phénomène étudié. Dès lors une question se pose nécessairement, comment saisir cette pensée ?

La pensée a une réalité objective. Même si le socle biologique qui la permet est encore peu compris, elle n’en reste pas moins contenue dans les limites objectives connues des processus spécifiques qui se jouent dans un espace cérébral, qu’il soit humain ou non. Une recherche véritablement scientifique du social ne pouvant se réaliser sur l’humain, le chercheur devra donc nécessairement déplacer son regard et réaliser sa recherche sur ce qui peut constituer la seule solution à son accomplissement : étudier d’autres corps qui soient en mesure de produire et de reproduire des propriétés sociales, qui ne soient pas humains ou "protégés" par les lois sociales ou morales qu’il s’impose à lui même. Des corps disposants tout comme lui de sens pour capter un environnement, d’un système cognitif capable de mémoriser et d’organiser les informations reçues, et de membres permettant d’agir pour s’adapter à un environnement en réponse aux informations reçues. En un premier temps, on pourrait considérer que déporter le regard sur l’étude objective d’animaux, dits sociaux, pourrait constituer une réponse satisfaisante. Elle l’est d’ailleurs sûrement et devra être une voie à explorer à l’avenir quoi qu’il arrive parce qu’elle sera riche d’enseignements ne serait-ce que par comparaison. Mais aujourd’hui d’autres pistes existent et l’une d’entre elle m’intéresse particulièrement : la robotique. On peut ainsi penser qu’une recherche sociologique pourrait tout à fait s’appuyer sur les connaissances techniques de plus en plus avancées, et sur le développement de plus en plus rapide, de ces dispositifs qui visent à reproduire le comportement humain.

Ainsi, en se focalisant sur la pensée comme moteur des processus sociaux, le sociologue s’ouvrirait des perspectives quant au franchissement possible de l’obstacle épistémologique que constitue généralement l’objet social. Et de la même façon qu’il est normal de produire des expériences en laboratoire, des recherches sur la pensée par la construction de corps robotiques visant à reproduire les conditions d’une telle émergence devrait permettre de reproduire, certes de façon artificielle, des phénomènes sociaux bien réels, commençant par le premier d’entre eux, fondateur, le langage. Accomplir de telles recherches serait essentiel pour comprendre les principes et les dynamiques propres aux phénomènes sociaux. Malheureusement, pour l’heure, la communication entre ces branches de recherches apparaît peu développée et seule l’initiative personnelle du chercheur semble laisser une éventuelle place au décloisonnement de disciplines qui auraient pourtant tout à gagner à leur association dans le cadre d’une démarche d’approfondissement des savoirs sur un objet commun.

De la production de savoirs à leurs mises en pratique… quelles attentes ?

La finalité première d’une telle démarche serait de comprendre objectivement, de pouvoir expliquer et donc de pouvoir anticiper ce qui constitue la genèse, le développement et la destruction d’un phénomène social à partir, par exemple, de l’étude de l’interaction recréé : robot-robot. Les extensions pratiques d’un tel savoir pourraient alors être affinées pour être adaptées aux interactions dans des environnements spécifiques qui intéressent l’homme, je pense notamment aux extensions industrielles de l’interaction humain-robot, mais aussi, plus importantes encore, aux interactions politiques humain-humain. Ce dernier stade nécessiterait, mais ce n’est pas l’objet de ce texte, le développement d’outils adaptés à la mesure et à la capacité de saisir l’ensemble des échanges symboliques que nous sommes capables de produire pour réaliser les phénomènes sociaux qui nous caractérisent et dont l’expression politique est peut-être son expression la plus aboutie. Une démarche qui devrait néanmoins, pour se réaliser, dépasser des craintes légitimes que feraient peser sur elle une telle extension politique, puisqu’elle impliquerait nécessairement de réaliser une entorse à la notion de "vie privée".

Cela ne doit pas pour autant empêcher la poursuite d’une démarche de production de savoirs appliqués à d’autres corps. Le savoir n’est fondamentalement ni positif ni négatif, seule son utilisation politique et son inscription pratique dans un espace social sont susceptibles de le caractériser moralement. Gageons donc qu’une telle connaissance sur le social soit tout à la fois en mesure d’offrir ultérieurement une aide à la décision politique qu’une mise en garde à son utilisation. Pourquoi une mise en garde ? Parce que comme pour tout phénomène naturel, à une action sociale correspond nécessairement une réaction sociale d’égale ampleur et dont la maîtrise ne peut appartenir à un constituant du phénomène lui-même. En d’autres termes, une utilisation abusive d’un savoir social par une partie du groupe social sur une autre partie d’un même groupe social est vouée à subir les conséquences plus ou moins fortes et à plus ou moins long termes des effets secondaires non maîtrisés produit par l’action initiale. Par contre, là où une telle connaissance sociale pourrait avoir une utilisation effectivement totalitaire et donc discutable, serait la situation dans laquelle un groupe social imposerait son savoir sur un autre groupe social distinct pour l’amener à produire des phénomènes pour son seul intérêt. C’est notamment le problème qu’aime à soulever la littérature de science-fiction lorsqu’elle aborde l’interaction homme-robot. Car que se passerait-il si un jour des créatures à la fois produits de l’humanité, mais complètement intégrées à celle-ci ne pouvaient plus être considérées comme des « machines au service de », mais, dans l’esprit de leurs utilisateurs, comme des « esclaves dominés par ». Si effectivement la distinction ne pouvait plus être établie avec certitude, l’humanité serait confrontée à une tension sociale majeure, un dilemme sociologique d’une portée fondatrice pour son devenir et pour le devenir de ceux qu’elle a créé.

Conclusion : De l’artisanat à la science…

Mon objectif était de préciser ici ma critique à l’égard de la discipline sociologique telle qu’elle m’a été présentée lors de mon Master, mais aussi d’ouvrir ce que je crois devoir être un programme de recherche nécessaire au développement d’une recherche scientifique sur le social. Une voie dans laquelle il me semble que non seulement la discipline doit s’engager, mais dont je pense qu’elle participera de toute façon nécessairement au processus de rationalisation qu’exige la production de savoirs, portée par les évolutions sociales et techniques toujours plus exigeantes auxquelles elle est constamment confrontée. Le développement de la robotique et plus précisément de l’intelligence artificielle permettra et nécessitera la production d’un savoir scientifique sur ce que sont les principes moteurs des phénomènes dits sociaux. Par ailleurs, les outils qui permettraient de saisir la dimension spécifiquement humaine de ces phénomènes commencent eux aussi à exister et à se généraliser, même si leurs finalités ne sont toujours pas rationalisées pour répondre à un questionnement scientifique – je pense notamment au scandale récent qu’a suscité la mise en œuvre de l’outil d’espionnage/surveillance développé par la NSA. C’est pourquoi il revient clairement à la recherche sociologique de franchir le pas et de reprendre à son compte les capacités nouvelles que lui offrent les développements techniques actuels. Ce serait là un tournant pour la discipline, à l’image de celui qui l’a fait passer d’une étude « critique » à une étude « de la critique » ; un passage qui la ferait passer de l’étude de l’articulation de produits sociaux à l’étude de ce qu’est un produit social en lui-même. Une évolution qui devrait notamment l’amener, même si cela n’est que symbolique, à laisser enfin tomber le "logos" contenu dans l’étiquette qui la désigne – sociologie – pour que, à l’image des autres sciences naturelles telle que "la physique" ou "la chimie", elle prenne – enfin – le nom de cette dimension spécifique des phénomènes qu’elle se donne pour tâche d’étudier : Le Social (à moins que la définition littérale du terme, « discours sur le social », soit inversé pour devenir une étude du « social par le discours ». Le discours pouvant devenir ici le cadre général, lui même sous-divisé en langages spécifiques, désignant l’univers de cette production symbolique qui permet d’accéder à la pensée et donc aux phénomènes sociaux qui en découlent)

Je terminerai ce texte avec une analogie qui je crois traduira le sens général de ce texte : le discours, sa forme, son contenu est un produit social fruit de la pratique comme la ballerine est le fruit de la pratique de l’artisan cordonnier. Et en ce sens, le chercheur sociologue actuel ne se distingue pas fondamentalement de l’artisan. Quelle que soit la minutie de son travail ou de la démarche rationnelle qu’il met en œuvre, il ne s’intéresse pas tant à la compréhension de son objet, qu’à la production d’une chose, un discours ou une chaussure, qui soit en mesure de s’adapter le plus parfaitement possible à cet objet. Pour l’artisan il s’agira d’une chaussure s’adaptant à un pied, pour le sociologue il s’agira d’un discours s’adaptant a un phénomène social. Et l’un comme l’autre pourront discourir éternellement sur la forme de leur objet, sur ses nuances, ses contradictions, ses spécificités toujours situées, toujours contextualisées et pourront aussi confirmer avec insistance ce que le sociologue prend un étrange plaisir narcissique à s’affirmer pour lui même, que ce qu’il produit sera toujours dépendant de la subjectivité du regard qui est posé sur l’objet. Ainsi, la chaussure dépendra toujours du regard que le cordonnier posera sur le pied, autant que le discours sociologique dépendra toujours du regard que le sociologue posera sur le phénomène social qu’il étudie. Pour autant, on l’aura bien compris, cela ne permettra jamais de produire de savoirs supplémentaires sur l’objet en question, qu’il s’agisse du pied ou du phénomène social observé. Pour cela, il faut entamer une démarche complètement différente, une démarche que la sociologie a entamé au début de son histoire mais qu’elle semble avoir oublié depuis, la pratique du cordonnier comme celle du sociologue actuelle étant prisonnière à la fois des limites de l’expérience que lui procurent ses propres sens et de la finalité pratique qu’il vise.

C’est pourquoi, à la différence de l’artisan, le travail du scientifique sera toujours de développer ses sens par la production technique d’outils en mesure de lui donner accès à ce qu’il ne peut pas voir, à ce qu’il ne peut pas maîtriser sur son objet en le déplaçant ou se déplaçant lui même, et en mettant de côté toute dimension pratique. D’ailleurs, et c’est là un constat simple, mais au combien fondamental que, ce que l’individu n’a pas expérimenté, il ne peut le concevoir, et ce même si l’illusion imaginative dont nous dote notre cerveau laisse croire le contraire. Or le travail du scientifique vise justement d’abord et avant tout, grâce à ses outils, à repousser ses propres limites sensorielles pour étendre ses connaissances sur le monde et être ainsi en mesure de produire des savoirs nouveaux. Une orientation qui manque aujourd’hui à une démarche véritablement scientifique sur le social. La démarche actuelle qui vise à produire des concepts et des théories par la multiplication des objets d’observations et leurs mises en comparaison ouvre certes à une capacité interprétative, mais si elle constitue une démarche utile, elle est enfermé dans une démarche pratique qui est insuffisante pour répondre à un questionnement de science fondamental. Il faut donc que la sociologie actuelle sorte les phénomènes sociaux de leur environnement et c’est seulement par ce travail de détachement qu’il sera en mesure de décaler son regard sur son objet pour produire des savoirs et non des connaissances pratiques situées. Il lui faudra réaliser à la fois des expériences lui permettant de produire et de reproduire le social et élaborer des outils lui permettant de mesurer plus efficacement le social déjà existant ; et c’est dans cette articulation qu’une science du social se réalisera et que des avancées scientifiques sur ce qu’est le social, en soi, se réaliseront…

Retour sur un parcours de master…

Il y a un peu plus de deux ans, en octobre 2011, je faisais mon entrée au sein du parcours de sociologie générale de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Revenu tardivement aux études après une incursion en DEUG de sciences de la terre, d’un diplôme dans le domaine de l’image de synthèse et de 5 années  à essayer de trouver ma voie dans le monde du travail, il n’est pas peu de dire que mon retour aux études n’était pas pris à la légère. Il est vrai, l’obtention d’une bourse facilitait grandement ce choix. Mon objectif était alors de prendre la mesure de cette réorientation en validant chaque étape l’une après l’autre. Chaque devoir, chaque semestre, chaque année, était pris séparément. C’est avec cette démarche que je validais ma licence en 3 ans, accompagné d’une mention TB à laquelle mes précédents cursus scolaires ne m’avaient pas habitués. À l’issue de la licence j’avais alors le sentiment d’avoir rencontré une discipline qui peut-être, pour la première fois me plaisait véritablement. Cela étant, lors de ma dernière année de licence je commençais à tourner en rond et il devenait impératif pour moi d’aller voir ailleurs. C’est donc avec une certaine ambition, et aussi peut-être malheureusement avec certaines convictions que, après avoir regardé du côté de la formation d’Édimbourg, j’entrais à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Une école dédiée à la recherche qui, quand on est étudiant et que l’on choisit une université, avait le prestige d’avoir réuni et de réunir encore de grands noms de la recherche française en sciences sociales.

Les deux ans passés au sein de cette grande institution m’ont déçu. Non pas à cause de l’école en soi qui offre mille opportunités à l’étudiant désireux d’apprendre ; pas la première année non plus, certes, car la nouveauté de la situation, les rencontres que j’ai pu y faire ont été sans communes mesures avec celles que je pouvais espérer dans ma précédente université ; mais fait est qu’en deuxième année, non seulement le sentiment de tourner en rond réapparaissait avec force… mais celui-ci venait directement et frontalement perturber l’écriture même de mon mémoire en réinterrogeant ma place et mon orientation au sein du cursus suivi. Ainsi, d’une réussite certaine en licence, je passais aux affres du doute et de la remise en question en master. Quel était donc l’objet de ma recherche et quel était mon rôle à moi, en tant qu’"apprenti-chercheur" ? Qu’est ce que je voulais dire et pourquoi je voulais le dire ? Enfin, à quelle question fondamentale mon travail me permettait-il de répondre, ou au moins, permettait-il modestement de réinterroger ? Au terme de mon master, les questions restèrent sans réponses et le mémoire produit fut à la hauteur du blocage réflexif qui s’était noué : inabouti et très certainement d’une qualité médiocre*. Mon directeur m’indiquait pendant la soutenance y voir là un échec personnel, je lui en sais gré, néanmoins l’échec était d’abord et avant tout le mien.

Suite à cela j’ai eu le sentiment qu’en venant à l’EHESS, mon ambition, débordant les cadres de la place à laquelle l’étudiant classique se cantonne, avait créé une fracture, un schisme. L’étudiant est là pour apprendre et suivre les pas de ses prédécesseurs, pas d’en faire à sa tête… Cependant, quand on a le sentiment de ne plus rien apprendre et que, dans le même temps, on ne trouve pas d’accroches pratiques et intellectuelles pour développer ses propres aspirations, on se retrouve dans l’incapacité d’agir et de trouver des solutions. D’une certaine façon, je me retrouvais un peu comme l’âne de Buridan qui, dans une adaptation du récit initial, se trouve dans ce qui lui apparaît être un désert, à la fois affamé et assoiffé et qui, ne sachant où aller pour se nourrir, reste sur place tétanisé. Mis en incapacité de prendre une décision, il meurt de faim et de soif, alors même que tout autour de lui, caché derrière des dunes, des oasis luxuriantes existent. C’est à une telle situation d’indécision que j’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir été plongé alors que peut-être, la réalisation d’un pas de côté, m’aurait offert de nouveaux horizons.

Ce n’est donc pas en raison d’un soudain désintérêt pour la discipline, car s’il y a bien une chose dont je suis sûr aujourd’hui et dont j’étais sûr à l’époque, c’est de l’utilité et de l’intérêt indispensable de la sociologie et plus largement des sciences sociales dans le développement de nos institutions et pour l’amélioration de l’efficacité de nos systèmes d’organisation politique. Ce n’est pas non plus lié à une quelconque motivation personnelle puisque je suis et j’étais alors encore plus passionné que jamais par l’étude du social. Alors qu’est-ce qui a cloché ?

Si je n’arrivais plus à suivre le discours sociologique c’est parce que j’en étais venu à remettre en question la forme même de cette discipline, celle qui s’exprimait et que je lisais dans les articles et les livres, celle que j’entendais lors de mes rencontres avec les chercheurs ou même, de façon secondaire, par la voix de mes camarades. Il ne s’agit bien évidemment pas ici de critiquer la sociologie telle qu’elle se fait, mais seulement de coucher ici par écrit une prise de conscience : la discipline sociologique telle qu’elle m’était présentée n’était pas celle à laquelle j’aspirais. Et si j’embrassais avec force les problématiques générales qui font son objet, je ne partageais ni ses problématiques ni ses ambitions pratiques quotidiennes et sociales.

Au cœur de ce clivage, ce qui en constitue le nœud est, je crois, la façon dont on entend et que l’on désigne par la notion de "social". Qu’est-ce qu’un phénomène social ? Lorsque Durkheim disait de la sociologie qu’elle doit expliquer le social par le social il faisait appel dans le même énoncé à deux définitions différentes du social. N’étant pas un connaisseur de Durkheim il serait présomptueux pour moi de dire ce que lui entendait par là, mais il me semble que la première assertion du mot "social" renvoyait au phénomène directement visible et perceptible par le chercheur. C’est à dire à des faits de sociétés en eux-mêmes et que par convenance on évitera d’appeler social pour le remplacer par la notion plus claire à mon avis de "sociétal" (En ce sens et par exemple on considérera le suicide comme un fait sociétal en ce qu’il est l’expression en société de nombreux facteurs, dont le facteur social), quant à la seconde notion de social utilisée par Durkheim elle ne peut selon moi que renvoyer a l’explication du phénomène, sociétal donc, par des lois que la recherche aura su développer et mettre au jour, qui relèvent très spécifiquement de cette dimension particulière que constitue le social. De la même manière, qu’un phénomène physique répond aux lois de la physique ou qu’un phénomène chimique aux lois de la chimie, le social répond aux lois du social. Jusque-là rien de bien étrange sauf que lorsqu’on aborde en sociologie la question de l’existence de lois, on aborde un sujet périlleux et il est peu de dire que comparativement à ce que l’on appel les sciences "dures", on se retrouve sur un terrain en friche. Pourquoi ?

À cela, il me semble que l’on peut déjà mettre en avant l’existence d’un cadre général (pour ce que j’ai pu en voir au cours de mon cursus) : je n’ai jamais rencontré une sociologie qui prenne véritablement le social comme objet de science au même titre que le scientifique issu des sciences classiques traite son objet. J’entends par là de traiter pleinement le social comme un phénomène naturel à part entière et distinct des autres champs scientifiques. Bien sûr, on explique qu’il y a une différence de taille, le sociologue ne peut pas faire d’expériences et ne peux pas détacher son objet du continuum environnemental comme le physicien ou le chimiste avec son laboratoire. Le problème c’est qu’une telle attitude entraine tout d’abord le chercheur à appliquer une qualité à son objet qui en réalité correspond aux limites sociales, morales, qui s’imposent en réalité à lui même et non à son objet ; mais aussi ensuite que de façon secondaire, il ne lui vient même pas à l’esprit qu’un développement technique pourrait lui permettre d’avancer et de réaliser, le projet général de rationalisation scientifique.

La sociologie, discipline encore jeune doit me semble t-il, comme toutes les sciences avant elle, lutter contre ces barrières morales qui l’empêchent de se réaliser pleinement en poursuivant ce processus de rationalisation. C’est à dire que tout en conservant et en s’assurant du respect de la morale commune qui lui offre un espace d’existence, elle s’attache à travailler cette frontière pour gagner en marge de manœuvre. A l’heure qu’il est, par ses méthodes, la recherche est encore trop sujette aux aléas des situations, au regard du chercheur, et à ce qui m’apparait comme le flou rhétorique et conceptuel d’une philosophie du social. Pour se faire science, elle devra inévitablement se focaliser sur la mise en œuvre de dispositifs, certainement perfectibles, qui lentement mais surement, lui permettrons de se détacher "émotionnellement" de son objet de recherche et de cadrer les effets que produisent continuellement la subjectivité du chercheur, enraciné dans les dynamiques internes de la discipline. Des dynamique internes dont j’ai souvent eu le sentiment qu’elles prenaient le dessus sur la capacité à véritablement décrire et comprendre les phénomènes dont le chercheur se saisi. Je trouve d’ailleurs souvent navrant d’entendre de la bouche de certains sociologues l’expression d’un combat contre la naturalité des phénomènes sociaux. Naturalité dont on ne sait jamais vraiment à quoi elle renvoie d’ailleurs. La critique de l’interprétation biologique a toute sa place dans le débat public, mais pas celle de la naturalité. Un peu comme si aujourd’hui, au sein même de la discipline, des forces sociales (que l’on pourrait qualifier de conservatrices) trouvaient ainsi leur expression et leur survit dans une lutte contre le processus de rationalisation scientifique.

Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de faire une critique de la discipline. Toute les disciplines scientifiques sont passées par là et il serait malvenu pour ne pas dire complètement absurde de la critiquer, si ce n’est pour jouer ce jeu social qui fait le lot quotidien des dynamiques humaines. Mais j’ai le sentiment que l’heure approche d’une transformation. Que ce qu’elle est aujourd’hui ne pourra pas tenir longtemps et qu’une scission apparaitra nécessairement entre ceux qui veulent aller au bout du processus de rationalisation du savoir sociologique et ceux qui lui préfèrent la démarche conceptuel et philosophique. Je ne désespère d’ailleurs pas qu’elle franchisse ce cap prochainement. Les outils techniques qui sont développés aujourd’hui ouvrent de nouveaux horizons et peuvent sans nul doute, s’ils étaient développés à des fins de recherche, offrir un bon en avant.

Car ce qui distingue l’objet de la sociologie de l’objet des autres sciences, ce n’est pas tant sa nature que le regard que ceux qui constituent la discipline porte sur lui. Ce regard doit changer et ce regard, j’en fait le pari, changera. Pourquoi ? Par nécessité d’abord, mais aussi par intéret social et pratique d’une effectivité toujours plus grande de ses énoncés, pour ceux qui la pratique et pour ceux qui s’appuient sur ces derniers pour agir.

Faire de la sociologie une science à l’égal des autres sciences naturelles voilà tout un programme. Et sans nécessairement y voir là une avancée bénéfique pour l’humanité, du point de vue de la compréhension et de la maitrise de ce qui fait de nous des êtres humains en société, la sociologie réaliserait, j’en suis sûr, un indéniable progrès…

* Je ne désespère pas de reprendre très prochainement mes différents travaux et données d’enquêtes pour rendre justice à la confiance, au temps et à l’énergie de ceux que j’ai pu rencontrés lors de mes enquêtes. De ceux qui m’ont accompagné et qui ont accepté de répondre à mes nombreuses questions… Reprendre ce blog est un moyen, comme un autre, de trouver l’énergie à un tel projet.

P.S : Cela fait plus de 2 ans que je n’avais pas écrit sur ce blog. Dans mon prochain billet je reviendrai plus précisément sur les attendus de ce que serait selon moi une recherche pleinement scientifique et rationalisé des phénomènes sociaux. Cela étant, la nécessité de travailler et les vicissitudes de la vie peuvent avoir raison de mes ambitions d’écritures, je ne saurais donc prévoir à l’avance la publication de cette future note. Dans un mois ? Plus ? Quoi qu’il en soit, le plus tôt sera le mieux.

Bonnes fêtes de fin d’année et une bonne nouvelle année 2012 !

Bonjour à tous,

Je n’ai pas eu beaucoup de temps à consacrer à mon blog depuis son ouverture. Mon dernier article commence d’ailleurs à remonter à une époque lointaine… mais ça y est, j’ai (enfin) trouvé un appartement à Paris et je suis (enfin) installé, j’espère donc pouvoir m’y consacrer plus souvent.

D’ici là et en attendant, j’espère que vous avez bien profité des fêtes et que vous êtes prêt pour une année qui s’annonce périlleuse…

Bonne année 2012 à tous !

Un dessin de Kristian : http://kristian.cartoon.free.fr/

La "Olà !" : Questionnements autour d’un mouvement collectif.

(Désolé pour la piètre qualité de la vidéo, c’est ce qui arrive quand on a un pauvre vieux téléphone. Cela devrait s’arranger dans le cours de l’année)

Le 11 novembre dernier se déroulait le match amical France-USA. Un match gagné par la France et qui en soi n’avait pas grand intérêt compte tenu du peu d’enjeu. Mais, comme tout match dans un stade quasiment rempli, il a été le théâtre l’expression des émotions que l’on peut attendre de ce type de rencontre.

Il s’avère que j’étais présent dans le Stade de France à ce moment, ce fut donc une occasion unique d’observer l’ambiance telle qu’elle se construit au cours du match, et notamment comme le montre la vidéo ci-dessus, à l’occasion de la "Olà !". A l’image de mon précédent article, on est là aussi confronté à un phénomène de masse particulièrement séduisant sur le plan esthétique : Une vague humaine, fruit du mouvement coordonné de multiples actions individuelles. Mais la "Olà !" est devenu un lieu commun de la rencontre sportive, je trouve donc intéressant d’interroger ici son émergence.

Pour qu’il y ait "Olà !" encore faut-il qu’il y ait une raison située, un initiateur qui sera ensuite imité par les autres. Or justement à quelques mètres de moi au cours du match, un spectateur essaiera par deux fois de lancer une "Olà !". Comment s’y est-il pris ? Le spectateur s’est levé puis s’est retourné pour faire face à la tribune. Il a ensuite essayé d’expliquer son projet au maximum de spectateurs autour de lui malgré un niveau sonore d’ambiance qui rendait difficile la communication. Il a enfin mimé le geste afin de confirmer son intention auprès des autres. Il tentera par deux fois de lancer le mouvement, semble t-il sans succès. Néanmoins, alors même que sa seconde tentative est, ou semble être un échec, une "Olà !" démarre un peu plus loin. Est-ce un autre "initiateur" qui a réussi dans son entreprise ou est-ce le même mouvement, masqué par la distance qui nous a empêché de faire le lien entre notre action et la "Olà !" ? Je ne sais pas.

On peu supposer qu’une part importante des spectateurs en connaissent le principe et sont donc capable d’agir comme il se doit lorsqu’ils sont sollicités pour y participer. Il est donc possible que ce soit notre action qui ait lancé le mouvement mais rien n’est moins sûr. Ce qui est sûr, c’est la part ludique de cette action. Le spectateur participe et contribue à l’ambiance joyeuse de la rencontre sportive, c’est donc un moyen qui lui permet à la fois d’exprimer ses émotions sur un plan individuel mais aussi de contribuer à une action collective.

Face à cela, il y a la contrainte suscité par la raison première de sa présence, qui attire une bonne part de son attention, le match. Agir et réagir à une "Olà !" demande de l’attention. Une fois lancée, il faut pouvoir se lever au meilleur moment du passage de la vague. Il serait ainsi "ridicule" de se lever trop tôt ou trop tard. Une tension se crée donc sur cet instant à ne pas rater, car à moins d’être totalement détaché de l’environnement, il "ne faudrait pas" ne pas se lever". D’ailleurs, à ce propos, avant que la vague arrive, les spectateurs tapent des pieds de plus en plus fort au fur et à mesure que cette dernière approche. On peut penser que le fait de taper des pieds, au delà d’être un acte d’ "esthétique" sonore, est aussi une forme d’évacuation de la tension liée à l’attention de plus en plus grande avec l’approche de la vague. De même, on peut penser que cela va permettre de maximiser l’attention et l’engagement du plus grand nombre pour l’action individuelle et collective que va nécessiter la "Olà !" : se lever (dans un mouvement ample) et se rasseoir .

D’une certaine façon, le spectateur est contraint de se lever. Une contrainte qui n’est pas nécessairement ressentie comme telle puisque la "Olà !" est une contrainte "positive" qui vise d’abord à partager son émotion avec les autres ; et si le spectateur s’est déplacé pour être présent à cet évènement, à moins d’avoir été obligé, il est déjà dans une perspective d’accepter toute action qui maximisera son succès. Il sait déjà que le match fera appel à son engagement (à suivre le match et éventuellement à soutenir une équipe en particulier), à sa passion (du jeu et pour le jeu) et donc à ses émotions (de joies et/ou de colères pour les actions de jeu). De même, on vient rarement seul à un match, 0n peut donc suggérer que le fait de participer à un tel évènement avec des personnes avec qui on a des affinités particulières, amicales et/ou familiales (mais aussi membre du même club ou du même groupe de supporter par exemple), maximise cette nécessité du geste. Celui du groupe qui est le plus en phase avec le moment attirant à lui ceux avec qui il partage un lien d’affinité ou ceux avec qui il se sent le plus proche, dans l’exécution du geste. Ainsi, l’environnement général et les incitations liées aux affinités particulières des uns pour les autres, encourageraient à se joindre au mouvement et donc à la réalisation de la "Olà !" .

En ce sens, ne pas participer à la "Olà !" constituerait une négation des raisons même de sa propre présence. Et le fait de ne pas se lever, même si ce ne serait pas pour autant réprimé physiquement, compte-tenu du contexte, cette dissonance de comportement ne pourrait être considérée par les autres que comme temporaire, s’expliquant par le jeune âge, l’inexpérience et/ou une méconnaissance de la situation. Les autres acceptant et reconnaissant alors ce manque pour s’expliquer la non-participation à l’action. Mais cela ne saurait être qu’un encouragement à palier ce manque. Dans une situation que l’on qualifierait de "normal", le fait de ne pas participer à la "Olà !" et de refuser d’y participer, aurait de fortes chances de paraître incompréhensible, voir d’être pris comme un geste de défis et de contestation de l’ambiance collective voir de sa propre action individuelle.

En soi, le phénomène de "Olà !" n’est pas pour autant expliqué. Je suis parti du présupposé que les codes de cette action sont aujourd’hui intégrés par la majorité des spectateurs, y compris ceux qui ne suivent que de façon épisodique des rencontres sportives. Cela étant, si on peut comprendre la formation de la vague, il semble qu’elle se déroule toujours dans une direction spécifique (soit de droite à gauche, soit de gauche à droite) pourtant lorsqu’elle est lancée la vague est potentiellement omnidirectionnelle (et donc partir de droite à gauche et de gauche à droite), comme une goutte qui tombe sur une surface liquide et crée une vague qui s’étend dans toutes les directions. Pourquoi alors constate t-on bien souvent, pour ne pas dire toujours, que la vague ne va que dans un sens ? et au final pourquoi n’y aurait-il pas émergence de deux vagues tournoyants en sens contraires ? Les vidéos que j’ai pu voir jusqu’à présent ne présentent toujours qu’une vague. Comment l’expliquer et comment penser le choix de la direction alors qu’il ne semble pas y avoir de consignes concrètes en ce sens ?

J’ai tendance à y voir là deux explications conjointes, la première est que deux vagues nécessiteraient beaucoup plus d’attention de la part du spectateur qui est déjà concentré sur une rencontre sportive. Il y aurait donc là à mon avis une première raison liée à une limitation cognitive dans l’attribution de notre attention aux différentes informations que nous renvoie l’environnement. Pour ce qui est du choix du sens de la vague, il serait certainement intéressant de voir si statistiquement elles tournent plus dans un sens ou dans un autre. Néanmoins sur les vidéos que j’ai pu voir rapidement sur Youtube (exemple ci-dessous), celles-ci semblent autant aller de droite à gauche que de gauche à droite. J’aurai donc tendance à invoquer ici un choix purement d’ordre "chaotique" et lié à l’existence d’un seuil critique. En d’autres termes, la présence des spectateurs est inégale sur la tribune, il existe d’infimes différences en terme d’attention des spectateurs par rapport à la situation qu’ils vivent au moment présent, que ce soit en raison de leurs expériences passées de cette situation, d’éventuelles différences culturelles, de différences de perception de l’autre, ou de rivalité entre supporters d’équipes adverses, etc… autant de facteurs donc qui pourraient expliquer qu’une fois combiné aux limites cognitives d’attention, un coté de l’initiateur semble "lâcher" très rapidement son action, laissant ainsi la vague partir dans une et une seule direction. Il serait sur ce point intéressant de filmer le début de plusieurs "Olà !" afin de voir concrètement comment se crée ce mouvement collectif ainsi que les comportements qui amènent à ce qu’une direction se maintienne au détriment de l’autre.

Au terme de cette observation peut-on pour autant parler d’un phénomène social pour expliquer la "Olà !" ? A priori non car nous sommes dans une forme d’action collective qui privilégie l’émotion et les capacités de perception comme forme et moyen d’organiser l’action. Ce sont donc moins les dimensions sociologiques traditionnelles telles que l’éducation, le milieu social d’origine, la classe sociale ou d’autres qui vont sembler jouer comme facteurs explicatifs déterminants. Ces facteurs jouent néanmoins sûrement en amont, sélectionnant peut-être le type de spectateurs qui se trouveront en co-présence lors du match, résultant donc peut-être dans un sentiment augmenté de proximité entre personnes ne se connaissant pas mais partageant des codes semblables. De même, on peut penser que l’initiateur occupe une place particulière et qu’il n’occupe pas cette position sans raisons. Mais si cela explique le démarrage de l’action, elle n’explique pas l’action en soi qui repose surtout sur l’énergie que génère un évènement de ce type. La "Olà !" est une forme d’expression en soi, mais cette expression aurait pu être tout autre. Si elle est celle là, on peut cependant imaginer que c’est parce que l’action combine à la fois la plus grande expressivité (compte-tenu des limitations dans les capacités de déplacements physiques possibles une fois à son siège) et qui comparativement demande le moins d’énergie réflexive et physique (permettant de conserver un maximum d’attention sur le match en cours). La "Olà !" réaliserait donc une sorte d’optimum.

Si on a pu voir ici le cas d’une action collective en co-présence comme pouvait l’être le vol des étourneaux du billet précédent, le monde social n’est pas composé que de ce type d’actions qui associe co-présence et émotivité lors d’un évènement situé dans le temps et dans l’espace. Comprendre un phénomène comme la "Olà !" est donc utile et même nécessaire pour comprendre comment l’action collective peut émerger et se perpétuer, mais est loin de répondre aux nombreuses questions que pose le monde social. Disons que c’est là une première étape…

D’autres exemples de "Olà !" trouvés sur Youtube :

De droite à gauche… :

… et de gauche à droite :

Des structures naturelles au social

Cette article fait suite au visionnage de la vidéo ci-dessus. Ces nuages d’oiseaux sont toujours spectaculaires, et tout particulièrement dans cette vidéo. Mais au delà de l’esthétique de la dynamique (qui ressemble d’ailleurs fort aux modèles mathématiques que l’on peut voir en d’autres circonstances comme ici dans le cas de la collision de deux galaxies : http://www.youtube.com/watch?v=PrIk6dKcdoU&feature=related) quand on s’intéresse à la sociologie on peut être amené à se poser la question de savoir comment cela fonctionne, parce qu’a priori le social n’a pas lieu d’être dans le cas des oiseaux. On est pourtant confronté à un groupe d’individus qui agissent de manière coordonnée dans un lieu et un environnement donné. Qu’en penser ? Forcément cela pose la question de la nature du social, car qu’est ce que le social si on en a pas besoin pour expliquer la cohésion d’un groupe d’oiseaux (le nuage) ou de ses actions collectives (ses mouvements coordonnées). Se pose alors forcément une question fondamentale de la sociologie, qui oppose approche individualiste et approche holiste.

Si le social est le résultat d’actions individuelles, alors ce vol d’étourneaux est explicable de manière sociologique comme pourrait l’être la formation des galaxies. On serait pourtant bien loin d’une étude du social où on l’entend généralement puisque qu’on l’attribut à une espèce animale bien particulière, l’espèce humaine (et à des degrés divers mais généralement moins sophistiqués ou plus primitives à certaines espèces animales ou d’insectes). Le social serait donc bien autre chose que des simples coordinations interindividuelles. Qu’est ce qui distingue alors l’humain de l’oiseau ? Et que peut-on attendre ou escompter de cette différence sur l’appréhension des phénomènes sociaux ?

j’ai le sentiment que la seule différence essentielle vient du fait que nous évoluons de plus en plus dans des univers que nous construisons de nos propres mains. Un peu comme si le vol des étourneaux était similaire a un groupe humain de l’âge préhistorique. La seule différence étant qu’aujourd’hui nous nous approprions petit à petit l’environnement pour le modeler selon notre bon vouloir. Un peu comme si l’humanité s’était accaparée une parti de la dynamique dont elle dépendait auparavant, une dynamique incorporée petit à petit en circuit fermé en son sein. C’est à dire que si l’oiseau est totalement désemparé face aux contraintes de l’environnement auxquels il est totalement soumis, d’où l’évolution en apparence à la fois chaotique du nuage d’oiseaux (lié au vent, à la présence de nourriture dans une direction donnée, à la présence d’un prédateur éventuel, etc) mais aussi coordonné parce qu’il suit ses congénères les plus proches… l’humain peut sembler très similaire, mais néanmoins, petit à petit, semble en capacité de maitriser les paramètres de son environnement, ce qui d’une façon ou d’une autre oriente son évolution puisque au fur a mesure qu’il maitrise des paramètres, il pose des cadres et donc des capacités réflexives d’orienter lui même le mouvement de l’ensemble. En d’autres termes, le social dans sa dimension humaine commencerait avec la capacité réflexive des individus à agir sur les actions et les capacités d’appréhension d’autrui ainsi que sur les siennes propres. Étudier le social serait donc étudier les configurations fruit de cette réflexivité. Cela n’induit pas qu’il faudrait oublier l’approche individualiste, bien au contraire, mais de voir qu’il existe une couche supplémentaire, encore au dessus, qui s’y ajoute

L’étude des situations de panique, d’embouteillages comme peut le faire l’individualisme relève d’une compréhension primaire (sans être péjoratif) qui ne peut se satisfaire à elle même dans la cadre d’une étude qui se voudrait complète pour comprendre la sociologie humaine. L’individualisme est parfait dans le cadre d’une étude située et qui se réalise à un temps T ou dans une période de courte durée. Mais on peut, et il faut aller plus loin. Dés lors qu’on élargi son espace de réflexion à des univers qui mêlent plusieurs cultures, traditions, ou modes de vies et/ou si on étudie une évolution sociale sur le long terme, le modèle individualiste ne peut plus suffire. On doit prendre en compte les réalisations humaines qui, devenu paramètres "environnementaux" à leur tour, vont conditionner l’évolution humaine. Paramètres qui, parce qu’ils sont devenu le fruit de l’activité humaine, sont potentiellement en perpétuelle transformation et réappropriation sous l’influence de la réflexivité, fonctionnant comme une boucle fermée rétroactive. Par homologie on pourrait être tenté d’assimiler cela à un larsen.

Que l’on me comprenne bien, je considère les analyses individualistes et holistes indissociables. Mais qu’il y a une gradation dans le type d’analyse. L’analyse individualiste est première car elle est générale et n’a pas de spécificités particulières en ce sens qu’elle est détaché de ce qui fait la spécificité humaine. Si on veut aller plus loin et étudier une évolution des configurations ou comprendre la différence entre une action A en un lieu A et une action B dans un lieu B, on doit passer à une lecture holiste qui est la seule à pouvoir prendre en compte la dynamique de l’évolution de l’action ou les différences de dynamique de l’action entre deux groupes distincts, alors que la lecture individualiste ne peut analyser que la dynamique de l’action en tant que tel.

Généralement c’est par le biais d’une approche qualitative, faisant directement référence aux intentions des acteurs que l’on peut atteindre la réflexivité qui fonde le social dans sa dimension humaine. Certes l’individualisme ne se prive pas non plus de ce type de méthodologie mais considère l’ "autre", autrui, comme étant constitutif de l’environnement, on serait donc encore dans un modèle statique, c’est à dire ou le rapport action-réaction est figé (non évolutif sauf dans le cas de l’évolution de l’environnement) et en principe valable à tout instant, sauf si on change les paramètres. Alors qu’en prenant en compte cette seconde couche on incorpore une complexité supplémentaire qui conditionne l’action et les réactions à un passé, un milieu social, un contexte temporel, à une incorporation de savoirs etc… donc dans un rapport dynamique et en évolution constante. Un social (humain), pris dans sa dimension pleine et entière.

Pour poursuivre on peut lire cet intéressant article sur l’étude du vol des étourneaux comme "système critique" : http://rhuthmos.eu/spip.php?article199

Pour conclure, voici cette belle petite vidéo que je connais depuis un certain temps déjà mais qui rappel que les formes de la nature peuvent être régies par des règles mathématiques simples : Nature by numbers.

Howard Becker : "Problems of being a graduate student are problems of social organization"

Howard Becker 2011Ce vendredi avait lieu le premier séminaire "les aspects concrets de la thèse" proposé à l’EHESS Paris. A cette occasion, Howard Becker était le premier invité sur la thématique suivante "Problems of being a graduate student are problems of social organization" (Les problèmes quand on est un doctorant sont des problèmes d’organisation sociale). Cette intervention a semble t-il été préparée avec comme condition que la rencontre soit le lieu d’un échange entre lui et les étudiants et non une simple conférence. L’introduction fut donc assez courte afin de laisser du temps aux questions/réponses.

Avant de commencer ce compte rendu de la conférence, il est à noter que celle-ci se déroulait en anglais, et que mes notes ne visent pas à l’exhaustivité même si j’ai essayé d’en garder le maximum. Par ailleurs, si j’ai essayé de coller au plus près de mes notes, la reformulation inévitable des propos implique une interprétation dont j’espère qu’elle reste fidèle à ce qui a été dis, mais si d’autres personnes qui ont assisté à cette conférence notent des différences sensibles, n’hésitez pas à me le dire et je corrigerai.

Howard Becker démarre son intervention en faisant référence à l’Imagination sociologique de C. W. Mills, notamment au travers de la dichotomie entre "Private troubles" / "Public issues". Mills travaillera notamment sur le cas du chômeur qui en période de crise va tendre à se culpabiliser parce qu’il ne trouve pas d’emploi alors qu’en réalité c’est la situation économique qui le dépasse qui est responsable de sa situation. Mills se demandera alors si on ne peut pas généraliser cette proposition à d’autres situations. Et en l’occurrence ici est-ce qu’on ne peut pas appliquer cette lecture aux jeunes chercheurs ? Si on veut faire de la recherche, la thèse est un passage obligé et le système éducatif du supérieur est une forme d’organisation sociale. L’étudiant est obligé de faire ce qu’on lui demande, d’écrire une thèse ; le problème est qu’il ne l’a jamais fait avant et ne sait pas comment faire.

On pense souvent qu’il existe un fossé entre l’étudiant et l’enseignant, mais l’étudiant ne voit pas que l’enseignant écrit aussi des articles ou des ouvrages. L’étudiant à souvent peur de confronter son travail au regard des autres, c’est la peur du ridicule. De telle sorte que parfois il développe des pratiques pour contrer cette peur. C’est le cas de cet étudiant qui lui raconte un jour écrire sur des feuilles jaunes avec un stylo d’encre verte. Becker fait alors le lien avec Malinowski et sa conception de la magie, où nous développons des pratiques pour surmonter nos peurs. Si on a l’impression que ces pratiques relèvent de la folie alors tous les étudiants avaient, d’une façon ou d’une autre, une histoire folle à raconter. Mais en fait c’est le monde qui nous entoure qui génère cette folie.

Mais pourquoi écrire une thèse ?  Pour un diplôme. Mais encore faut-il satisfaire un jury (même si généralement les enseignants sont la pour aider  les étudiants) et il est alors normal d’être inquiet devant l’écriture d’une thèse si on ne sait pas comment faire. On est donc bien comme pour Mills face à un problème d’organisation du monde. L’étudiant est comme le chômeur, il se demande comment faire ? Mais il n’y a pas une seule réponse, tout dépend avec qui on est, le lieu ou on est, les conditions du moment, etc…

Becker conclue sa courte introduction en lançant un "I’m provocative. Je suis un mauvais garçon" façon de dire, semble t-il, qu’il n’y a pas de réponse facile et toute faite à donner, ce serait même plutôt le contraire…

C’est le tour maintenant à l’assemblée de poser ses questions :

Q : Quelle place du "mentor" (tuteur) dans l’accession de l’étudiant au monde professionnel.

Howard Becker indique qu’il hésiterait à dire ce qu’il faudrait faire parce que chacun a sa manière de faire. Il évoque cependant l’importance de la généalogie des mentors et de l’héritage qui leur a été légué par leurs propres mentors avant eux. Dans son cas, son mentor était un anthropologue, Everett Hugues, et lorsque dans le cadre de sa recherche il faisait des entretiens, ce dernier, après l’entretien, lui demandait pourquoi il n’avait pas posé telle ou telle question, afin que lors d’un prochain entretien il les pose. Un jour Howard Becker, lui passe ses notes pour que Hughes les relise et ce dernier lui dit que ça ne sert à rien et qu’il n’en a pas besoin ; ce jour là il a compris qu’il pouvait faire les entretiens seul. Un jour hugues lui demande d’écrire un article. Becker ne sait pas sur quoi écrire. Hugues lui aurait alors répondu de prendre 1 idée de son travail de thèse et de relier toute les idées qui se rattachait à cette idée et de jeter toutes les autres.

Selon Howard Becker, la chose la plus importante d’un mentor est de montrer le travail au jour le jour. D’apprendre comment s’approprier une idée sérieusement et ensuite de travailler avec cette idée. Becker soupçonne que cela viendrait de Robert E Park qui était lui même le mentor de Hugues avant lui, en raison de son expérience du monde du journalisme.

Une autre chose importante des mentors est aussi de pouvoir dire deux choses. La première c’est quand une idée est mauvaise : Le désavantage c’est que ça tend à nous décourager, même si l’avantage a contrario est de se dire que ce qui reste est peut-être plus juste. La deuxième c’est de nous dire quand ça va bien même si ça ne nous aide pas non plus mais nous conforte dans la bonne direction. Le problème c’est que dans les sciences sociales on ne peut pas faire d’expériences comme dans les sciences "dures". On ne peut pas dire à l’avance quel sera le résultat de notre recherche, ni ce que l’on va obtenir avant de poser nos questions.

Une autre leçon difficile que Becker a apprise est celle du moment où il a fallu chercher du travail. Avant les choses fonctionnaient sur le mode des réseaux et des recommandations entre chercheurs, mais cela n’existe pratiquement plus, c’est la competition. Mais il avoue ne pas savoir quelle est la situation en France.

Q : De plus en plus on nous demande de généraliser à partir de cas d’études précis, comment faire ? (A la table, un des organisateurs montre le livre "Les ficelles du métier" écrit par H. Becker).

Becker nous donne alors un conseil qu’il a lui même reçu : pour généraliser il faut prendre le cas qu’on utilise et enlever tous les mots qui l’identifie pour reformuler son sujet. Ainsi, si au départ le sujet pouvait être celui de "l’éducation dans les écoles de Chicago", en supprimant les mots "éducation", "école" et "Chicago" et en reformulant, on obtient que le sujet est plus généralement celui des carrières dans une organisation bureaucratique. Mais non pas un mouvement vers le haut de la hiérarchie où des instituteurs chercheraient à devenir directeur d’école par exemple, mais plutôt des déplacements d’une position vers une autre, d’une école vers une école plus réputée. On passe donc des enseignants à Chicago, à n’importe quel travailleur dans n’importe quelle forme de bureaucratie. Aux États-Unis, le fait de rester plus de 6 mois au même endroits pouvait ainsi paraitre étrange. Au départ Becker voulait utiliser Weber mais il est apparu que finalement ce n’était peut-être pas l’auteur le plus à même de lui apporter les réponses dont il avait besoin.

Dans un article "How much is enough", Becker s’intéresse à la question de savoir à partir de quand on juge qu’on possède assez de ressources. Il s’est notamment intéressé aux ressources en véhicules, matériels, qui auraient été nécessaire pour prévenir la tempête de neige qui s’est abattu à Chicago il y a de cela quelques années. A cette époque il y avait eu le bordel alors qu’à Montréal, dans des conditions similaires, ça s’était bien passé. La question s’est reposée avec la même acuité lorsqu’une canicule s’est abattue sur Chicago. A partir de quand estime t-on que l’on est suffisamment préparé ? De même par exemple pour San Fransisco qui doit se préparer à un tremblement de terre majeur, le "Big one". A l’occasion d’un passage à Paris une discussion lors d’une soirée a d’ailleurs tournée autour de la question de savoir combien de chaussures une femme avait besoin. Ils ont finit pas faire le tour des tables pour demander le nombre de chaussures que les femmes avaient. Mais la même question peut se poser sur bien d’autres questions, le nombre de langage, le nombre d’espèces animales à sauver etc… et l’idée générale qui en ressort est que l’on peut faire le lien avec Durkheim et son travail sur la notion d’anomie dans Le suicide.

Lorsqu’on prépare une thèse on peut mentir sur les idées, auteurs, concepts que l’on va utiliser ; en réalité ce n’est qu’à la fin de sa recherche que l’on peut vraiment dire ce qui nous a été utile.

Q : Comment gérer la tension entre d’un coté la réalité du doctorat qui nous oblige à confronter une organisation sociale avec ses contraintes et de l’autres les motivations initiales faites de curiosité, d’envie de rencontres, de recherche.

C’est là l’autre aspect de Mills, car si avant on a évoqué les difficultés du travailleur face à sa condition de recherche d’emploi, on est là maintenant sur la question de gérer ses propres ses plaisirs. Mais justement, l’école nous donne la capacité de parler de nos plaisirs privés avec d’autres. Certains font de l’art, des livres ou des films. Il font cela à leur façon. Il arrive parfois que l’artiste amateur soit reconnu par des professionnels et intégré de ce fait dans cet univers ; mais généralement il faut choisir l’organisation sociale que l’on veut rejoindre. On peut aussi, comme les poètes faire le choix de faire un travail alimentaire et faire ce que l’on aime le soir, après le travail. Certains l’ont fait ce n’est donc pas impossible.  Toute la question est celle des contraintes que l’on accepte ou pas et cela passe par des essais/erreurs. Il faut faire des essais pour trouver ses propres réponses et ainsi trouver son propre chemin.

Q : Dans les ficelles du métier vous mettez que les idées générales ne sont pas forcément les meilleurs, pourquoi ?

Prenons Weber et ses idées sur la bureaucratie et le désenchantement. On ne peut pas écrire une thèse là dessus, ce serait impossible, il faut donc partir d’un cas spécifique. Peut-être alors qu’on se rendra compte que c’est un cas qui a un rapport avec le désenchantement.

Un collègue a travaillé sur la question de l’accès à l’information publique. Des organisations bureaucratiques sont chargées de s’en occuper et d’informer le public, mais parfois elles ne le font pas, pourquoi ? Même en y allant et en citant l’article de loi qui nous autorise à avoir telle ou telle information, elle nous est parfois refusée. C’est pourquoi un ami, professeur d’université est allé en personne pour demander à avoir l’information qu’il cherchait tout en cachant son statut de professeur d’université. Le fait est qu’il est italien et que la personne avec qui il s’entretenait pour avoir l’information était irlandais. C’est alors qu’un fonctionnaire est arrivé et lui a demandé s’il était italien. Après quelques échanges de mots en italien, la situation s’est débloquée et le fonctionnaire italien lui a donné les informations qu’il souhaitait. C’est pourquoi c’est difficile de partir de la théorie générale de Weber, parce que si cela donne des tendances, il y a trop de choses qui peuvent interférer et qui n’appartiennent pas à la théorie générale.

Q : Pour en revenir à la première question, on oublie souvent la question de la reconnaissance qui est apportée par l’étudiant au mentor lors de son travail de recherche ? Comment l’intégrer à la réflexion ?

Effectivement, ce serait un bon sujet de thèse. Robert E Park venait d’une famille aisée, il a étudié à Harvard et a étudié avec Simmel, cependant il travaillera dans le monde du journalisme. Ce n’est que bien plus tard qu’il rencontrera W. I. Thomas qui lui proposera de venir enseigner dans son université. Thomas lui achète même pour l’occasion un costume pensant qu’il était pauvre. Park qui était intéressé par beaucoup de choses, travaillera beaucoup avec ses étudiants sur leurs sujets de recherche. Il écrivait aussi la préface de leurs recherches, trouvant chaque fois de l’intérêt dans leurs recherches.

L’autre solution est de travailler sur le thème de recherche de l’enseignant afin de poursuivre ce travail et de l’étendre. C’est notamment ce qui s’est passé à Columbia avec des sociologues tels que Merton ou Garfinkel par exemple.

Q : Quelle place pour les groupes informels dans la recherche ?

Ils ont une place importante, car ce sont des groupes de recherche qui n’ont par l’aspect bureaucratique. On a par exemple créé avec un ami un groupe travaillant sur les recherches qualitatives, sous la forme d’un "workshop", de manière toute à fait informelle et donc non-officielle. Mais c’est comme ça que se fait une bonne part de la recherche.

Q : Etudiante en doctorat, je donne des cours de méthodologie, quel type d’exercice me conseillerez-vous de donner à des étudiants ?

Les étudiants de premier cycle sont parfois intéressé mais souvent s’ils choisissent un enseignement c’est parce que c’est le moins inintéressant qu’ils ont trouvé. D’autre part si on peut enseigner des pratiques, des méthodes ou comment faire quelque chose, il est plus difficile d’enseigner quelque chose comme de la sociologie urbaine. C’est pourquoi j’ai choisi dans le cadre d’un de mes enseignements de leur demander de trouver un endroit où il pouvait aller pour observer et parler avec les personnes. Ils répondaient souvent qu’il ne savaient pas, n’avaient pas d’idées, mais au fur et à mesure, à force de persuasion, des idées de lieux sont apparues et des questions se sont révélées concernant les possibilités d’accéder concrètement à ces lieux (barrières éventuelles, autorisations, quelles personnes contacter et comment faire une fois sur place, etc…).

Il faut toutefois se souvenir que la monnaie de l’étudiant ce sont les "notes". Il cite alors l’exemple d’une fois ou il rencontre deux jeunes étudiantes qui discutent et conditionnent leur relation affective avec des garçons à leurs résultats scolaires. Consterné il leur demande alors pourquoi elles disent ça, les deux étudiantes lui répondent alors comme d’une évidence que si un garçon a de mauvaises notes, il a peu de chance de rester l’année suivante et donc qu’elles ne veulent pas s’engager dans une relation si elle est vouée à s’arrêter à la fin de l’année.

Q : Dans le cas de l’étude des mouvements sociaux comment faire pour gérer la tension qui se crée entre la distance du chercheur et l’engagement inhérent au mouvement social ? Comment rester objectif ?

Je recommande toujours de se rappeler qu’il y aura toujours des lecteurs qui ne seront pas d’accord avec vous et ce d’autant plus que la question est d’actualité. Dans le cas de la drogue par exemple tous le monde a son opinion. Dans un ouvrage de Latour, ce dernier explique qu’il y aura toujours des gens pour essayer de vous contredire. Il faut donc se préparer aux réponses. Latour ne parle pas d’objectivité, mais du fait que le chercheur se trouve dans une arène avec des challengers. Je suis assez d’accord avec ça. En travaillant sur les mouvements sociaux il y a de fortes chances que l’on déçoive les gens avec qui on est sur le terrain, il faut donc anticiper les craintes, les critiques, et se préparer à devoir les gérer. Pour prendre de la distance il ne faut pas hésiter à adopter un autre point de vu afin de contrer les arguments qui pourraient survenir.

Q : Comment concilier savoirs universels et particularité des points de vu ?

Il faut rester réaliste, il est très rare qu’une personne monopolise un sujet. Un éditeur m’a demandé un jour de soumettre un article dans sa revue. Je ne voulais pas néanmoins je lui ai proposé un pari : que je lui enverrai un article que je jugerai bon et qu’il ne pourrait pas l’accepter, et effectivement il ne l’a pas accepté.

Quelqu’un que je connais a fait le test d’envoyer deux articles sous pseudonyme pour voir comment le nom agissait sur les publications et là encore les articles qu’il a envoyé sous pseudo n’ont pas été accepté. Le comité de lecture a soulevé la ressemblance entre cet article et ses travaux tout en lui proposant persévérer dans son travail et que d’ici quelques années il pourrait être publié.

Il y a enfin de nombreuses revues où on ne peut pas publier en raison des formats et de standards très précis. Alors bien sûr il existe aussi la possibilité de travailler de son coté sans attendre de financement de la part de l’état, ça reste une voie possible et certains ont réussi.

Q : Concernant les récits de vie centrée, sur un plan épistémologique, comment garder de la sérendipité par cette méthode ?

Il n’y a pas de problèmes avec cette méthode, au contraire. Le problème est plutôt qu’on a souvent tendance à ne pas laisser parler les gens qu’on interroge. On ne les laisse pas utiliser leurs propres mots ou on leur pose des questions sur des sujets qui pour eux ne sont pas celles qui suscitent chez eux un intérêt. Les gens font souvent des choses que l’on ne soupçonne même pas et auxquels on ne s’attend pas.

Un ami faisait des études sur des rats en laboratoire en les mettant dans des labyrinthes. Les rats devaient mémoriser le chemin jusqu’au fromage et s’ils se trompaient on leur infligeait un choc électrique. Il a remarqué que l’on ne prenait note que de savoir si le rat tournait à droite ou à gauche. Mais en fait il faisait remarquer que les rats font plein d’autres choses auxquels on ne s’intéresse pas, ils s’arrêtent, reniflent, regardent derrière eux, etc…  mais on ne s’intéresse pas à ces choses. Dans un de mes ouvrages "Tricks of the Trade: How to Think about Your Research While You’re Doing It" je raconte le cas de médecins qui utilisaient un mot pour désigner certains patients, mais lorsque je leur demandais ce que cela voulait dire, il ne savait pas me répondre. Il ne pouvait pas le définir. Tant qu’on laisse les gens faire ce qu’ils feraient, ou dire ce qu’ils diraient en temps normal, il n’y a pas de problèmes.

Q : Je suis à un an de la fin de ma thèse, et je n’arrive pas à déterminer quand je dois terminer mon terrain, j’ai toujours le sentiment que je peux faire plus, quand dois-je m’arrêter ?

Il y a trois choses que le sociologue doit savoir : 1 – Comment commencer (mais généralement cela pose pas de problèmes), 2 – Comment finir, et 3 – que faire entre les deux. En réalité il n’y a pas de fin au travail. Les expériences ne finissent jamais et ce n’est donc que lorsqu’on dit "ça suffit", que le travail de terrain s’arrête. Il faut juste accepter qu’il restera toujours des questions sans réponses ou des problèmes en suspens. C’est donc tout à fait arbitraire et il n’y a pas une logique donnée, c’est plutôt pour des raisons pratiques que l’on s’arrête : manque de moyen, nécessité de trouver un boulot, etc… Ceux qui prennent des notes sur le terrain s’arrêtent lorsqu’il est l’heure de rentrer, le lendemain il se passe autre chose, et ainsi de suite.

Le monde dans lequel on a grandi n’existe plus et il est donc toujours trop tôt pour s’arrêter. Il est en perpétuel transformation. C’est le métabolisme de la vie urbaine.